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Chapter II: Preface (2)

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Plus on exerce l'imagination, ou le plus maigre génie, plus il prend, pour ainsi dire, d'embonpoint; plus il s'agrandit, devient nerveux, robuste, vaste et capable de penser. La meilleure organisation a besoin de cet exercice.

L'organisation est le premier mérite de l'homme; c'est en vain que tous les auteurs de morale ne mettent point au rang des qualités estimables celles qu'on tient de la nature, mais seulement les talents qui s'acquièrent à force de réflexions et d'industrie: car d'où nous vient, je vous prie, l'habileté, la science et la vertu, si ce n'est d'une disposition qui nous rend propres à devenir habiles, savants et vertueux? Et d'où nous vient encore cette disposition, si ce n'est de la nature? Nous n'avons de qualités estimables que par elle; nous lui devons tout ce que nous sommes. Pourquoi donc n'estimerais-je pas autant ceux qui ont des qualités naturelles, que ceux qui brillent par des vertus acquises, et comme d'emprunt? Quel que soit le mérite, de quelque endroit qu'il naisse, il est digne d'estime; il ne s'agit que de savoir le mesurer. L'esprit, la beauté, les richesses, la noblesse, quoiqu'enfants du hasard, ont tous leur prix, comme l'adresse, le savoir, la vertu, etc. Ceux que la nature a comblés de ses dons les plus précieux, doivent plaindre ceux à qui ils ont été refusés; mais ils peuvent sentir leur supériorité sans orgueil, et en connaisseurs. Une belle femme serait aussi ridicule de se trouver laide, qu'un homme d'esprit de se croire un sot. Une modestie outrée (défaut rare à la vérité) est une sorte d'ingratitude envers la nature. Une honnête fierté, au contraire, est la marque d'une âme belle et grande, que décèlent des traits mâles moulés comme par le sentiment.

Si l'organisation est un mérite, et le premier mérite, et la source de tous les autres, l'instruction est le second. Le cerveau le mieux construit, sans elle, le serait en pure perte; comme sans l'usage du monde, l'homme le mieux fait ne serait qu'un paysan grossier. Mais aussi quel serait le fruit de la plus excellente école, sans une matrice parfaitement ouverte à l'entrée ou à la conception des idées? Il est aussi impossible de donner une seule idée à un homme privé de tous les sens, que de faire un enfant à une femme à laquelle la nature aurait poussé la distraction jusqu'à oublier de faire une vulve, comme je l'ai vu dans une, qui n'avait ni fente, ni vagin, ni matrice, et qui pour cette raison fut démariée après dix ans de mariage.

Mais si le cerveau est à la fois bien organisé et bien instruit, c'est une terre féconde parfaitement ensemencée, qui produit le centuple de ce qu'elle a reçu: ou (pour quitter le style figuré souvent nécessaire, pour mieux exprimer ce qu'on sent et donner des grâces à la Vérité même), l'imagination élevée par l'art à la belle et rare dignité de génie, saisit exactement tous les rapports des idées qu'elle a conçues, embrasse avec facilité une foule étonnante d'objets, pour en tirer enfin une longue chaîne de conséquences, lesquelles ne sont encore que de nouveaux rapports, enfantés par la comparaison des premiers, auxquels l'âme trouve une parfaite ressemblance. Telle est, selon moi, la génération de l'esprit. Je dis trouve, comme j'ai donné ci-devant l'épithète d'apparente à la similitude des objets: non que je pense que nos sens soient toujours trompeurs, comme l'a prétendu le Père Malebranche, ou que nos yeux naturellement un peu ivres ne voient pas les objets tels qu'ils sont en eux mêmes, quoique les microscopes nous le prouvent tous les jours, mais pour n'avoir aucune dispute avec les Pyrrhoniens, parmi lesquels Bayle s'est distingué.

Je dis de la vérité en général ce que Mr. de Fontenelle dit de certaines en particulier, qu'il faut la sacrifier aux agréments de la société. Il est de la douceur de mon caractère d'obvier à toute dispute, lorsqu'il ne s'agit pas d'aiguiser la conversation. Les Cartésiens viendraient ici vainement à la charge avec leur idées innées; je ne me donnerais certainement pas le quart de la peine qu'a prise Mr. Locke pour attaquer de telles chimères. Quelle utilité, en effet, de faire un gros livre, pour prouver une doctrine qui était érigée en axiome il y a trois mille ans?

Suivant les principes que nous avons posés, et que nous croyons vrais, celui qui a le plus d'imagination doit être regardé comme ayant le plus d'esprit, ou de génie, car tous ces mots sont synonymes; et encore une fois c'est par un abus honteux qu'on croit dire des choses différentes, lorsqu'on ne dit que différents mots ou différents sons, auxquels on n'a attaché aucune idée ou distinction réelle.

La plus belle, la plus grande, ou la plus forte imagination, est donc la plus propre aux sciences, comme aux arts. Je ne décide point s'il faut plus d'esprit pour exceller dans l'art des Aristotes, ou des Descartes, que dans celui des Euripides ou des Sophocles; et si la nature s'est mise en plus grands frais pour faire Newton que pour former Corneille (ce dont je doute fort), mais il est certain que c'est la seule imagination diversement appliquée qui a fait leur différent triomphe et leur gloire immortelle.

Si quelqu'un passe pour avoir peu de jugement, avec beaucoup d'imagination; cela veut dire que l'imagination trop abandonnée à elle même, presque toujours comme occupée à se regarder dans le miroir de ses sensations, n'a pas assez contracté l'habitude de les examiner elles-mêmes avec attention; plus profondément pénétrée des traces, ou des images, que de leur vérité ou de leur ressemblance.

Il est vrai que telle est la vivacité des ressorts de l'imagination, que si l'attention, cette clé ou mère des sciences, ne s'en mêle, il ne lui est guères permis que de parcourir et d'effleurer les objets.

Voyez cet oiseau sur la branche, il semble toujours prêt à s'envoler; l'imagination est de même. Toujours emportée par le tourbillon du sang et des esprits, une onde fait une trace, effacée par celle qui suit; l'âme court après, souvent en vain: il faut qu'elle s'attende à regretter ce qu'elle n'a pas assez vite saisi et fixé: et c'est ainsi que l'imagination, véritable image du temps, se détruit et se renouvelle sans cesse.

