Chapter II: Part 2
Foyer de la Comédie-Française; à gauche, deux portes par lesquelles
on pénètre sur le théâtre; entre les deux portes, une glace avec
des candélabres; au fond, une grande cheminée sur laquelle est un
buste de Molière; devant la cheminée, des fauteuils rangés en
cercle; à droite, deux portes par lesquelles on va dans la salle;
aux deux angles du foyer, les bustes de Racine et de Corneille
placés sur des demi-colonnes; au fond, sur la muraille, et des deux
côtés de la cheminée, les portraits de Baron, de la Champmeslé,
etc. Au lever du rideau, Mlle Jouvenot, en costume de Zatime, dans
_Bajazet_, est devant la glace, à gauche, et met la dernière main à
sa coiffure; plus loin, Mlle Dangeville, dans le rôle de Lisette
des _Folies amoureuses_, est assise et cause avec un jeune
seigneur, qui est derrière elle appuyé sur son fauteuil; au fond,
debout ou assis devant la cheminée, plusieurs des acteurs qui
jouent dans _Bajazet_ ou _les Folies amoureuses_. Michonnet, au
milieu du théâtre, va et vient et répond à tout le monde; à droite,
et devant une table, Quinault, dans le costume du vizir Acomat, et
Poisson, en costume de Crispin, jouent une partie d’échecs;
d’autres acteurs et actrices se promènent en causant ou en étudiant
leurs rôles.
SCÈNE PREMIÈRE
MLLE JOUVENOT, MLLE DANGEVILLE, MICHONNET, QUINAULT, POISSON
MLLE JOUVENOT
Michonnet, avez-vous du rouge?
MICHONNET
Oui, mademoiselle, là, dans ce tiroir.
POISSON
Michonnet!
MICHONNET
Monsieur Poisson...
POISSON
La recette est-elle belle ce soir?
MICHONNET
Adrienne et la Duclos jouant ensemble dans _Bajazet_ pour la première fois! plus de cinq mille livres!
POISSON
Diable!
MLLE DANGEVILLE
Michonnet! A quelle heure commencera la seconde pièce, _les Folies amoureuses_?
MICHONNET
A huit heures, mademoiselle...
QUINAULT, _jouant au tric-trac_
Michonnet!
MICHONNET
Monsieur Quinault...
QUINAULT
N’oubliez pas mon poignard.
MICHONNET
Non... non... (_A part._) Michonnet!... toujours Michonnet!... Pas un instant de repos... et à qui la faute?... à moi, qui me suis mis sur le pied de tout surveiller... jusqu’aux accessoires, et qui ne dormirais pas tranquille si je n’avais remis moi-même à Hippolyte son épée et à Cléopâtre son aspic... Distribuer tous les soirs des parures en rubis ou des bourses pleines d’or... et quinze cents livres d’appointements... quelle ironie!... Si au moins ils m’avaient nommé sociétaire!... cela ne rapporte pas grand’chose, mais on est de la Comédie-Française... On signe: _Michonnet, de la Comédie-Française!_ Au lieu de cela: premier confident tragique et régisseur général... c’est-à-dire obligé d’écouter les tirades et les ordres de tout le monde...
MLLE JOUVENOT
Adrienne aura-t-elle ce soir ses diamants?
MLLE DANGEVILLE
Ceux que lui a donnés la reine?
MLLE JOUVENOT
A ce qu’elle dit!
MICHONNET
Ces diamants-là lui ont fait bien des ennemis!
MLLE JOUVENOT
Il n’y a pas de quoi!... Il est si facile d’avoir des diamants...
MICHONNET, _entre ses dents_
A vous autres... mais à nous, qui n’avons que nos appointements... ou à celles qui n’ont que leur mérite...
MLLE JOUVENOT, _avec fierté_
Qu’est-ce à dire?...
MICHONNET
Rien, mademoiselle, rien!... (_A part._) Ah! si tu n’étais pas sociétaire! si je n’avais pas besoin de toi pour le devenir... comme je te répondrais!... comme je t’aurais trouvé quelque chose de bien piquant et de bien spirituel!...
QUINAULT, _d’un air important_
Échec et mat... Vous n’êtes pas de force, mon cher...
POISSON
Quoi! monsieur Quinault! tu ne me tutoies plus!...
MLLE DANGEVILLE
C’est un manque d’égards...
POISSON
Que voulez-vous! depuis que mademoiselle Quinault, sa sœur et notre camarade, a épousé le duc de Nevers... il se croit duc et pair par alliance... Voyons, dis-le franchement, veux-tu que je t’appelle monseigneur?
QUINAULT
Il suffit... Commence-t-on?...
MICHONNET
Ne craignez rien... je vous avertirai... je suis la pendule du foyer.
MLLE JOUVENOT
Pendule qui jamais ne retarde!
MICHONNET
C’est vrai! le moindre manquement dans le répertoire bouleverse tout mon être, et un jour de clôture est un jour de relâche dans mon existence.
SCÈNE II
MLLE JOUVENOT, MLLE DANGEVILLE, _et d’autres dames devant la
cheminée, au fond_; MICHONNET, _sur le devant du théâtre_; L’ABBÉ,
LE PRINCE _et plusieurs seigneurs venant de la salle et entrant par
la porte à droite_; QUINAULT _et_ POISSON, _sur le devant, à
droite, et remontant, après l’entrée des seigneurs, pour aller
causer avec eux_
MICHONNET
Allons, encore des étrangers qui viennent dans nos foyers, dans nos coulisses... (_L’abbé, le prince et les seigneurs s’approchent des dames, qui sont près de la cheminée, les saluent et causent avec elles.--Reconnaissant et saluant._) Ah!... monsieur l’abbé de Chazeuil, monseigneur le prince de Bouillon! (_A part._) Quand je pense que cet homme-là pourrait, d’un mot, me faire nommer sociétaire... je ne peux pas m’empêcher de le regarder avec respect!... Quelle bassesse!... moi, qui blâme ces dames et leurs parures!...
(_Le prince, l’abbé, Quinault, Michonnet, descendent sur le devant du théâtre._)
L’ABBÉ, _s’adressant à Quinault_
Bonsoir, vizir!... On dit, monsieur Quinault, que vous serez admirable dans _Bajazet_.
LE PRINCE
Ainsi que mademoiselle Duclos!
MICHONNET
Et Adrienne donc!... sublime!...
QUINAULT
Oui, ça a fini par la gagner!... (_Souriant._) Ce n’est pas sans peine! car, sans me vanter, il n’y a pas dans le rôle de Roxane une seule intonation que je ne lui aie donnée...
MICHONNET, _avec colère_
Par exemple!
QUINAULT, _avec hauteur_
Qu’est-ce que c’est?
MICHONNET, _s’arrêtant_
Rien. (_A part._) Encore un qui est sociétaire... sans cela!... (_Regardant par la porte à droite._) C’est Adrienne qui descend de sa loge... la voici.
L’ABBÉ
Oui, vraiment, elle étudie son rôle!
MICHONNET
Toute seule! (_A part et regardant Quinault._) et sans monsieur... c’est étonnant!
SCÈNE III
MLLE DANGEVILLE, MLLE JOUVENOT, _près de la glace à gauche_; LE
PRINCE, ADRIENNE, _entrant par la porte à droite et étudiant son
rôle_; L’ABBÉ, MICHONNET, QUINAULT
ADRIENNE, _étudiant_
Du sultan Amurat je reconnais l’empire:
Sortez! Que le sérail soit désormais fermé...
Non, ce n’est pas cela! (_Essayant une autre manière._)
Sortez! que le sérail soit désormais fermé;
Et que tout rentre ici dans l’ordre accoutumé!
L’ABBÉ, _qui s’approche d’elle_
Superbe!
ADRIENNE
Monsieur l’abbé de Chazeuil!
LE PRINCE
Éblouissant!
MLLE JOUVENOT
Vous voulez parler des diamants?
LE PRINCE
Ceux de la reine! fort beaux en effet! Quand mademoiselle Lecouvreur voudra s’en défaire, je lui en ai déjà offert soixante mille livres! (_Mlle Jouvenot et Mlle Dangeville remontent vers la cheminée qui est au fond du théâtre.--A Adrienne._) Vous étudiez donc toujours? que cherchez-vous encore?
ADRIENNE
La vérité.
L’ABBÉ, _regardant Quinault_
Mais vous avez eu des leçons des premiers maîtres.