Tel est le chaos et la succession continuelle et rapide de nos idées; elles se chassent, comme un flot pousse l'autre; de sorte que si l'imagination n'emploie, pour ainsi dire, une partie de ses muscles pour être comme en équilibre sur les cordes du cerveau, pour se soutenir quelque temps sur un objet qui va fuir et s'empêcher de tomber sur un autre, qu'il n'est pas encore temps de contempler, jamais elle ne sera digne du beau nom de jugement. Elle exprimera vivement ce qu'elle aura senti de même; elle formera des orateurs, des musiciens, des peintres, des poètes, et jamais un seul philosophe. Au contraire si, dès l'enfance, on accoutume l'imagination à se brider elle-même, à ne point se laisser emporter à sa propre impétuosité, qui ne fait que de brillants enthousiastes, à arrêter, contenir ses idées, à les retourner dans tous les sens, pour voir toutes les faces d'un objet, alors l'imagination prompte à juger embrassera par le raisonnement la plus grande sphère d'objets, et sa vivacité, toujours de si bon augure dans les enfants, et qu'il ne s'agit que de régler par l'étude et l'exercice, ne sera plus qu'une pénétration clairvoyante, sans laquelle on fait peu de progrès dans les sciences.

Tels sont les simples fondements sur lesquels a été bati l'édifice de la logique. La nature les avait jetés pour tout le genre humain; mais les uns en ont profité, les autres en ont abusé.

Malgré toutes ces prérogatives de l'homme sur les animaux, c'est lui faire honneur que de le ranger dans la même classe. Il est vrai que, jusqu'à un certain âge, il est plus animal qu'eux, parce qu'il apporte moins d'instinct en naissant.

Quel est l'animal qui mourrait de faim au milieu d'une rivière de lait? L'homme seul. Semblable à ce vieux enfant dont un moderne parle d'après Arnobe, il ne connait ni les aliments qui lui sont propres, ni l'eau qui peut le noyer, ni le feu qui peut le réduire en poudre. Faites briller pour la première fois la lumière d'une bougie aux yeux d'un enfant, il y portera machinalement le doigt, comme pour savoir quel est le nouveau phénomène qu'il aperçoit; c'est à ses dépens qu'il en connaîtra le danger, mais il n'y sera pas repris.

Mettez-le encore avec un animal sur le bord d'un précipice! lui seul y tombera; il se noie, où l'autre se sauve à la nage. A quatorze ou quinze ans, il entrevoit à peine les grands plaisirs qui l'attendent dans la reproduction de son espèce; déjà adolescent, il ne sait pas trop comment s'y prendre dans un jeu que la nature apprend si vite aux animaux: il se cache, comme s'il était honteux d'avoir du plaisir et d'être fait pour être heureux, tandis que les animaux se font gloire d'être cyniques. Sans éducation, ils sont sans préjugés. Mais voyons encore ce chien et cet enfant qui ont tous deux perdu leur maître dans un grand chemin: l'enfant pleure, il ne sait à quel saint se vouer; le chien, mieux servi par son odorat que l'autre par sa raison, l'aura bientôt trouvé.

La nature nous avait donc faits pour être au dessous des animaux, ou du moins pour faire par là même mieux éclater les prodiges de l'éducation, qui seule nous tire du niveau et nous élève enfin au-dessus d'eux. Mais accordera-t-on la même distinction aux sourds, aux aveugles-nés, aux imbéciles, aux fous, aux hommes sauvages, ou qui ont été élevés dans les bois avec les bêtes, à ceux dont l'affection hypocondriaque a perdu l'imagination, enfin à toutes ces bêtes à figure humaine, qui ne montrent que l'instinct le plus grossier? Non, tous ces hommes de corps, et non d'esprit, ne méritent pas une classe particulière.

Nous n'avons pas dessein de nous dissimuler les objections qu'on peut faire en faveur de la distinction primitive de l'homme et des animaux, contre notre sentiment. Il y a, dit-on, dans l'homme une loi naturelle, une connaissance du bien et du mal, qui n'a pas été gravée dans le coeur des animaux.

Mais cette objection, ou plutôt cette assertion est-elle fondée sur l'expérience, sans laquelle un philosophe peut tout rejeter? En avons-nous quelqu'une qui nous convainque que l'homme seul a été éclairé d'un rayon refusé à tous les autres animaux? S'il n'y en a point, nous ne pouvons pas plus connaître par elle ce qui se passe dans eux, et même dans les hommes, que ne pas sentir ce qui affecte l'intérieur de notre être. Nous savons que nous pensons et que nous avons des remords: un sentiment intime ne nous force que trop d'en convenir; mais pour juger des remords d'autrui, ce sentiment qui est dans nous est insuffisant: c'est pourquoi il en faut croire les autres hommes sur leur parole, ou sur les signes sensibles et extérieurs que nous avons remarqués en nous-mêmes, lorsque nous éprouvions la même conscience et les mêmes tourments.

Mais pour décider si les animaux qui ne parlent point ont reçu la loi naturelle, il faut s'en rapporter conséquemment à ces signes dont je viens de parler, supposé qu'ils existent. Les faits semblent le prouver. Le chien qui a mordu son maître qui l'agaçait, a paru s'en repentir le moment suivant; on l'a vu triste, fâché, n'osant se montrer, et s'avouer coupable par un air rampant et humilié. L'histoire nous offre un exemple célèbre d'un lion qui ne voulut pas déchirer un homme abandonné à sa fureur, parce qu'il le reconnut pour son bienfaiteur. Qu'il serait à souhaiter que l'homme même montrât toujours la même reconnaissance pour les bienfaits et le même respect pour l'humanité! On n'aurait plus à craindre les ingrats, ni ces guerres qui sont le fléau du genre humain et les vrais bourreaux de la loi naturelle.

Mais un être à qui la nature a donné un instinct si précoce, si éclairé, qui juge, combine, raisonne et délibère, autant que s'étend et le lui permet la sphère de son activité; un être qui s'attache par les bienfaits, qui se détache par les mauvais traitements et va essayer un meilleur maître; un être d'une structure semblable à la nôtre, qui fait les mêmes opérations, qui a les mêmes passions, les mêmes douleurs, les mêmes plaisirs, plus ou moins vifs suivant l'empire de l'imagination et la délicatesse des nerfs; un tel être enfin ne montre-t-il pas clairement qu'il sent ses torts et les nôtres, qu'il connait le bien et le mal et, en un mot, a conscience de ce qu'il fait? Son âme qui marque comme la nôtre les mêmes joies, les mêmes mortifications, les mêmes déconcertements, serait-elle sans aucune répugnance à la vue de son semblable déchiré, ou après l'avoir lui-même impitoyablement mis en pièces? Cela posé, le don précieux dont il s'agit n'aurait point été refusé aux animaux; car puisqu'ils nous offrent des signes évidents de leur repentir, comme de leur intelligence, qu'y a-t-il d'absurde à penser que des êtres, des machines presque aussi parfaites que nous, soient, comme nous, faites pour penser et pour sentir la nature?

Qu'on ne m'objecte point que les animaux sont pour la plupart des êtres féroces, qui ne sont pas capables de sentir les maux qu'ils font; car tous les hommes distinguent-ils mieux les vices et les vertus? Il est dans notre espèce de la férocité, comme dans la leur. Les hommes qui sont dans la barbare habitude d'enfreindre la loi naturelle, n'en sont pas si tourmentés que ceux qui la transgressent pour la première fois, et que la force de l'exemple n'a point endurcis. Il en est de même des animaux, comme des hommes. Les uns et les autres peuvent être plus ou moins féroces par tempérament, et ils le deviennent encore plus avec ceux qui le sont. Mais un animal doux, pacifique, qui vit avec d'autres animaux semblables, et d'aliments doux, sera ennemi du sang et du carnage, il rougira intérieurement de l'avoir versé; avec cette différence peut-être que, comme chez eux tout est immolé aux besoins, aux plaisirs et aux commodités de la vie, dont ils jouissent plus que nous, leurs remords ne semblent pas devoir être si vifs que les nôtres, parceque nous ne sommes pas dans la même nécessité qu'eux. La coutume émousse et peut-être étouffe les remords, comme les plaisirs.

Mais je veux pour un moment supposer que je me trompe, et qu'il n'est pas juste que presque tout l'univers ait tort à ce sujet, tandis que j'aurais seul raison; j'accorde que les animaux, même les plus excellents, ne connaissent pas la distinction du bien et du mal moral, qu'ils n'ont aucune mémoire des attentions qu'on a eues pour eux, du bien qu'on leur a fait, aucun sentiment de leurs propres vertus; que ce lion, par exemple, dont j'ai parlé après tant d'autres, ne se souvienne pas de n'avoir pas voulu ravir la vie à cet homme qui fut livré à sa furie, dans un spectacle plus inhumain que tous les lions, les tigres et les ours; tandis que nos compatriotes se battent, Suisses contre Suisses, frères contre frères, se reconnaissent, s'enchaînent, ou se tuent sans remords, parce qu'un prince paie leurs meurtres: je suppose enfin que la loi naturelle n'ait pas été donnée aux animaux, quelles en seront les conséquences? L'homme n'est pas pétri d'un limon plus précieux; la nature n'a employé qu'une seule et même pâte, dont elle a seulement varié les levains. Si donc l'animal ne se repent pas d'avoir violé le sentiment intérieur dont je parle, ou plutôt s'il en est absolument privé, il faut nécessairement que l'homme soit dans le même cas: moyennant quoi adieu la loi naturelle et tous ces beaux traités qu'on a publiés sur elle! Tout le règne animal en serait généralement dépourvû. Mais réciproquement si l'homme ne peut se dispenser de convenir qu'il distingue toujours, lorsque la santé le laisse jouïr de lui-même, ceux qui ont de la probité, de l'humanité, de la vertu, de ceux qui ne sont ni humains, ni vertueux, ni honnêtes gens; qu'il est facile de distinguer ce qui est vice, ou vertu, par l'unique plaisir ou la propre répugnance qui en sont comme les effets naturels, il s'ensuit que les animaux formés de la même matière, à laquelle il n'a peut-être manqué qu'un degré de fermentation pour égaler les hommes en tout, doivent participer aux mêmes prérogatives de l'animalité, et qu'ainsi il n'est point d'âme, ou de substance sensitive, sans remords. La réflexion suivante va fortifier celles-ci.

On ne peut détruire la loi naturelle. L'empreinte en est si forte dans tous les animaux, que je ne doute nullement que les plus sauvages et les plus féroces n'aient quelques moments de repentir. Je crois que la fille sauvage de Châlons en Champagne aura porté la peine de son crime, s'il est vrai qu'elle ait mangé sa soeur. Je pense la même chose de tous ceux qui commettent des crimes, même involontaires, ou de tempérament: de Gaston d'Orléans qui ne pouvait s'empêcher de voler; de certaine femme qui fut sujette au même vice dans la grossesse, et dont ses enfants héritèrent; de celle qui dans le même état, mangea son mari; de cette autre qui égorgeait les enfants, salait leurs corps, et en mangeait tous les jours comme du petit salé; de cette fille de voleur anthropophage, qui la devint à 12 ans, quoiqu'ayant perdu père et mère à l'âge d'un an elle eût été élevée par d'honnêtes gens, pour ne rien dire de tant d'autres exemples dont nos observateurs sont remplis, et qui prouvent tous qu'il est mille vices et vertus héréditaires, qui passent des parents aux enfants, comme ceux de la nourrice à ceux qu'elle allaite. Je dis donc et j'accorde que ces malheureux ne sentent pas pour la plupart sur le champ l'énormité de leur action. La boulimie, par exemple, ou la faim canine, peut éteindre tout sentiment; c'est une manie d'estomac qu'on est forcé de satisfaire. Mais revenues à elles-mêmes, et comme désenivrées, quels remords pour ces femmes qui se rappellent le meurtre qu'elles ont commis dans ce qu'elles avaient de plus cher! quelle punition d'un mal involontaire, auquel elles n'ont pu résister, dont elles n'ont eu aucune conscience! Cependant ce n'est point assez apparemment pour les juges. Parmi les femmes dont je parle, l'une fut rouée, et brûlée, l'autre enterrée vive. Je sens tout ce que demande l'intérêt de la société. Mais il serait sans doute à souhaiter qu'il n'y eût pour juges que d'excellents médecins. Eux seuls pourraient distinguer le criminel innocent, du coupable. Si la raison est esclave d'un sens dépravé, ou en fureur, comment peut-elle le gouverner?

Mais si le crime porte avec soi sa propre punition plus ou moins cruelle; si la plus longue et la plus barbare habitude ne peut tout-à-fait arracher le repentir des coeurs les plus inhumains; s'ils sont déchirés par la mémoire même de leurs actions; pour quoi effrayer l'imagination des esprits faibles par un enfer, par des spectres, et des précipices de feu, moins réels encore que ceux de Pascal [6]? Qu'est-il besoin de recourir à des fables, comme un pape de bonne foi l'a dit lui-même, pour tourmenter les malheureux mêmes qu'on fait périr, parce qu'on ne les trouve pas assez punis par leur propre conscience, qui est leur premier bourreau? Ce n'est pas que je veuille dire que tous les criminels soient injustement punis; je prétends seulement que ceux dont la volonté est dépravée, et la conscience éteinte, le sont assez par leurs remords, quand ils reviennent à eux-mêmes; remords, j'ose encore le dire, dont la nature aurait dû en ce cas, ce me semble, délivrer des malheureux entraînés par une fatale nécessité.

Les criminels, les méchants, les ingrats, ceux enfin que ne sentent pas la nature, tyrans malheureux et indignes du jour, ont beau se faire un cruel plaisir de leur barbarie, il est des moments calmes et de réflexion, où la conscience vengeresse s'élève, dépose contr'eux, et les condamne à être presque sans cesse déchirés de ses propres mains. Qui tourmente les hommes, est tourmenté par lui-même; et les maux qu'il sentira seront la juste mesure de ceux qu'il aura faits.