MICHONNET, _à Quinault, qui veut sortir_
Restez donc, monsieur Quinault, on ne commence pas encore.
L’ABBÉ, _à Adrienne_
Pour le rôle de Roxane, par example!
ADRIENNE
Eh! mon Dieu, non, par malheur! (_Apercevant Michonnet._) Je me trompe, j’allais être ingrate en disant que je n’avais pas eu de maître. Il est un homme de cœur, un ami sincère et difficile, dont les conseils m’ont toujours guidée, dont l’affection m’a toujours soutenue... (_Passant près de Michonnet, à qui elle tend la main._) lui! et je ne suis sûre du succès que quand je lui ai entendu dire: C’est cela! c’est bien cela!
MICHONNET, _à moitié pleurant_
Ah! Adrienne! vois-tu? ce trait-là... j’étouffe!
L’ABBÉ, _qui est passé près de Michonnet, à l’extrême droite du théâtre_
Mais, monsieur Michonnet, dites-moi comment, vous qui donnez de si bons conseils, vous êtes...
MICHONNET
Comment je suis si mauvais, n’est-ce pas, monsieur l’abbé? je me le suis souvent demandé. Cela tient, je crois, à ce que je ne suis pas sociétaire.
L’AVERTISSEUR
Messieurs et mesdames, le premier acte va commencer!
QUINAULT, _au fond_
Et ces dames, qui ne sont pas prêtes!
ADRIENNE, _traversant le théâtre et passant près de la glace à gauche_
Je le suis.
MLLE DANGEVILLE, _redescendant_
Et moi aussi, quoique je ne joue que dans la seconde pièce!
QUINAULT
Mais mademoiselle Duclos?
MICHONNET
Il y a un quart d’heure que je suis entré dans sa loge, où elle écrivait... tout habillée.
LE PRINCE
Ah! elle écrivait!
MLLE DANGEVILLE
En costume! (_A l’abbé, qui lui parle de près._) Prenez donc garde, l’abbé, vous chiffonnez le mien!
MICHONNET
Il fallait que ce fût une épître bien pressée!
MLLE DANGEVILLE, _regardant le prince_
Ou qu’on attendît avec bien de l’impatience.
LE PRINCE
Qu’est-ce que cela signifie?...
MLLE JOUVENOT, _à demi-voix, au prince de Bouillon_
Je vais vous le dire... La femme de chambre de mademoiselle Duclos...
LE PRINCE, _souriant_
Pénélope?
MLLE JOUVENOT
Prétendait tout à l’heure, en montrant une lettre, qu’elle avait là un petit billet que monsieur le prince paierait bien cher.
LE PRINCE
Moi! le payer!
MLLE JOUVENOT
Ce qui donnerait à penser qu’il n’était pas pour vous! Après cela, c’est une supposition... parce que chez nous, en fait d’infidélités... on suppose volontiers... on bavarde, on cause, on invente, et presque toujours cela se rencontre juste.
POISSON, _qui est assis près de la table, à droite_
Le hasard!...
LE PRINCE, _vivement et à part_
O ciel! je cours interroger Pénélope. (_Bas à l’abbé._) Je vais, l’abbé, m’occuper de notre affaire...
L’ABBÉ
A merveille... Où vous retrouverai-je?
LE PRINCE
Ici... après le troisième acte.
L’ABBÉ
C’est convenu.
MICHONNET
Allons, mademoiselle Jouvenot, allons, monsieur Quinault!
(_Les dames sortent par la porte à gauche qui est celle du théâtre._)
QUINAULT, _que Michonnet presse toujours_
Me voici... me voici!... (_Rencontrant l’abbé à la porte à gauche._) Après vous, monsieur l’abbé.
L’ABBÉ
Après Votre Excellence turque!
(_Tous les deux sortent par la porte à gauche._)
LE PRINCE, _à part et se dirigeant vers la porte à droite_
Je me suis toujours défié de cette petite Pénélope... rien que ce nom-là, au théâtre, devait porter malheur.
(_Il sort par la porte à droite._)
SCÈNE IV
ADRIENNE, _assise à gauche_, MICHONNET
MICHONNET, _regardant Adrienne, qui s’est remise à étudier son rôle à voix basse_
Dire qu’elle a une amitié pareille pour moi, et voilà cinq ans que j’hésite toujours à lui avouer... C’est tout simple... elle est sociétaire... et je ne le suis pas! elle est jeune, et je ne le suis plus! Et puis aujourd’hui me semble un mauvais jour... attendons à demain... Il est vrai que demain je serai encore moins jeune... D’ailleurs elle n’aime rien... que la tragédie... (_S’avançant en se donnant du courage._) Allons!... (_Avec embarras et s’approchant d’Adrienne._) Tu étudies ton rôle?
ADRIENNE
Oui.
MICHONNET, _avec embarras_
A propos de rôle... et si ça ne te dérange pas... moi qui depuis si longtemps... fais les confidents, j’aurais bien à mon tour... quelque chose...
ADRIENNE, _avec intérêt_
A me confier...
MICHONNET
Oui, vraiment!... Tu te rappelles mon grand-oncle, l’épicier de la rue Férou?
ADRIENNE
Sans doute.
MICHONNET
Eh bien! ce pauvre homme vient de mourir.
ADRIENNE
Ah! tant pis!
MICHONNET
Oui, oui, tant pis! Mais pourtant il me laisse sur son héritage dix bonnes mille livres tournois.
ADRIENNE
Tant mieux!
MICHONNET
Pas tant tant mieux!... parce que moi, qui n’ai jamais eu tant d’argent, je ne sais qu’en faire, et ça me tourmente.
ADRIENNE, _souriant_
Tant pis, alors...
MICHONNET
Pas tant... parce que ça m’a donné une idée qui ne me serait peut-être pas venue sans cela... celle de me marier...
ADRIENNE
Vous avez raison... (_Avec un soupir._) et si je le pouvais aussi... moi...
MICHONNET, _avec joie_
Ce ne serait pas loin de ta pensée?
ADRIENNE
N’avez-vous pas remarqué qu’ils disent tous, depuis quelque temps: Le talent d’Adrienne est bien changé!
MICHONNET, _vivement_
C’est vrai!... il augmente!... Jamais tu n’as joué Phèdre comme avant-hier.
ADRIENNE, _avec animation et contentement_
N’est-ce pas?... Ce jour-là, je souffrais tant! j’étais si malheureuse!... (_Souriant._) On n’a pas tous les soirs ce bonheur-là!
MICHONNET
Et d’où cela venait-il?
ADRIENNE
On parlait d’un combat!... et pas de nouvelles!... blessé... tué peut-être!... Ah! tout ce qu’il y a dans le cœur de crainte, de douleur, de désespoir, j’ai tout deviné, tout souffert!... je puis tout exprimer maintenant, surtout la joie... je l’ai revu!
MICHONNET, _hors de lui_
Qu’entends-je, ô ciel!... tu aimes quelqu’un...
ADRIENNE
Comment vous le cacher, à vous, mon meilleur ami!
MICHONNET, _cherchant à se remettre_
Mais... comment cela est-il arrivé?
ADRIENNE
C’était à la sortie du bal de l’Opéra! de jeunes officiers, dont un joyeux souper égarait sans doute la raison (lequel d’entre eux, sans cela, eût osé insulter une femme?) voulaient m’empêcher de regagner ma voiture, lorsqu’un jeune homme que je ne connaissais pas s’écria: «Messieurs, c’est mademoiselle Lecouvreur... vous la laisserez passer»; et comme mes quatre adversaires... (ils étaient quatre) se mirent à rire de cet ordre, par un mouvement plus prompt que la parole et avec une force surnaturelle, mon étrange protecteur renverse, de chaque côté et d’un seul coup, deux de ses ennemis, puis m’enlevant dans ses bras et me portant jusqu’à ma voiture, il me dépose sur les coussins, au moment où nos jeunes officiers, qui s’étaient relevés, accouraient l’épée à la main: «Monsieur, vous me rendrez raison!--Très-volontiers!--Vous commencerez par moi.--Par moi!--par moi!--Lequel choisissez-vous?--Tous,» répondit-il en les chargeant à la fois... et au cri que je poussai: «Ne craignez rien, restez, mademoiselle, me dit-il, vous serez aux premières loges; et nous, messieurs, allons, en scène!» Que vous dirai-je? quoique saisie de frayeur, je ne pouvais détacher mes yeux de ce spectacle... et si vous l’aviez vu braver en se jouant la pointe de ces quatre épées dirigées contre sa poitrine, c’était le bras et le regard d’un héros. Loin de reculer, il les défiait! il les appelait! on semblait entendre:
Paraissez Navarrois, Maures et Castillans,
Et tout ce que l’Espagne a produit de vaillants!
Mais aux cris de la foule, le guet arrivait de tous côtés... Nos adversaires, honteux de leur nombre et redoutant les flambeaux, disparaissaient l’un après l’autre du champ de bataille...
Et le combat finit faute de combattants!
MICHONNET, _vivement_
Et tu l’as revu?
ADRIENNE
Dès le lendemain!... Pouvais-je l’empêcher de se présenter chez moi, de venir s’informer de mes nouvelles, surtout quand il m’eût avoué que lui, étranger, simple officier, n’avait de fortune, de titres, de nom même à attendre que de son courage... Voilà ce qui le rendait si redoutable pour moi!... Riche et puissant, peu m’importait; mais pauvre, mais malheureux, mais ne rêvant, comme moi, que l’amour et la gloire, comment lui résister?
MICHONNET
O ciel!
ADRIENNE
Parti, depuis trois mois, pour chercher fortune avec le jeune comte de Saxe, fils du roi de Pologne, son compatriote, il est revenu ce matin, et sa première visite a été pour moi; mais son général, mais le ministre, qui l’attendaient à Versailles, ont abrégé encore le peu d’instants qu’il me donnait; aussi ce soir, il me l’a promis, il viendra ici au théâtre!...
MICHONNET
Il viendra!
ADRIENNE
Me voir jouer Roxane!
MICHONNET, _vivement_
Ah! mon Dieu! et dans quel état te voilà! Ce trouble... cette émotion... tu ne pourras rien détailler... rien calculer!
ADRIENNE
Qu’importe!
MICHONNET
Ce qu’il importe?... c’est qu’aujourd’hui, pour la première fois, tu joues ce rôle avec la Duclos!
ADRIENNE, _sans l’écouter_
Soyez tranquille!...
MICHONNET
Je ne le suis pas! Il faut du calme et du sang-froid, même dans l’inspiration. La Duclos se possédera... elle profitera de ses avantages... tandis que toi... tu ne verras que lui...
ADRIENNE, _avec passion_
C’est vrai!... et si dans la salle mon œil le découvre...
MICHONNET, _avec désespoir_
Tu es perdue!... Ne t’occupe que de ton rôle... L’amour passe, mais un beau rôle, une belle création, un triomphe éclatant, cela reste toujours! (_D’un air suppliant._) Voyons! est-ce qu’il ne t’est pas possible de ne pas penser à lui?
ADRIENNE
Hélas! non!
MICHONNET
Pour ce soir du moins! Adrienne, mon enfant, sois magnifique! je t’en supplie, sois magnifique; si ce n’est pas pour moi, eh bien! que ce soit dans l’intérêt même de cette folle passion! L’amour des hommes ne vit que d’amour-propre!... et si la Duclos l’emportait sur toi... si tu n’étais pas la plus belle!...
ADRIENNE, _poussant un cri_
Je le serai!
MICHONNET, _avec reconnaissance_
Merci!
ADRIENNE, _avec émotion et lui tendant la main_
C’est plutôt à moi de vous remercier, mon excellent ami!...
MICHONNET, _à part_
Dis plutôt: imbécile de Michonnet! (_Prêt à s’en aller, revenant sur ses pas._) Il y a un endroit que tu négliges toujours:
N’aurais-je tout tenté que pour une rivale!...
Vois-tu, Adrienne... cette pauvre femme! ce qui excite encore plus son dépit, c’est que c’est justement pour une rivale que... tu sais... et alors... elle éprouve... là... elle se dit... Je ne peux pas bien rendre l’expression... mais tu me comprends.
ADRIENNE, _déclamant_
N’aurais-je tout tenté que pour une rivale!
MICHONNET, _avec joie_
C’est cela!
ADRIENNE
Ne craignez rien!... Mais vous... ce que vous vouliez me dire... tout à l’heure... de vos idées de mariage?
MICHONNET, _vivement_
Non, c’est inutile, ce n’est plus le moment... Je te laisse étudier. (_A part._) Allons, j’ai beau faire, je ne peux pas sortir de mon emploi de confident... Et l’héritage de mon oncle, et mes projets... (_Essuyant une larme._) Ne pensons plus à rien... à rien au monde!... (_Il fait quelques pas pour sortir par la porte à gauche et revient près d’Adrienne qui vient de traverser le théâtre et repasse à droite._) Bois une gorgée d’eau en entrant en scène, et surtout n’oublie pas... tu sais... ton... enfin comme tu as dit!...
(_Il sort._)
SCÈNE V
MAURICE, _entrant par la porte à droite et s’avançant au milieu du théâtre_; ADRIENNE, _à droite, debout, étudiant et lui tournant le dos_
ADRIENNE, _à droite, étudiant_
Mes brigues, mes complots... ma trahison fatale...
N’aurais-je tout tenté que pour une rivale!...
Que pour une rivale!...
MAURICE, _se tournant du côté des bustes et des portraits qu’il regarde_
C’est beau, le foyer de la Comédie-Française... beau de gloire et de souvenirs... Rien qu’en traversant ces longs corridors, où semblent errer tant d’ombres illustres... on sent là comme un certain respect, surtout quand on y vient, comme moi, pour la première fois... Aussi, je l’espère, personne ne m’y connaît... pas même Adrienne... le mystère est le dernier égard que je doive à madame de Bouillon.
ADRIENNE, _levant les yeux et l’apercevant_
Maurice!
MAURICE
Adrienne!
ADRIENNE
Vous! ici!
MAURICE
J’étais arrivé le premier, ou peu s’en faut, pour ne rien perdre de vous!
ADRIENNE
Miséricorde! on vous aura pris pour un clerc de procureur!
MAURICE
Soit! ceux-là s’y connaissent aussi bien que d’autres; car, au nom seul d’Adrienne, ils tressaillent et crient: Bravo! Mais la toile s’était levée, je ne voyais que le grand vizir et son confident.
ADRIENNE
Patience!
MAURICE
Je n’en ai pas quand je suis si près et si loin de vous... J’ai aperçu une petite porte par laquelle venait de passer une façon de gentilhomme... Puisqu’il entrait, j’en pouvais faire autant... «On ne passe pas! Que demandez-vous?--Mademoiselle Lecouvreur... J’ai à lui parler... Elle m’attend...»
ADRIENNE
Imprudent!... me compromettre!
MAURICE
En quoi? Parce qu’on n’est pas gentilhomme de la chambre, on n’a pas le droit de vous admirer de près... Il faut, à l’écart, dans un coin de la salle, frémir ou sangloter, sans vous remercier de ce cœur que vous avez fait battre ou de cette tête que vous avez exaltée... Il aurait fallu attendre jusqu’à ce soir pour vous dire: Adrienne, je t’aime!
ADRIENNE, _mettant un doigt sur sa bouche_
Silence! (_Lui montrant son costume._) Roxane va vous entendre! Mais avant que je vous renvoie, dites-moi bien vite, car à peine ce matin ai-je pu vous entrevoir... Avez-vous fait de bien belles actions?... me rapportez-vous quelque beau trait bien héroïque?
MAURICE
Ah! s’il n’avait tenu qu’à moi!...
ADRIENNE
Vous êtes trop difficile! Votre jeune général, le comte de Saxe, dont on dit tant de bien, et que je voudrais bien voir, est-il satisfait de vous, monsieur?
MAURICE
Oh! le comte de Saxe est plus difficile encore que moi... Mais enfin je ne l’ai pas quitté et j’ai été blessé!
ADRIENNE
Près de lui?
MAURICE
Très-près.
ADRIENNE
C’est bien! l’idée seule de vous savoir blessé me fait frémir, et cependant il me semble qu’en suivant les périls, vous suivez votre route; que les chemins qui s’élèvent sont les vôtres!... Je vous ai déjà vu l’épée à la main, et quand je vous écoute, quand vous me racontez, en riant, quelqu’une de vos actions de guerre... ne vous moquez pas de mes présages... je devine en vous un grand homme, un héros!
MAURICE
Enfant!