D'un autre côté, il y a tant de plaisir à faire du bien, à sentir, à reconnaître celui qu'on reçoit, tant de contentement à pratiquer la vertu, à être doux, humain, tendre, charitable, compatissant et généreux (ce seul mot renferme toutes les vertus), que je tiens pour assez puni quiconque a le malheur de n'être pas né vertueux.

Nous n'avons pas originairement été faits pour être savants; c'est peut-être par une espèce d'abus de nos facultés organiques, que nous le sommes devenus; et cela à la charge de l'Etat, qui nourrit une multitude de fainéants, que la vanité a decorés du nom de philosophes. La nature nous a tous créés uniquement pour être heureux; oui, tous, depuis le ver qui rampe, jusqu'à l'aigle qui se perd dans la nue. C'est pourquoi elle a donné à tous les animaux quelque portion de la loi naturelle, portion plus ou moins exquise selon que le comportent les organes bien conditionnés de chaque animal.

A présent, comment définirons-nous la loi naturelle? C'est un sentiment qui nous apprend ce que nous ne devons pas faire, parce que nous ne voudrions pas qu'on nous le fît. Oserais-je ajouter à cette idée commune, qu'il me semble que ce sentiment n'est qu'une espèce de crainte, ou de frayeur, aussi salutaire à l'espèce qu'a l'individu; car peut-être ne respectons-nous la bourse et la vie des autres, que pour nous conserver nos biens, notre honneur et nous-mêmes; semblables à ces Ixions du Christianisme qui n'aiment Dieu et n'embrassent tant de chimériques vertus, que parce qu'ils craignent l'enfer.

Vous voyez que la loi naturelle n'est qu'un sentiment intime, qui appartient encore à l'imagination, comme tous les autres, parmi lesquels on compte la pensée. Par conséquent elle ne suppose évidemment ni éducation, ni révélation, ni législateur, à moins qu'on ne veuille la confondre avec les lois civiles, à la manière ridicule des théologiens.

Les armes du fanatisme peuvent détruire ceux qui soutiennent ces vérités; mais elles ne détruiront jamais ces vérités mêmes.

Ce n'est pas que je révoque en doute l'existence d'un Etre suprême; il me semble au contraire que le plus grand degré de probabilité est pour elle: mais comme cette existence ne prouve pas plus la nécessité d'un culte, que toute autre, c'est une vérité théorique, qui n'est guère d'usage dans la pratique: de sorte que, comme on peut dire, d'après tant d'expériences, que la religion ne suppose pas l'exacte probité, les mêmes raisons autorisent à penser que l'athéisme ne l'exclut pas.

Qui sait d'ailleurs si la raison de l'existence de l'homme ne serait pas dans son existence même? Peut-être a-t-il été jeté au hasard sur un point de la surface de la terre, sans qu'on puisse savoir ni comment, ni pourquoi, mais seulement qu'il doit vivre et mourir, semblable à ces champignons, qui paraissent d'un jour à l'autre, ou à ces fleurs qui bordent les fossés et couvrent les murailles.

Ne nous perdons point dans l'infini, nous ne sommes pas faits pour en avoir la moindre idée; il nous est absolument impossible de remonter à l'origine des choses. Il est égal d'ailleurs pour notre repos, que la matière soit éternelle, ou qu'elle ait été créée, qu'il y ait un Dieu, ou qu'il n'y en ait pas. Quelle folie de tant se tourmenter pour ce qu'il est impossible de connaître, et ce qui ne nous rendrait pas plus heureux, quand nous en viendrions à bout.

Mais, dit-on, lisez tous les ouvrages des Fénelon, des Nieuventit, des Abadie, des Derham, des Raï, etc. Eh bien! que m'apprendront-ils? ou plutôt que m'ont-ils appris? Ce ne sont que d'ennuyeuses répétitions d'écrivains zélés, dont l'un n'ajoute à l'autre qu'un verbiage, plus propres à fortifier qu'à saper les fondements de l'athéisme. Le volume des preuves qu'on tire du spectacle de la nature, ne leur donne pas plus de force. La structure seule d'un doigt, d'une oreille, d'un oeil, une observation de Malpighi, prouve tout, et sans doute beaucoup mieux que Descartes et Malebranche; ou tout le reste ne prouve rien. Les déistes, et les Chrétiens mêmes devraient donc se contenter de faire observer que, dans tout le règne animal, les mêmes vues sont exécutées par une infinité de divers moyens, tous cependant exactement géométriques. Car de quelles plus fortes armes pourrait-on terrasser les athées? Il est vrai que si ma raison ne me trompe pas, l'homme et tout l'univers semblent avoir été destinés à cette unité de vues. Le soleil, l'air, l'eau, l'organisation, la forme des corps, tout est arrangé dans l'oeil, comme dans un miroir qui présente fidèlement à l'imagination les objets qui y sont peints, suivant les lois qu'exige cette infinie variété de corps qui servent à la vision. Dans l'oreille, nous trouvons partout une diversité frappante, sans que cette diverse fabrique de l'homme, des animaux, des oiseaux, des poissons, produise différents usages. Toutes les oreilles sont si mathématiquement faites, qu'elles tendent également au seul et même but, qui est d'entendre. Le hasard, demande le déiste, serait-il donc assez grand géomètre, pour varier ainsi à son gré les ouvrages dont on le suppose auteur, sans que tant de diversité pût l'empêcher d'atteindre la même fin? Il objecte encore ces parties évidemment contenues dans l'animal pour de futurs usages, le papillon dans la chenille, l'homme dans le ver spermatique, un polype entier dans chacune de ses parties, la valvule du trou ovale, le poumon dans le foetus, les dents dans leurs alvéoles, les os dans les fluides, qui s'en détachent et se durcissent d'une manière incompréhensible. Et comme les partisans de ce système, loin de rien négliger pour le faire valoir, ne se lassent jamais d'accumuler preuves sur preuves, ils veulent profiter de tout, et de la faiblesse même de l'esprit en certain cas. Voyez, disent-ils, les Spinoza, les Vanini, les Desbarreaux, les Boindin, apôtres qui font plus d'honneur que de tort au déisme! La durée de la santé de ces derniers a été la mesure de leur incrédulité: et il est rare en effet, ajoutent-ils, qu'on n'abjure pas l'athéisme, dès que les passions se sont affaiblies avec le corps qui en est l'instrument.