ADRIENNE
Oh! je m’y connais! je vis au milieu des héros de tous les pays, moi! Eh bien! vous avez dans l’accent, dans le coup d’œil, je ne sais quoi qui sent son Rodrigue et son Nicomède... aussi, vous arriverez!
MAURICE
Vous croyez?
ADRIENNE
Vous arriverez!... je saurai bien t’y forcer.
MAURICE
Comment?
ADRIENNE
Je vous vanterai tant le comte de Saxe, votre jeune compatriote, dont toutes ces dames raffolent, qu’il faudra que vous l’égaliez, ne fût-ce que par jalousie!
MAURICE, _souriant_
Je n’ai pas idée que je sois jamais jaloux de lui!
ADRIENNE
Présomptueux!... Mais avez-vous vu le ministre?
MAURICE
Pas encore, mais je vais lui écrire.
ADRIENNE
Oh! non, n’écrivez pas!
MAURICE
Pourquoi?
ADRIENNE
Parce que, vous savez... l’orthographe...
MAURICE
Eh bien?
ADRIENNE
Eh bien! la première lettre de vous que j’ai reçue était bien chaleureuse, bien tendre, et elle m’a touchée profondément, mais en même temps elle m’a fait rire aux larmes... une orthographe d’une invention!
MAURICE
Qu’importe? je ne veux pas être de l’Académie.
ADRIENNE
Ce n’est pas cela qui vous en empêcherait. Mais vous savez bien que je me suis chargée de faire votre éducation, mon Sarmate, de vous polir l’esprit...
MAURICE
Et moi, je n’ai point oublié mes promesses! que de fois, là-bas, j’ai appris des scènes de Corneille!
ADRIENNE, _avec admiration_
Vous pensiez à Corneille?
MAURICE
Non pas à lui, mais à vous, qui l’interprétez si bien!
ADRIENNE
Et ce petit exemplaire de La Fontaine, que je vous avais donné en partant?
MAURICE
Il ne m’a jamais quitté... il était là, toujours là... à telles enseignes qu’il m’a sauvé d’une balle dont il a gardé l’empreinte... voyez plutôt!
ADRIENNE
Et vous l’avez lu?
MAURICE
Ma foi, non!
ADRIENNE
Pas même la fable des _Deux pigeons_, que je vous avais recommandée?
MAURICE
C’est vrai... mais, pardonnez-moi, ce n’est qu’une fable.
ADRIENNE, _d’un air de reproche_
Une fable! vous ne voyez là qu’une fable!
(_Récitant._)
Deux pigeons s’aimaient... (_Avec expression._) d’amour tendre...
MAURICE
Comme nous!
ADRIENNE
L’un d’eux, s’ennuyant au logis,
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en lointain pays!
MAURICE
Comme moi!
ADRIENNE
L’autre lui dit: Qu’allez-vous faire?
Voulez-vous quitter votre frère?
L’absence est le plus grand des maux!
Non pas pour vous, cruel!...
MAURICE
Est-ce qu’il y a cela?
ADRIENNE, _continuant_
... Hélas! dirai-je, il pleut!
Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,
Bon souper, bon gîte, et le reste?
MAURICE, _vivement_
Le reste! ah! après? après?
ADRIENNE, _souriant_
Après? (_Avec finesse._) Ah! cela vous intéresse donc, monsieur? et si je vous disais les malheurs de celui qui s’éloigne... et plus encore, ingrat, les tourments de celui qui reste...
(_Vivement._)
Non, non!
Voilà nos gens rejoints; et je laisse à juger
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines!
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager?
Que ce soit aux rives prochaines!
Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau,
Toujours divers, toujours nouveau,
Tenez-vous lieu de tout... comptez pour rien le reste!
MAURICE
Ah! quand c’est vous qui lisez, quelle différence! c’est bien mieux que La Fontaine!
ADRIENNE
Impie!
MAURICE
A votre voix, mon cœur s’ouvre, mon intelligence s’élève, tout me devient facile!
ADRIENNE, _souriant_
Tout!... même l’orthographe!
MAURICE
A quand ma première leçon?
ADRIENNE
Ce soir, après le spectacle, venez me chercher... Voici mon entrée.
MAURICE
Adieu!
ADRIENNE
Vous allez dans la salle?... (_Vivement._) Vous m’écouterez... (_Avec tendresse._) Tu me regarderas?
MAURICE
Aux premières, à droite.
ADRIENNE
Que je vous voie bien! que je vous adresse tous mes vers! je tâcherai d’être belle! oh! oui, je serai belle!
(_Elle sort par la première porte à gauche._)
MAURICE, _sortant par la droite_
A ce soir!
SCÈNE VI
MLLE JOUVENOT, LE PRINCE _sortant par la seconde porte à gauche_
LE PRINCE, _avec agitation_
Merci, mademoiselle, merci, je n’oublierai jamais le service que vous m’avez rendu!...
MLLE JOUVENOT
C’était donc vrai?
LE PRINCE, _avec humeur_
Que trop!...
MLLE JOUVENOT, _riant_
Voyez le hasard! enchantée de vous avoir été agréable!
LE PRINCE
Ah! vous appelez cela agréable!... (_Avec colère._) Eh bien! oui!... car je ne désirais qu’une occasion de rompre avec elle.
MLLE JOUVENOT
Il fallait donc le dire!... si j’avais su plus tôt que cela vous fît plaisir!...
LE PRINCE, _avec impatience_
Eh! mademoiselle!
SCÈNE VII
MLLE JOUVENOT _va s’asseoir devant la cheminée du fond et se
chauffe les pieds_; LE PRINCE, L’ABBÉ, _entrant vivement par la
seconde porte à droite et se retournant avec agitation_
LE PRINCE, _courant à lui_
Ah! c’est toi, l’abbé!... (_S’efforçant de rire._) Viens donc recevoir mes consolations... ou plutôt me prodiguer les tiennes.
L’ABBÉ
Comment cela?
LE PRINCE
L’aventure la plus piquante pour nous deux...
L’ABBÉ, _à part_
Est-ce qu’il s’agit de sa femme?
LE PRINCE
Pour toi, d’abord... tu sais notre pari de tantôt, ces deux cents louis... au sujet du comte de Saxe.
L’ABBÉ, _vivement_
Le comte de Saxe... je viens de me rencontrer nez à nez avec lui... comme il sortait de ce foyer... il y vient donc?
LE PRINCE, _vivement_
Preuve de plus!... et j’aurais, parbleu, bien voulu le voir.
L’ABBÉ
Nous le trouverons au numéro trois des premières loges.
LE PRINCE
A merveille! il s’agissait de découvrir sa passion régnante...
L’ABBÉ
Oui, vraiment...
LE PRINCE
Je n’ai pas été loin pour cela... (_Montrant Mlle Jouvenot._) Tout m’a si bien secondé qu’il ne te reste plus, mon cher, qu’à t’exécuter.
L’ABBÉ
Sur le vu des preuves...
LE PRINCE
C’est bien ainsi que je l’entends... lis d’abord et dis-moi ton avis sur ce billet d’invitation... tiens... (_Le lui donnant._) Il n’est pas long, mais clair et précis!...
L’ABBÉ, _lisant_
«Pour des motifs politiques que vous connaissez mieux que personne, on désire vous entretenir ce soir à dix heures, dans le plus rigoureux tête-à-tête, en ma petite maison de la Grange-Batelière, que j’ai fait dernièrement meubler. Amour et discrétion!»--Signé: «Constance»!
LE PRINCE, _avec colère_
La signature de la perfide Duclos.
L’ABBÉ, _avec étonnement_
_Constance!_
LE PRINCE, _avec impatience_
Eh oui: vraiment! le nom ne fait rien à la chose!... Je tiens ce billet de Pénélope, sa femme de chambre.
L’ABBÉ
Qui vous l’a remis?
LE PRINCE
Ou plutôt vendu à un taux d’autant plus exorbitant...
L’ABBÉ
Qu’ici ces valeurs-là ne sont pas rares!
LE PRINCE, _qui pendant ce temps a remonté le théâtre, parlant à un domestique_
Ce billet au numéro trois des premières, sans dire de quelle part. (_Revenant près de l’abbé._) Et maintenant, mon cher abbé, j’ose compter sur toi!...
L’ABBÉ
Et pourquoi?
LE PRINCE
Pour te rendre témoin d’un éclat que je me dois à moi-même; je veux d’abord ce soir tout briser chez elle.
L’ABBÉ
C’est du plus mauvais goût pour un abbé et un savant!
LE PRINCE
Quand la science est trahie!...
L’ABBÉ
La science doit savoir se taire!... Le bruit est permis au comte de Saxe... à un soldat, mais à vous, presque parent de la reine... à vous, un homme marié, ce serait un scandale...
LE PRINCE
On saura toujours l’anecdote... parce qu’ici, au Théâtre-Français... Tiens, (_Montrant Mlle Jouvenot qui est à la cheminée._) voilà déjà mademoiselle Jouvenot qui n’a encore vu personne, et qui peut-être a déjà trouvé le moyen de la dire.
L’ABBÉ
Prévenez-la... Racontez l’histoire à tout le monde!... Faites mieux encore!... une vengeance digne de vous... Les deux amants n’avaient-ils pas résolu de passer cette soirée dans le plus rigoureux tête-à-tête, dans cette petite maison qui vous appartient?
LE PRINCE
Je le crois bien! louée et meublée à mes frais.
L’ABBÉ
Raison de plus!... je ferais comme chez moi... un souper galant, délicieux, où j’inviterais ce soir toute la Comédie-Française, toutes ces dames.
LE PRINCE, _secouant la tête_
Un souper galant... délicieux...
L’ABBÉ
C’est moi qui paye, j’ai perdu le pari.
LE PRINCE, _vivement_
C’est juste!
L’ABBÉ
Au lieu du tête-à-tête, une surprise... un coup de théâtre, tableau mythologique.
LE PRINCE
Mars et Vénus.
L’ABBÉ
Surpris par... (_S’interrompant._) Ballet-comédie, vengeance en un acte! Vous, de votre côté, allez faire vos invitations.
LE PRINCE
Toi, du tien, le plus grand secret avec la Duclos... et nous aurons ce soir un succès d’enthousiasme. (_On entend un grand bruit de bravos._) Tiens, nous y sommes déjà.
MICHONNET, _entrant_
Eh! oui, c’est Adrienne! Entendez-vous? toute la salle applaudit; mademoiselle Duclos ne sait déjà plus où elle en est.
LE PRINCE, _applaudissant_
Bravo! cela commence.
MICHONNET
Que dit-il?
LE PRINCE, _avec colère_
Bravo!... bravo... bravo, Adrienne!
(_Ils sortent ainsi que Mlle Jouvenot, par la porte à gauche._)
MICHONNET, _montrant le prince_
Jusqu’à celui-ci qu’elle a gagné et subjugué... Une preuve pareille de tact et de goût. (_A part._) Je ne l’en aurais pas cru capable.
SCÈNE VIII
MICHONNET, _seul, écoutant vers la gauche_
Ah! nous voilà au monologue, et maintenant quel silence! comme elle les tient tous enchaînés à sa parole! (_Comme s’il l’entendait._) Bien! bien! pas si vite, mon Adrienne! c’est cela! Ah! quel accent, comme c’est vrai! Applaudissez donc, imbéciles!... (_On applaudit._) C’est bien heureux!... divine!... divine!... (_Avec jalousie._) Ah! elle l’a aperçu, c’est évident, il est dans la salle! et penser que c’est pour un autre qu’elle joue ainsi! qu’elle le regarde en ce moment! qu’elle puise dans ses yeux tout ce génie!... c’est horrible! (_Entendant un vers._) Comme c’est dit... c’est délicieux... je deviens fou, je ris, je pleure... Je meurs de douleur et de joie! O Adrienne! en t’écoutant, j’oublie tout, même ma jalousie, même... (_Cherchant autour de lui._) même les accessoires... où donc est la lettre de Zatime? je la tenais tout à l’heure!... est-ce que je l’aurais perdue? Pour la première fois depuis vingt ans, il y aurait erreur ou omission par ma faute... c’est qu’une lettre turque n’est pas comme une autre, cela ne se remet point par la petite poste.
(_Il cherche dans la table à droite._)
SCÈNE IX
MAURICE, _entrant par la porte de droite et se dirigeant vers la gauche_, MICHONNET, _à la table à droite_
MAURICE, _au fond_
Par saint Arminius, mon patron, maudit soit le duché de Courlande!
MICHONNET, _cherchant toujours_
Ah! dans ce tiroir...
MAURICE, _toujours au fond_
Manquer à mon rendez-vous avec Adrienne... jamais!... et d’un autre côté, ce billet que la Duclos vient de m’envoyer au nom de la princesse... comment m’a-t-elle découvert au fond de cette loge?... et comment la faire attendre toute la nuit hors de son hôtel, dans cette petite maison où elle ne vient que pour moi, pour mes intérêts, pour cette réponse du cardinal de Fleury? et puis impossible de prévenir madame de Bouillon, tandis qu’Adrienne, cette pauvre Adrienne, si je pouvais lui parler et lui dire... non pas tout... mais l’essentiel.
(_Il dirige ses pas vers la gauche._)
MICHONNET, _toujours à la table, à droite_
Où allez-vous, monsieur?
MAURICE
Je voudrais parler à mademoiselle Lecouvreur.
MICHONNET, _à part_
Encore un! et quel air agité! (_Haut._) Impossible, monsieur, elle est en scène...
MAURICE
Quand elle en sortira...
MICHONNET
Elle n’en sortira plus.
MAURICE, _à part_
Nouveau contre-temps!... (_A Michonnet._) Et veuillez me dire, monsieur?...
MICHONNET
Pardon, monsieur, d’autres devoirs... (_Apercevant Quinault, qui vient de la droite et traverse le théâtre._) Acomat, mon bon, je veux dire monsieur Quinault, voulez-vous remettre à Zatime sa lettre pour Roxane, sa lettre du quatrième acte?
QUINAULT, _avec fierté_
Moi!... Je vous trouve plaisant!... Pour qui me prenez-vous?
MICHONNET
Pardon!... Veuillez dire seulement à mademoiselle Jouvenot de ne pas entrer en scène sans prendre sa lettre, qui est là sur cette table...
QUINAULT
C’est bon!... c’est bon!... on le lui dira.
(_Il entre sur le théâtre, à gauche, pendant que Maurice redescend vers la droite._)
MICHONNET, _se levant de la table, en riant_
Il n’est pas de bonne humeur, je comprends... Roxanne va trop bien! ah! la Duclos, qui entre en ce moment... (_S’approchant de la gauche._) Oui, évertue-toi, pauvre fille... pleure... crie!... tu aimes mieux chanter?... chante!... Tu as beau faire, tu es vaincue!...
MAURICE, _qui s’est assis à droite, près de la table, prend le
parchemin que Michonnet vient d’y placer et le déroule avec
curiosité_.
Rien d’écrit! Ah! palsambleu! à mon secours les ruses de guerre!
(_Il écrit quelques mots au crayon et roule le parchemin, qu’il remet sur la table._)
MICHONNET, _regardant toujours du côté du théâtre, à gauche_
Adrienne reprend... elle parle à Bajazet, et sa voix est d’une douceur... Ah! si j’étais sociétaire, je jouerais peut-être les amoureux... On est toujours jeune quand on est sociétaire... Je l’entendrais me dire:
Écoutez, Bajazet, je sens que je vous aime!
MLLE JOUVENOT, _sortant vivement de la coulisse, à gauche_
Eh bien! Michonnet, ma lettre?... ma lettre pour Roxanne, où est-elle?
MICHONNET
Là... sur cette table... Est-ce que Quinault ne vous l’a pas dit?
MLLE JOUVENOT
Eh! non, vraiment!... Il est si bon camarade!
MAURICE, _présentant à Mlle Jouvenot le parchemin roulé_
Voici, mademoiselle.
MLLE JOUVENOT, _lui faisant la révérence_
Merci, monsieur. (_Le regardant en sortant._) Voilà un officier qui est fort bien, mais très-bien!
MICHONNET
Eh bien! votre entrée?
MLLE JOUVENOT
Ah!
(_Elle sort par la coulisse a gauche._)
MAURICE, _à part, la suivant des yeux_
Elle aura mes deux mots de la main même de Zatime... et saura que je ne peux la venir chercher ce soir... Mais demain!... demain!... O mon grand-duché de Courlande, vous ne valez pas ce que vous me coûtez!... Allons à la Grange-Batelière.