Voilà certainement tout ce qu'on peut dire de plus favorable à l'existence d'un Dieu, quoique le dernier argument soit frivole, en ce que ces conversions sont courtes, l'esprit reprenant presque toujours ses anciennes opinions et se conduisant en conséquence, dès qu'il a recouvré ou plutôt retrouvé ses forces dans celles du corps. En voilà du moins beaucoup plus que n'en dit le médecin Diderot dans ses Pensées philosophiques, sublime ouvrage qui ne convaincra pas un athée. Que répondre en effet à un homme qui dit? "Nous ne connaissons point la nature: des causes cachées dans son sein pourraient avoir tout produit. Voyez à votre tour le polype de Trembley! ne contient-il pas en soi les causes qui donnent lieu à sa régénération? quelle absurdité y aurait-il donc à penser qu'il est des causes physiques pour lesquelles tout a été fait, et auxquelles toute la chaîne de ce vaste univers est si nécessairement liée et assujettie, que rien de ce qui arrive ne pouvait pas ne pas arriver; des causes dont l'ignorance absolument invincible nous a fait recourir à un Dieu, qui n'est pas même un être de raison, suivant certains? Ainsi, détruire le hasard, ce n'est pas prouver l'existence d'un Etre supreme, puisqu'il peut y avoir autre chose qui ne serait ni hasard, ni Dieu, je veux dire la Nature, dont l'étude par conséquent ne peut faire que des incrédules, comme le prouve la façon de penser de tous ses plus heureux scrutateurs."

Le poids de l'univers n'ébranle donc pas un véritable athée, loin de l'écraser; et tous ces indices mille et mille fois rebattus d'un Créateur, indices qu'on met fort au-dessus de la façon de penser dans nos semblables, ne sont évidents, quelque loin qu'on pousse cet argument, que pour les Antipyrrhoniens, ou pour ceux qui ont assez de confiance dans leur raison pour croire pouvoir juger sur certaines apparences, auxquelles, comme vous voyez, les athées peuvent en opposer d'autres peut-être aussi fortes et absolument contraires. Car si nous écoutons encore les naturalistes, ils nous diront que les mêmes causes qui dans les mains d'un chimiste et par le hasard de divers mélanges ont fait le premier miroir, dans celles de la nature ont fait l'eau pure, qui en sert à la simple bergère: que le mouvement qui conserve le monde, a pu le créer; que chaque corps a pris la place que sa nature lui a assignée; que l'air a dû entourer la terre, par la même raison que le fer et les autres métaux sont l'ouvrage de ses entrailles; que le soleil est une production aussi naturelle, que celle de l'électricité; qu'il n'a pas plus été fait pour échauffer la terre et tous ses habitants, qu'il brûle quelquefois, que la pluie pour faire pousser les grains, qu'elle gâte souvent; que le miroir et l'eau n'ont pas plus été faits pour qu'on pût s'y regarder, que tous les corps polis qui ont la même propriété: que l'oeil est à la vérité une espèce de trumeau dans lequel l'âme peut contempler l'image des objets, tels qu'ils lui sont représentés par ces corps: mais qu'il n'est pas démontré que cet organe ait été réellement fait exprès pour cette contemplation, ni exprès placé dans l'orbite; qu'enfin il se pourrait bien faire que Lucrèce, le médecin Lamy et tous les Epicuriens anciens et modernes eûssent raison, lorsqu'ils avancent que l'oeil ne voit que par ce qu'il se trouve organisé, et placé comme il l'est, que posées une fois les mêmes règles de mouvement que suit la nature dans la génération et le développement des corps, il n'était pas possible que ce merveilleux organe fût organisé et placé autrement.

Tel est le pour et le contre, et l'abrégé des grandes raisons qui partageront éternellement les philosophes. Je ne prends aucun parti.

"Non nostrum inter vos tantas componere lites."

C'est ce que je disais à un Français de mes amis, aussi franc Pyrrhonien que moi, homme de beaucoup de mérite, et digne d'un meilleur sort. Il me fit à ce sujet une réponse fort singulière. Il est vrai, me dit-il, que le pour et le contre ne doit point inquiéter l'âme d'un philosophe, qui voit que rien n'est démontré avec assez de clarté pour forcer son consentement, et même que les idées indicatives qui s'offrent d'un côté, sont ausitôt détruites par celles qui se montrent de l'autre. Cependant, reprit-il, l'univers ne sera jamais heureux, à moins qu'il ne soit athée. Voici quelles étaient les raisons de cet abominable homme. Si l'athéisme, disait-il, était généralement répandu, toutes les branches de la religion seraient alors détruites et coupées par la racine. Plus de guerres théologiques; plus de soldats de religion; soldats terribles! la nature infectée d'un poison sacré, reprendrait ses droits et sa pureté. Sourds à toute autre voix, les mortels tranquilles ne suivraient que les conseils spontanés de leur propre individu, les seuls qu'on ne méprise point impunément et qui peuvent seuls nous conduire au bonheur par les agréables sentiers de la vertu.

Telle est la loi naturelle; quiconque en est rigide observateur, est honnête homme, et mérite la confiance de tout le genre humain. Quiconque ne la suit pas scrupuleusement, a beau affecter les spécieux dehors d'une autre religion, est un fourbe, ou un hypocrite dont je me défie.

Après cela, qu'un vain peuple pense différemment; qu'il ose affirmer qu'il y va de la probité même, à ne pas croire la Révélation; qu'il faut en un mot un autre religion que celle de la nature, quelle qu'elle soit! quelle misère! quelle pitié! et la bonne opinion que chacun nous donne de celle qu'il a embrassée! Nous ne briguons point ici le suffrage du vulgaire. Qui dresse dans son coeur des autels à la superstition, est né pour adorer des idoles, et non pour sentir la vertu.

Mais puisque toutes les facultés de l'âme dépendent tellement de la propre organisation du cerveau et de tout le corps, qu'elles ne sont visiblement que cette organisation même: voilà une machine bien éclairée! car enfin quand l'homme seul aurait reçu en partage la loi naturelle, en serait-il moins une machine? Des roues, quelques ressorts de plus que dans les animaux les plus parfaits, le cerveau proportionnellement plus proche du coeur, et recevant aussi plus de sang, la même raison donnée; que sais-je enfin? des causes inconnues produiraient toujours cette conscience délicate, si facile à blesser, ces remords qui ne sont pas plus étrangers à la matière que la pensée, et en un mot toute la différence qu'on suppose ici. L'organisation suffirait-elle donc a tout? oui, encore une fois. Puisque la pensée se développe visiblement avec les organes, pourquoi la matière dont ils sont faits ne serait-elle pas aussi susceptible de remords, quand une fois elle a acquis avec le temps la faculté de sentir?

L'âme n'est donc qu'un vain terme dont on n'a point d'idée, et dont un bon esprit ne doit se servir que pour nommer la partie qui pense en nous. Posé le moindre principe de mouvement, les corps animés auront tout ce qu'il leur faut pour se mouvoir, sentir, penser, se repentir, et se conduire en un mot dans le physique, et dans le moral qui en dépend.

Nous ne supposons rien; ceux qui croiraient que toutes les difficultés ne seraient pas encore levées, vont trouver des expériences, qui achèveront de les satisfaire.