(_Il sort par la porte à droite._)
MICHONNET, _regardant toujours par la gauche_
Zatime entre en scène... Bon! elle n’a pas la lettre... Si! elle l’a... elle la remet à Roxane... Dieu! quel effet!... elle a tressailli... elle se soutient à peine!... et son émotion est telle, qu’en lisant le billet, son rouge lui est tombé du visage... C’est admirable!... (_Les applaudissements éclatent avec force._) Oui, oui... frappez des mains... Bravo! bravo! c’est cela!... sublime! admirable!
SCÈNE X
MLLE DANGEVILLE, POISSON, LE PRINCE, L’ABBÉ, QUINAULT, MLLE
JOUVENOT, _puis_ ADRIENNE _entrent vivement par les deux portes de
gauche; les autres acteurs et seigneurs vont et viennent au fond,
ainsi que Michonnet_.
MLLE DANGEVILLE
Je ne sais pas ce qu’ils ont ce soir; ils applaudissent tous comme des fous.
MLLE JOUVENOT
Ils se trompent, ma chère... ils se croient déjà aux _Folies amoureuses_.
L’ABBÉ, _entrant_
C’est superbe!
MLLE DANGEVILLE
C’est absurde!...
POISSON
Ça me fait rire!...
QUINAULT
Ça me fait mal!
MLLE JOUVENOT
Pauvre homme!
LE PRINCE
Le fait est que jamais je n’ai rien entendu de plus beau... et je m’y connais!
ADRIENNE, _entrant avec agitation par la gauche, à part_
Après deux mois d’absence... ah! c’est bien mal!... Allons, du courage!
LE PRINCE
Et du plaisir!... Vous êtes des nôtres.
L’ABBÉ
Je venais l’inviter.
ADRIENNE
Moi!
L’ABBÉ
Au joyeux souper où nous avons toute la Comédie-Française... toutes ces dames.
ADRIENNE
Impossible!
MLLE JOUVENOT, _qui est descendue à gauche_
Par fierté?
ADRIENNE, _avec bonté_
Oh! non... mais je n’ai pas le cœur à la joie.
L’ABBÉ
Raison de plus pour vous égayer... Un souper charmant... où nous vous offrirons ce qu’il y a de mieux, (_Montrant les acteurs._) dans les arts, (_Montrant le prince._) à la cour, (_Se montrant lui-même._) dans le clergé... et dans l’épée... Le jeune comte de Saxe est des nôtres! c’est le héros de la fête!
ADRIENNE, _vivement_
Lui que je désirais tant connaître!
LE PRINCE
En vérité!
ADRIENNE
Une demande que j’avais à lui présenter... un lieutenant dont je voulais faire un capitaine.
L’ABBÉ
Nous vous plaçons à côté de lui... et votre protégé est colonel... au dessert.
ADRIENNE
Ah! ce serait bien tentant... Mais la tragédie finira tard... je serai fatiguée... je n’ai pas de cavalier...
L’ABBÉ _et_ LE PRINCE, _présentant la main_
En voici!
ADRIENNE
Je n’en veux pas!
LE PRINCE, _vivement_
Eh bien, vous viendrez seule; vous connaissez la petite maison... de la Duclos...
ADRIENNE
Ma voisine!... ce beau jardin...
LE PRINCE
Dont le mur fait face au vôtre! Voici la clef de la rue... quelques pas seulement...
ADRIENNE
C’est quelque chose...
L’ABBÉ, _vivement_
Vous acceptez?
ADRIENNE
Je n’ai pas dit cela!
LE PRINCE
Monsieur Michonnet sera aussi des nôtres...
MICHONNET
Comment donc, monsieur le prince, dès que mon spectacle de demain sera fait... (_A part, regardant Adrienne._) Passer toute la soirée avec elle...
ADRIENNE, _à part_
Oui! je m’occuperai encore de lui, l’ingrat!... ce sera là ma vengeance!
L’AVERTISSEUR, _en dehors_
Le cinquième acte qui commence!
ADRIENNE
Adieu, adieu, messieurs.
(_Elle sort par la gauche._)
MICHONNET
Allons, messieurs... allons, mesdames...
MLLE DANGEVILLE, _à l’abbé_
Un mot seulement, l’abbé. Pourrais-je, pour me donner la main, amener quelqu’un?...
L’ABBÉ, _riant_
Le prince de Guéménée?
MLLE DANGEVILLE
Du tout.
L’ABBÉ, _de même_
Un autre?
MLLE DANGEVILLE
Fi donc! un tête-à-tête! Pour qui me prenez-vous?... J’en amènerai deux...
L’ABBÉ, _riant_
A merveille!...
MLLE JOUVENOT
Et notre toilette pour ce soir... et nos voitures, où seront-elles?
L’ABBÉ
On songera à tout... et de plus on vous promet... ce qu’on ne vous a pas dit... une surprise, un secret...
MLLES JOUVENOT, DANGEVILLE _et toutes les autres actrices, accourant et entourant l’abbé_
Ah! qu’est-ce donc... qu’est-ce donc?
L’ABBÉ
Je ne puis rien dire... vous verrez... vous saurez...
MICHONNET, _criant_
Le cinquième acte! voilà l’idée seule d’une fête qui bouleverse tout dans nos coulisses... on ne s’y reconnaît plus... A votre réplique... à vos rôles... (_A l’abbé et au prince._) Et vous, messieurs, je suis obligé de vous exiler! (_Il se pose entre les seigneurs et les actrices, qu’il sépare, et d’un ton tragique_:)
Qu’à ces nobles seigneurs le foyer soit fermé,
Et que tout rentre ici dans l’ordre accoutumé!
(_Les seigneurs et les actrices se mettent à rire._)
ACTE TROISIÈME
Un salon élégant dans la petite maison de la Grange-Batelière;
porte au fond, vers la gauche, et en pan coupé; une porte, vers la
droite, également en pan coupé; une croisée vitrée donnant sur un
balcon; sur le premier plan, à gauche, un panneau secret; au second
plan, une table sur laquelle est un flambeau à deux branches avec
des bougies allumées; sur le premier plan, à droite, une porte
SCÈNE PREMIÈRE
LA PRINCESSE, _seule_
Louis XIV disait: J’ai failli attendre!... et moi, princesse de Bouillon, petite-fille de Jean Sobieski... j’attends! (_Souriant._) J’attends réellement... je ne peux pas me le dissimuler!... La Duclos m’a pourtant fait dire que son petit billet avait été remis au comte de Saxe lui-même dans une loge où il était seul... (_Réfléchissent._) Seul!... est-ce bien vrai? N’est-ce pas pour une autre qu’il manque à ce rendez-vous, où je suis venue, où me voici?... On peut pardonner une infidélité, cela souvent ne dépend pas de nous; une impolitesse... jamais! Je n’ai pas été en ma vie une seule fois impertinente sans y avoir tâché... et réussi... (_Se levant avec impatience._) Onze heures!... Monsieur le comte, vous arriviez le premier l’année dernière; voilà une heure de retard qui prouve que j’ai un an de plus! Malheur à elle, malheur à vous de me l’avoir rappelé! Je venais ici avec empressement, avec impatience, pour vous sauver, et vous me laissez le temps de réfléchir que je puis également vous perdre, que votre fortune politique est entre mes mains... c’est plus qu’ingrat, c’est maladroit... (_Se levant et marchant vers le fond._) Allons!
SCÈNE II
LA PRINCESSE, MAURICE, _entrant par le fond_
LA PRINCESSE, _apercevant Maurice, qui vient d’entrer doucement derrière elle_
Ah!... (_Lui tendant la main._) Vous faites bien d’arriver!
MAURICE.
Mille excuses, princesse.
LA PRINCESSE, _d’un air gracieux_
Pas de reproches! D’autres ne songeraient qu’à leur dignité blessée, moi je ne songe (_Souriant._) qu’au temps perdu sans vous voir. Il faut qu’à minuit je sois rentrée à l’hôtel.
MAURICE
Imaginez-vous qu’en quittant la Comédie-Française, il me sembla être suivi. Je pris plusieurs détours, plusieurs rues qui m’éloignaient de ce quartier, et je pensais avoir dérouté mes espions, lorsqu’en me retournant, j’aperçus, sur ce boulevard désert, deux hommes enveloppés de manteaux qui me suivaient à distance. Que voulez-vous? leur demandai-je. Ils ne répondirent que par la fuite, et quoiqu’ils courussent bien, je n’eusse pas manqué de les poursuivre et de les assommer, sans la crainte de vous faire attendre, princesse.