1. Toutes les chairs des animaux palpitent après la mort, d'autant plus longtemps que l'animal est plus froid et transpire moins: les tortues, les lézards, les serpents, etc. en font foi.

2. Les muscles séparés du corps, se retirent, lorsqu'on les pique.

3. Les entrailles conservent longtemps leur mouvement péristaltique, ou vermiculaire.

4. Une simple injection d'eau chaude ranime le coeur et les muscles, suivant Cowper.

5. Le coeur de la grenouille, surtout exposé au soleil, encore mieux sur une table ou une assiette chaude, se remue pendant une heure et plus, après avoir été arraché du corps. Le mouvement semble-t-il perdu sans ressource? il n'y a qu'à piquer le coeur, et ce muscle creux bat encore. Harvey a fait la même observation sur les crapauds.

6. Bacon de Verulam, dans son Traité Sylva-Sylvarum, parle d'un homme convaincu de trahison, qu'on ouvrit vivant, et dont le coeur jeté dans l'eau chaude sauta à plusieurs reprises, toujours moins haut, à la distance perpendiculaire de 2 pieds.

7. Prenez un petit poulet encore dans l'oeuf; arrachez lui le coeur; vous observerez les mêmes phénomènes, avec à peu près les mêmes circonstances. La seule chaleur de l'haleine ranime un animal prêt à périr dans la machine pneumatique.

Les mêmes expériences que nous devons à Boyle et à Sténon, se font dans les pigeons, dans les chiens, dans les lapins, dont les morceaux de coeur se remuent, comme les coeurs entiers. On voit le même mouvement dans les pattes de taupe arrachées.

8. La chenille, les vers, l'araignée, la mouche, l'anguille offrent les mêmes choses à considérer; et le mouvement des parties coupées augmente dans l'eau chaude, à cause du feu qu'elle contient.

9. Un soldat ivre emporta d'un coup de sabre la tête d'un coq d'Inde. Cet animal resta debout, ensuite il marcha, courut; venant à rencontrer une muraille, il se tourna, battit des ailes, en continuant de courir, et tomba enfin. Etendu par terre, tous les muscles de ce coq se remuaient encore. Voilà ce que j'ai vu, et il est facile de voir à peu près ces phénomènes dans les petits chats, ou chiens, dont on a coupé la tête.

10. Les polypes font plus que de se mouvoir, après la section; ils se reproduisent dans huit jours en autant d'animaux qu'il y a de parties coupées. J'en suis fâché pour le système des naturalistes sur la génération, ou plutôt j'en suis bien aise; car que cette découverte nous apprend bien à ne jamais rien conclure de général, même de toutes les expériences connues, et les plus décisives!

Voilà beaucoup plus de faits qu'il n'en faut, pour prouver d'une manière incontestable que chaque petite fibre, ou partie des corps organisés, se meut par un principe qui lui est propre, et dont l'action ne dépend point des nerfs, comme les mouvements volontaires, puisque les mouvements en question s'exercent sans que les parties qui les manifestent aient aucun commerce avec la circulation. Or, si cette force se fait remarquer jusques dans des morceaux de fibres, le coeur, qui est un composé de fibres singulièrement entrelacées, doit avoir la même propriété. L'histoire de Bacon n'était pas nécessaire pour me le persuader. Il m'était facile d'en juger, et par la parfaite analogie de la structure du coeur de l'homme et des animaux; et par la masse même du premier, dans laquelle ce mouvement ne se cache aux yeux, que parce qu'il y est étouffé; et enfin parce que tout est froid et affaissé dans les cadavres. Si les dissections se faisaient sur des criminels suppliciés, dont les corps sont encore chauds, on verrait dans leur coeur les mêmes mouvements qu'on observe dans les muscles du visage des gens décapités.

Tel est ce principe moteur des corps entiers, ou des parties coupées en morceaux, qu'il produit des mouvements non déréglés, comme on l'a cru, mais très réguliers, et cela, tant dans les animaux chauds et parfaits, que dans ceux qui sont froids et imparfaits. Il ne reste donc aucune ressource à nos adversaires, si ce n'est que de nier mille et mille faits que chacun peut facilement vérifier.

Si on me demande à présent quel est le siège de cette force innée dans nos corps, je réponds qu'elle réside très clairement dans ce que les anciens ont appellé parenchyme; c'est à dire dans la substance propre des parties, abstraction faite des veines, des artères, des nerfs, en un mot de l'organisation de tout le corps; et que par conséquent chaque partie contient en soi des ressorts plus ou moins vifs, selon le besoin qu'elles en avaient.

Entrons dans quelque détail de ces ressorts de la machine humaine. Tous les mouvements vitaux, animaux, naturels et automatiques se font par leur action. N'est-ce pas machinalement que le corps se retire, frappé de terreur à l'aspect d'un précipice inattendu? que les paupières se baissent à la menace d'un coup, comme on l'a dit? que la pupille s'étrécit au grand jour pour conserver la rétine, et s'élargit pour voir les objets dans l'obscurité? n'est-ce pas machinalement que les pores de la peau se ferment en hiver, pour que le froid ne pénètre pas l'intérieur des vaisseaux? que l'estomac se soulève, irrité par le poison, par une certaine quantité d'opium, par tous les émétiques, etc.? que le coeur, les artères, les muscles se contractent pendant le sommeil, comme pendant la veille? que le poumon fait l'office d'un souflet continuellement exercé? n'est-ce pas machinalement qu'agissent tous les sphincters de la vessie, du rectum, etc.? que le coeur a une contraction plus forte que tout autre muscle? que les muscles érecteurs font dresser la verge dans l'homme, comme dans les animaux qui s'en battent le ventre, et même dans l'enfant, capable d'érection, pour peu que cette partie soit irritée? Ce qui prouve, pour le dire en passant, qu'il est un ressort singulier dans ce membre, encore peu connu, et qui produit des effets qu'on n'a point encore bien expliqués, malgré toutes les lumières de l'anatomie.

Je ne m'étendrai pas davantage sur tous ces petits ressorts subalternes connus de tout le monde. Mais il en est un autre plus subtil, et plus merveilleux qui les anime tous; il est la source de tous nos sentiments, de tous nos plaisirs, de toutes nos passions, de toutes nos pensées; car le cerveau a ses muscles pour penser, comme les jambes pour marcher. Je veux parler de ce principe incitant, et impétueux, qu'Hippocrate appelle enormôn (l'âme). Ce principe existe, et il a son siège dans le cerveau à l'origine des nerfs, par lesquels il exerce son empire sur tout le reste du corps. Par là s'explique tout ce qui peut s'expliquer, jusqu'aux effets surprenants des maladies de l'imagination.

Mais, pour ne pas languir dans une richesse et une fécondité mal entendue, il faut se borner à un petit nombre de questions et de réflexions.