LA PRINCESSE, _souriant_
Je vous en remercie!... Cette aventure se lie peut-être à celle dont je voulais vous entretenir. J’ai été aujourd’hui, comme je vous l’avais promis, à Versailles... Marie Leckzinska, notre nouvelle reine, comme moi Polonaise, n’a rien à refuser à la petite-fille de Sobieski; elle a vu, à ma prière, le cardinal de Fleury, elle lui a parlé de l’affaire de Courlande.
MAURICE
O bonne et généreuse princesse! Eh bien?...
LA PRINCESSE
Eh bien, le cardinal aimerait mieux ne pas accorder les deux régiments qu’on lui demande; il voudrait être agréable à la jeune reine, et en même temps ne mécontenter ni l’Allemagne ni la Russie, que vous menacez, et avec qui nous sommes en paix.
MAURICE, _avec impatience_
Son avis, alors?
LA PRINCESSE
Il n’en a pas, il n’en émet pas... et pour agir en votre faveur, sans rien faire, il vous permet seulement de lever ces deux régiments... à vos frais!
MAURICE
Cela me rassure.
LA PRINCESSE
Et moi pas!... Avez-vous de l’argent?
MAURICE
Non!
LA PRINCESSE
Comment, alors, paierez-vous vos deux régiments?
MAURICE
Mes régiments français?
LA PRINCESSE
Oui.
MAURICE, _gaiement_
Je ne les paierai pas! Si ce n’est après la victoire! Et jusque-là, soyez tranquille, je les connais!... ils se feront tuer pour moi... à crédit!
LA PRINCESSE
Très-bien! Une autre chose encore... est-il vrai que vous ayez des dettes? que vous deviez soixante-dix mille livres au comte de Kalkreutz, un Suédois, qui, en vertu d’une lettre de change, peut vous faire appréhender au corps?
MAURICE
Pourquoi cette demande?
LA PRINCESSE
Parce qu’un grand danger vous menace; l’ambassadeur russe a chargé messieurs de la police de ne pas vous perdre de vue.
MAURICE
Voilà donc pourquoi l’on m’a suivi ce soir... je suis fâché alors de n’avoir pas coupé les oreilles!...
LA PRINCESSE
A ces espions?... Mais leurs oreilles, c’est leur place! des pères de famille peut-être! Fi donc!... Mais ce n’est pas tout, l’ambassadeur moscovite veut également découvrir à tout prix ce M. de Kalkreutz qui doit être à Paris.
MAURICE
Et pourquoi?
LA PRINCESSE
Pour lui acheter sa créance, se mettre en son lieu et place, et vous faire jeter en prison.
MAURICE
Une belle vengeance!
LA PRINCESSE
Mieux que cela, un coup de maître; car, vous prisonnier, la Courlande, dont le souverain est en gage, est livrée aux intrigues de la Russie, les conjurés n’ont plus de chef, les troupes se dispersent.
MAURICE
C’est, ma foi, vrai!... que faire?
LA PRINCESSE
J’y ai déjà pensé... J’ai obtenu de M. le lieutenant de police, qui me doit sa place, que s’il découvrait la demeure de M. de Kalkreutz, on m’en donnerait d’abord avis à moi, qui vous en préviendrai... Alors, vous irez trouver M. de Kalkreutz...
MAURICE
Pour me battre avec lui.
LA PRINCESSE
Non, mais pour prendre des arrangements. Le plus simple de tout, serait de le payer.
MAURICE
Et comment? je n’ai pas soixante-dix mille livres disponibles.
LA PRINCESSE, _avec affection_
Hélas! ni moi non plus!
MAURICE
Et d’ailleurs, je n’accepterais pas. Il n’y a donc qu’un moyen qui me convienne.
LA PRINCESSE
Lequel?
MAURICE
Laissant la Moscovie, la Suède et la police s’enlacer mutuellement dans leurs intrigues auxquelles je n’entends rien, je pars demain.
LA PRINCESSE
Vous partez?...
MAURICE
Ce n’était pas mon dessein, mais une partie de mes recrues est déjà disséminée sur la frontière, et vos huissiers n’auront pas beau jeu contre mes hulans; c’est là que j’irai me réfugier! le brevet que vous m’avez obtenu double les droits de mes sergents recruteurs, qui enrôlaient déjà sans permission; jugez maintenant, avec autorisation et privilège du roi!... Nous allons lever en masse toute la frontière... Je sais bien qu’à Versailles et ailleurs il y aura du bruit, des réclamations, l’ordre de suspendre... Je vais toujours! des notes diplomatiques?... j’intercepte... des courriers?... je les enrôle dans ma cavalerie, et lorsqu’enfin les chancelleries européennes seront en mesure d’échanger des protocoles, la Courlande sera envahie, et les Tartares de Menzikoff dispersés par les escadrons français, voilà mon plan.
LA PRINCESSE
Il n’a pas le sens commun.
MAURICE
Permettez! s’il s’agissait de l’ordonnance d’une fête ou d’un quadrille de bal, je demanderais vos conseils, mais dès qu’il s’agit de cavalerie et de manœuvres, je prends tout sur moi, cela me regarde.
LA PRINCESSE, _s’animant_
Non, à peine arrivé, vous ne quitterez pas Paris! C’est bien le moins que vous y restiez quelques jours encore, que votre présence et votre affection me dédommagent enfin de ce que j’ai fait pour vous et des jours que je vous ai consacrés.
MAURICE
Princesse, entendons-nous! Je n’ai jamais été ingrat, et dans ce moment où je vous dois tant, manquer de franchise, serait manquer de reconnaissance; ce matin déjà, car moi je ne sais pas tromper... je voulais tout vous dire et vous avouer...
LA PRINCESSE
Que vous en aimez une autre!
MAURICE, _vivement_
Qui ne vous vaut pas, peut-être!
LA PRINCESSE, _en cherchant à se modérer_
Et quelle est-elle?... (_Avec explosion._) Quelle est-elle?... Répondez... car vous ne savez pas ce dont je suis capable.
MAURICE
C’est justement pour cela que je ne veux pas vous la nommer. (_D’un ton conciliant._) Mais au lieu d’emportement et de menaces, pourquoi ne pas se parler de franche amitié? pourquoi surtout ne pas se dire loyalement la vérité? Jamais je n’ai vu de femme plus aimable que vous, plus séduisante, plus irrésistible, et pourquoi? C’est que vos chaînes ne semblaient tressées que de fleurs, c’est que gracieuses et légères, elles retenaient un heureux et non pas un captif... c’est que toujours prête à les briser, votre main coquette ne craignait pas d’en détacher parfois quelques feuilles.
LA PRINCESSE
Maurice!
MAURICE
J’ai juré de tout dire. C’est sous l’empire d’un pareil traité, que le plaisir un jour nous a souri, car ni vous ni moi n’avions pris au sérieux un semblable sentiment, et nos liens volontaires ont eu d’autant plus de durée que chacun de nous s’était réservé le droit de les rompre; le reproche est donc injuste; où il n’y eut point de serment, il n’y a point de parjure. (_Avec chaleur._) Il y en aurait, si je manquais à l’amitié et à la reconnaissance que je vous ai vouées. De ce côté-là, j’en jure par l’honneur, je me crois engagé. Pour le reste, je suis libre.
LA PRINCESSE
Pas de me trahir, perfide!
MAURICE
Ah! prenez garde, princesse, je finis toujours par conquérir les libertés que l’on me conteste.
LA PRINCESSE
C’est ce que nous verrons, et dussé-je vous perdre, vous et celle que vous me préférez; dussé-je, pour la connaître, tout sacrifier...
MAURICE
Écoutez donc!... ce bruit dans la cour...
LA PRINCESSE
Un bruit de voiture!
MAURICE
Est-ce que vous attendez quelqu’un?
LA PRINCESSE
Eh! non, vraiment... Mademoiselle Duclos qui, seule, peut venir ici, ne s’en aviserait pas, sachant que nous devions nous y trouver.
MAURICE, _à la princesse, qui s’approche de la croisée, à droite_
Voyez donc... par la fenêtre du jardin, vous qui connaissez cette maison...
LA PRINCESSE, _redescendant vivement_
O ciel! c’est mon mari!
MAURICE
Que dites-vous?
LA PRINCESSE
Le prince de Bouillon, j’en suis sûre... je l’ai vu descendant de voiture!
MAURICE
Qu’est-ce que cela signifie?
LA PRINCESSE
Je l’ignore... Mais il n’est pas seul, d’autres personnes, que la nuit ne m’a pas permis de distinguer, l’accompagnent...