Pourquoi la vue ou la simple idée d'une belle femme nous cause-t-elle des mouvements et des désirs singuliers? Ce qui se passe alors dans certains organes, vient-il de la nature même de ces organes? Point du tout; mais du commerce et de l'espèce de sympathie de ces muscles avec l'imagination. Il n'y a ici qu'un premier ressort excité par le bene placitum des anciens, ou par l'image de la beauté, qui en excite un autre, lequel était fort assoupi, quand l'imagination l'a éveillé: et comment cela, si ce n'est par le désordre et le tumulte du sang et des esprits, qui galopent avec une promptitude extraordinaire, et vont gonfler les corps caverneux?

Puisqu'il est des communications évidentes entre la mère et l'enfant [7], et qu'il est dur de nier des faits rapportés par Tulpius et par d'autres écrivains aussi dignes de foi (il n'y en a point qui le soient plus), nous croirons que c'est par la même voie que le foetus ressent l'impétuosité de l'imagination maternelle, comme une cire molle reçoit toutes sortes d'impressions; et que les mêmes traces, ou envies de la mère, peuvent s'imprimer sur le foetus, sans que cela puisse se comprendre, quoiqu'en disent Blondel et tous ses adhérents. Ainsi nous faisons réparation d'honneur au P. Malebranche, beaucoup trop raillé de sa crédulité par les auteurs qui n'ont point observé d'assez près la nature et ont voulu l'assujettir à leur idées.

Voyez le portrait de ce fameux Pope, au moins le Voltaire des Anglais. Les efforts, les nerfs de son génie sont peints sur sa physionomie; elle est toute en convulsion; ses yeux sortent de l'orbite, ses sourcils s'élèvent avec les muscles du front. Pourquoi? C'est que l'origine des nerfs est en travail et que tout le corps doit se ressentir d'une espèce d'accouchement aussi laborieux. S'il n'y avait une corde interne qui tirât ainsi celles du dehors, d'où viendraient tous ces phénomènes? Admettre une âme, pour les expliquer, c'est être réduit à l'opération du St. Esprit.

En effet, si ce qui pense en mon cerveau n'est pas une partie de ce viscère, et conséquemment de tout le corps, pourquoi, lorsque tranquille dans mon lit je forme le plan d'un ouvrage, ou que je poursuis un raisonnement abstrait, pourquoi mon sang s'échauffe-t-il? pourquoi la fièvre de mon esprit passe-t-elle dans mes veines? Demandez-le aux hommes d'imagination, aux grandes poètes, à ceux qu'un sentiment bien rendu ravit, qu'un goût exquis, que les charmes de la nature, de la vérité ou de la vertu transportent! Par leur enthousiasme, par ce qu'ils vous diront avoir éprouvé, vous jugerez de la cause par les effets: par cette harmonie que Borelli, qu'un seul anatomiste a mieux connue que tous les Leibniziens, vous connaîtrez l'unité matérielle de l'homme. Car enfin si la tension des nerfs qui fait la douleur, cause la fièvre, par laquelle l'esprit est troublé et n'a plus de volonté; et que réciproquement l'esprit trop exercé trouble le corps, et allume ce feu de consomption qui a enlevé Bayle dans un âge si peu avancé; si telle titillation me fait vouloir, me force de désirer ardemment ce dont je ne me souciais nullement le moment d'auparavant; si à leur tour certaines traces du cerveau excitent le même prurit et les mêmes désirs, pourquoi faire double ce qui n'est évidemment qu'un? C'est en vain qu'on se récrie sur l'empire de la volonté. Pour un ordre qu'elle donne, elle subit cent fois le joug. Et quelle merveille que le corps obéisse dan l'état sain, puisqu'un torrent de sang et d'esprits vient l'y forcer, la volonté ayant pour ministres une légion invisible de fluides plus vifs que l'éclair, et toujours prêts a la servir! Mais comme c'est par les nerfs que son pouvoir s'exerce, c'est aussi par eux qu'il est arrêté. La meilleure volonté d'un amant épuisé, les plus violents désirs lui rendront-ils sa vigueur perdue? Hélas! non; et elle en sera la première punie, parceque, posées certaines circonstances, il n'est pas dans sa puissance de ne pas vouloir du plaisir. Ce que j'ai dit de la paralysie, etc. revient ici.

La jaunisse vous surprend! ne savez vous pas que la couleur des corps dépend de celle des verres au travers desquels on les regarde! Ignorez-vous que telle est la teinte des humeurs, telle est celle des objets, au moins par rapport à nous, vains jouets de mille illusions? Mais ôtez cette teinte de l'humeur aqueuse de l'oeil; faites couler la bile par son tamis naturel: alors l'âme ayant d'autres yeux, ne verra plus jaune. N'est ce pas encore ainsi qu'en abattant la cataracte, ou en injectant le canal d'Eustachi, on rend la vue aux aveugles, et l'ouie aux sourds? Combien de gens qui n'étaient peut-être que d'habiles charlatans dans des siècles ignorants, ont passé pour faire de grands miracles! La belle âme et la puissante volonté, qui ne peut agir qu'autant que les dispositions du corps le lui permettent, et dont les goûts changent avec l'âge et la fièvre! Faut-il donc s'étonner si les philosophes ont toujours eu en vue la santé du corps pour conserver celle de l'âme, si Pythagore a aussi soigneusement ordonné la diète, que Platon a défendu le vin? Le régime qui convient au corps, est toujours celui par lequel les médecins sensés prétendent qu'on doit préluder, lorsqu'il s'agit de former l'esprit, de l'élever à la connaissance de la vérité et de la vertu; vains sons dans le désordre des maladies et le tumulte des sens! Sans les préceptes de l'hygiène, Epictète, Socrate, Platon, etc. prêchent en vain: toute morale est infructueuse, pour qui n'a pas la sobrieté en partage: c'est la source de toutes les vertus comme l'intempérance est celle de tous les vices.

En faut-il davantage (et pourquoi irais-je me perdre dans l'histoire des passions, qui toutes s'expliquent par l'enormôn d'Hippocrate) pour prouver que l'homme n'est qu'un animal, ou un assemblage de ressorts, qui tous se montent les uns par les autres, sans qu'on puisse dire par quel point du cercle humain la nature a commencé? Si ces ressorts diffèrent entr'eux, ce n'est donc que par leur siège et par quelques degrés de force, et jamais par leur nature; et par conséquent l'âme n'est qu'un principe de mouvement, ou une partie matérielle sensible du cerveau, qu'on peut, sans craindre l'erreur, regarder comme un ressort principal de toute la machine, qui a une influence visible sur tous les autres, et même parait avoir été fait le premier; en sorte que tous les autres n'en seraient qu'une émanation, comme on le verra par quelques observations que je rapporterai et qui ont été faites sur divers embryons.