MAURICE
Je les entends!... elles montent cet escalier!
LA PRINCESSE
C’est fait de moi!
MAURICE, _remontant vers le fond_
Non, tant que je serai près de vous.
LA PRINCESSE
Il ne s’agit pas de me défendre, mais d’empêcher que je sois vue dans cette maison!... Si le prince, si quelqu’un au monde se doute que j’y ai mis les pieds... je suis perdue de réputation!
MAURICE
C’est vrai!
LA PRINCESSE
Ils viennent... (_Montrant la porte à droite._) Ah! de ce côté...
MAURICE
Où cela conduit-il?
LA PRINCESSE, _traversant le théâtre et s’élançant dans le cabinet à droite_
A un petit boudoir!
SCÈNE III
L’ABBÉ, LE PRINCE, _entrant par le fond_; MAURICE
LE PRINCE, _apercevant la porte à droite qui vient de se fermer_
Ah! l’on vous y prend, mon cher...
MAURICE, _avec trouble_
Vous ici, messieurs?
LE PRINCE, _riant_
J’ai vu la dame, je l’ai vue!
MAURICE
C’est une plaisanterie, sans doute?
LE PRINCE
Non, parbleu!... la robe blanche flottante... qui disparaissait... Voici donc la Saxe aux prises avec la France...
MAURICE
Qu’est-ce que cela signifie?
L’ABBÉ
Que nous sommes au fait, mon cher comte.
LE PRINCE, _gaiement_
Et que cela ne se passera pas à huis clos, il nous faut de l’éclat et du scandale. (_Frappant sur l’épaule de l’abbé._) Nous ne sommes pas des abbés pour rien... n’est-il pas vrai?
MAURICE, _au prince, avec impatience_
Eh! monsieur, j’aurais cru, au contraire, que c’était pour vous qu’il fallait éviter le bruit... Mais puisque vous le voulez, puisque vous savez tout...
LE PRINCE, _riant_
Tout... et de plus nous avons les preuves...
MAURICE, _froidement et mettant son chapeau_
Monsieur le prince, je suis à vos ordres... M. l’abbé consentira, je l’espère (le costume n’y fait rien), à nous servir de témoin, et comme il y a, je crois, un jardin, nous pouvons y descendre.
LE PRINCE, _riant_
A cette heure?...
MAURICE
Il est toujours l’heure de se battre... et pourvu que nous en finissions promptement... cela doit vous convenir...
L’ABBÉ, _qui a remonté le théâtre, redescend près de Maurice_
Voilà où est votre erreur. Nous ne tenons pas à en finir, au contraire, nous voulons que cela dure:
Amour fidèle,
Flamme éternelle!
Comme dit l’air de Rameau! Et par un héroïsme qui surpasse toutes les magnanimités d’opéra, M. le prince vous abandonne votre conquête!
MAURICE
Qu’est-ce à dire?
L’ABBÉ
A la condition que le traité de paix sera signé ici, à souper, à l’éclat des flambeaux!
LE PRINCE
Au bruit des verres et du champagne.
MAURICE
Est-ce de moi, messieurs, que l’on veut rire?
L’ABBÉ
Vous l’avez dit!
LE PRINCE
Mon seul but étant de prouver à la Duclos...
MAURICE
La Duclos...
LE PRINCE, _montrant la porte à droite_
Que je ne tiens plus à ses charmes.
L’ABBÉ
Et que si la France et la Saxe se battaient pour elle...
LE PRINCE
Et pour sa vertu...
L’ABBÉ
Ce serait là une querelle d’Allemand que M. le prince ne se pardonnerait jamais... Ah! ah! ah!
LE PRINCE, _riant aussi_
Ah! ha! ah! c’est drôle, n’est-il pas vrai?... Et loin de rire... comme nous... vous avez un air étonné...
MAURICE
Oui, d’abord... Mais, maintenant, cela me paraît en effet si original...
LE PRINCE
N’est-ce pas?... Ah! ah! m’enlever la Duclos... de mon consentement... un service d’ami!...
L’ABBÉ
Et vous ne refuserez pas, en nouveaux alliés, de vous donner la main...
MAURICE
Non, parbleu! voici la mienne...
LE PRINCE, _déclamant_
Soyons amis, Cinna, c’est moi qui t’en convie.
L’ABBÉ, _riant_
Et si, pour ratifier le traité, il vous faut un notaire, je vais chercher celui de la Comédie-Française! et d’autres témoins encore!
(_Il sort par le fond._)
MAURICE, _étonné_
Que dit-il?
LE PRINCE, _riant_
Vous ne vous doutez pas de la brillante compagnie qui vous attend dans ma petite maison... ou plutôt dans la vôtre... car, ce soir, vous êtes le maître, le héros de la fête; à vous les honneurs!
MAURICE, _avec embarras_
C’en est trop, prince!
LE PRINCE
Sans compter une nouvelle surprise que nous vous préparons, une jeune dame, charmante, qui désirait ardemment vous connaître, et l’abbé, qui est maître des cérémonies, est allé lui donner la main pour vous la présenter avant le souper!
MAURICE, _avec embarras_
C’est moi qui vous prierai de me conduire vers elle... (_A part, regardant à droite._) Pourvu que d’ici là je puisse délivrer ma captive et la soustraire à tous les regards!
(_Il s’approche de la croisée à droite, qui est restée ouverte, et regarde dans le jardin._)
SCÈNE IV
L’ABBÉ, _donnant la main à_ ADRIENNE, _et entrant par le fond_; LE PRINCE, _allant au-devant d’elle_; MAURICE, _regardant par la croisée, qui est au second plan à droite_
LE PRINCE, _à Adrienne_
Arrivez donc! M. le comte de Saxe est là qui vous attend avec impatience...
L’ABBÉ
Eh! mais, ma toute belle, vous tremblez?
ADRIENNE
Cela est vrai... la présence d’un homme illustre m’émeut toujours malgré moi.
LE PRINCE _s’approche de Maurice qui est toujours près du balcon et lui dit_:
Mademoiselle Lecouvreur.
MAURICE _à ce nom se retourne vivement._
O ciel!
ADRIENNE, _levant les yeux et regardant Maurice, pousse un cri._
Ah!
(_Le prince a passé près de la fenêtre à droite qui était ouverte
et qu’il referme; l’abbé est remonté au fond à gauche, vers la
table, sur laquelle il place son chapeau et ses gants._)
MAURICE, _à part_
C’est elle!
ADRIENNE, _le regardant_
Le comte de Saxe... ce héros... ce n’est pas possible...
(_Elle s’avance vers lui._)
MAURICE, _à voix basse et lui saisissant la main_
Tais-toi!
ADRIENNE, _poussant un cri de joie et portant la main à son cœur_
C’est lui!
LE PRINCE, _qui a refermé la fenêtre, vient se placer entre eux_.
Eh! mais qu’avez-vous donc?
ADRIENNE
Une surprise... bien naturelle... M. le comte que je croyais n’avoir jamais rencontré m’était connu... mais beaucoup... (_Le regardant avec expression._) beaucoup!
L’ABBÉ, _gaiement_
De vue!...
ADRIENNE, _vivement_
Non! je lui avais même parlé!
LE PRINCE
Où donc?
MAURICE, _vivement_
Au bal de l’Opéra!...
LE PRINCE, _riant_
Un déguisement?
ADRIENNE
M. le comte les aime, les déguisements! je ne le croyais pas!
MAURICE
J’avais peut-être des raisons!... et si je vous en faisais juge, mademoiselle...
L’ABBÉ
Cela se trouve bien, Adrienne a aussi une demande à vous adresser.
MAURICE
A moi?
LE PRINCE
C’est là seulement ce qui l’a décidée à venir avec nous! une pétition à vous présenter en faveur d’un petit lieutenant.
L’ABBÉ
Dont elle veut faire un capitaine!
MAURICE, _avec émotion_
En vérité!... vous, mademoiselle, vous vouliez...
ADRIENNE
Oui... mais je n’ose plus...
MAURICE
Et pourquoi?...
ADRIENNE
Pauvre officier... je croyais qu’il n’avait que la cape et l’épée, et peut-être n’a-t-il pas besoin de moi pour faire son chemin.
MAURICE
Ah! quel qu’il soit, votre protection doit toujours lui porter bonheur!
ADRIENNE
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Adrienne LecouvreurChapter II: Part 2
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