Cette oscillation naturelle, ou propre à notre machine, et dont est douée chaque fibre, et, pour ainsi dire, chaque élément fibreux, semblable à celle d'une pendule, ne peut toujours s'exercer. Il faut la renouveler, à mesure qu'elle se perd; lui donner des forces, quand elle languit; l'affaiblir, lorsqu'elle est opprimée par un excès de force et de vigueur. C'est en cela seul que la vraie médecine consiste.

Le corps n'est qu'une horloge, dont le nouveau chyle est l'horloger. Le premier soin de la nature, quand il entre dans le sang, c'est d'y exciter une sorte de fièvre, que les chimistes, qui ne rêvent que fourneaux, ont dû prendre pour une fermentation. Cette fièvre procure une plus grande filtration d'esprits, qui machinalement vont animer les muscles et le coeur, comme s'ils y étaient envoyés par ordre de la volonté.

Ce sont donc les causes ou les forces de la vie qui entretiennent ainsi durant 100 ans le mouvement perpétuel des solides et des fluides, aussi nécessaire aux uns qu'aux autres. Mais qui peut dire si les solides contribuent à ce jeu, plus que les fluides, et vice versa? Tout ce qu'on sait, c'est que l'action des premiers serait bientôt anéantie, sans le secours des seconds. Ce sont les liqueurs qui par leur choc éveillent et conservent l'élasticité des vaisseaux, de laquelle dépend leur propre circulation. De là vient qu'après la mort le ressort naturel de chaque substance est plus ou moins fort encore suivant les restes de la vie, auxquels il survit, pour expirer le dernier. Tant il est vrai que cette force des parties animales peut bien se conserver et s'augmenter par celle de la circulation, mais qu'elle n'en dépend point, puisqu'elle se passe même de l'intégrité de chaque membre, ou viscère, comme on l'a vu.

Je n'ignore pas que cette opinion n'a pas été goûtée de tous les savants, et que Stahl surtout l'a fort dédaignée. Ce grand chimiste a voulu nous persuader que l'âme était la seule cause de tous nos mouvements. Mais c'est parler en fanatique, et non en philosophe.

Pour détruire l'hypothèse Stahlienne, il ne faut pas faire tant d'efforts que je vois qu'on en a faits avant moi. Il n'y a qu'à jeter les yeux sur un joueur de violon. Quelle souplesse! Quelle agilité dans les doigts! Les mouvements sont si prompts, qu'il ne paraît presque pas y avoir de succession. Or, je prie, ou plutôt je défie les Stahliens de me dire, eux qui connaissent si bien tout ce que peut notre âme, comment il serait possible qu'elle exécutât si vite tant de mouvements, des mouvements qui se passent si loin d'elle, et en tant d'endroits divers. C'est supposer un joueur de flûte qui pourrait faire de brillantes cadences sur une infinité de trous qu'il ne connaitrait pas, et auxquels il ne pourrait seulement pas appliquer le doigt.

Mais disons avec Mr. Hecquet qu'il n'est pas permis à tout le monde d'aller à Corinthe. Et pourquoi Stahl n'aurait-il pas été encore plus favorisé de la nature en qualité d'homme, qu'en qualité de chimiste et de praticien? Il fallait (heureux mortel!) qu'il eût reçu une autre âme que le reste des hommes; une âme souveraine, qui non contente d'avoir quelque empire sur les muscles volontaires, tenait sans peine les rênes de tous les mouvements du corps, pouvait les suspendre, les calmer, ou les exciter à son gré. Avec une maîtresse aussi despotique, dans les mains de laquelle étaient en quelque sorte les battements du coeur et les lois de la circulation, point de fièvre sans doute; point de douleur; point de langueur; ni honteuse impuissance, ni facheux priapisme. L'âme veut, et les ressorts jouent, se dressent, ou se débandent. Comment ceux de la machine de Stahl se sont-ils sitôt détraqués? Qui a chez soi un si grand médecin, devrait être immortel.

Stahl, au reste, n'est pas le seul qui ait rejeté le principe d'oscillation des corps organisés. De plus grands esprits ne l'ont pas employé, lorsqu'ils ont voulu expliquer l'action du coeur, l'érection du penis, etc. Il n'y a qu'à lire les Institutions de médecine de Boerhaave, pour voir quels laborieux et séduisants systèmes, faute d'admettre une force aussi frappante dans tous les corps, ce grand homme a été obligé d'enfanter à la sueur de son puissant génie.

Willis et Perrault, esprits d'une plus faible trempe, mais observateurs assidus de la nature, que le fameux professeur de Leyde n'a connue que par autrui et n'a eue, pour ainsi dire, que de la seconde main, paraissent avoir mieux aimé supposer une âme généralement répandue par tout le corps, que le principe dont nous parlons. Mais dans cette hypothèse qui fut celle de Virgile et de tous les Epicuriens, hypothèse que l'histoire du polype semblerait favoriser à la première vue, les mouvements qui survivent au sujet dans lequel ils sont inhérents viennent d'un reste d'âme, que conservent encore les parties qui se contractent, sans être désormais irritées par le sang et les esprits. D'où l'on voit que ces écrivains dont les ouvrages solides éclipsent aisément toutes les fables philosophiques, ne se sont trompés que sur le modèle de ceux qui ont donné à la matière la faculté de penser, je veux dire, pour s'être mal exprimés, en termes obscurs, et qui ne signifient rien. En effet, qu'est ce que ce reste d'âme, si ce n'est la force motrice des Leibniziens, mal rendue par une telle expression, et que cependant Perrault surtout a véritablement entrevue. Voy. son Traité de la Mécanique des Animaux.

A présent qu'il est clairement démontré contre les Cartésiens, les Stahliens, les Malebranchistes, et les théologiens peu dignes d'être ici placés, que la matière se meut par elle-même, non seulement lorsqu'elle est organisée, comme dans un coeur entier, par exemple, mais lors même que cette organisation est détruite, la curiosité de l'homme voudrait savoir comment un corps, par cela même qu'il est originairement doué d'un souffle de vie, se trouve en conséquence orné de la faculté de sentir, et enfin par celle-ci de la pensée. Et pour en venir à bout, ô bon Dieu, quels efforts n'ont pas faits certains philosophes! et quel galimatias j'ai eu la patience de lire à ce sujet!

Tout ce que l'expérience nous apprend, c'est que tant que le mouvement subsiste, si petit qu'il soit dans une ou plusieurs fibres, il n'y a qu'à les piquer, pour réveiller, animer ce mouvement presque éteint, comme on l'a vu dans cette foule d'expériences dont j'ai voulu accabler les systèmes. Il est donc constant que le mouvement et le sentiment s'excitent tour à tour, et dans les corps entiers, et dans les mêmes corps dont la structure est détruite; pour ne rien dire de certaines plantes qui semblent nous offrir les mêmes phénomènes de la réunion du sentiment et du mouvement.

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Man a MachineChapter II: Preface (2)

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