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Chapter I: Built a Fire

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I built a fire to welcome her,
And my voice sighed
Aloud her name. To be with her
This night, I would have died....
Upon the hours, all in vain
My tears, the rain,
Fall uselessly, unceasingly....
The heavy door
Has closed again ... again!
I wait, yet know she will not brave
The midnight,--give
One hour more, so utterly to live;
Wise and mild and shy,
Afraid as the heart of a child,
I know her heart to be.
And mine, that naught will save,
Must love and live and crave
And break unceasingly!

HOW COLD ...

How cold the autumn night,
Fearing that never more,
As before,
Will she pour
In with the moonlight through my door.
--On nights when the moon over-brimmed with light
Was like a loving-cup she bore.
... My love, my love's delight,
How are you lost? How fight
Against an angels flight?
Tarnished upon the floor
The halo desire kept bright!
Like a lonely child afright
Questions each empty fold —
When loves fairy tales are told,
In midnights anguish might
My golden head turn white
Under the moons down-pour:
In a moment a million moons more
Drown, chill and cover me quite ...
Rather than feel the cold,
The gradual growing cold--
Make me one with the autumn night.

HABIT

Ah! habit, how unmusical and shy
That outworn miracle: our ecstacy!
Between our hands that clasp their empty palms,
This daily prayer is this our psalm of psalms!
What is this nothing that was more than all?
Thinned as a golden ring that dare not fall,
That unsuspected danger: faithfulness,
Has linked us strangers, and a something less!
Exchanging vows and other platitudes,
As beggars chained in separate solitudes,
Though jealousy keep live the rotten core,
Lovers that were be lovers nevermore.

THE NEAR ENEMY

Rash games of chess do hateful lovers play,
Their towers, queens and kings all thrown away
In wild offensives, desperate retreats.
To that sick inner-sounding drum that beats
In terror of some tender thing just killed!
New warriors on the battle-field, unskilled
In prudent war-fare: friends of yesterday
What they most cherished seem most keen to slay.
More treacherous than Prussians in command,
Entrenched and feigning not to understand,
They plan how best to poison, maim and mar!
Masked in bad silence, turned against their star.
Through what black forces are so changed to foes
Those fed on our high hearts, yes, even those!

LIFE

Life,
The unloosening of hands
--The unloosening of little hands--
About the heart.
The welling up of tears:
Old habits, old deaths, good-bye!
You are sacred ground under my on-faring,
I shall tread so lightly that you will not feel my leave-taking?
Yet the breath of a new world--the ever promised-land--exalts my nostrils.
I am on the war-path towards peace:
The peace of single choice.
Determination--onward,
Evolutions open your arcana,
Shower down your nearest spears of truth,
Great fear throbs in me, fear that leads me on,
I have shut my eyes long enough
--Shut eyes grow blind!--
Clinging to just one little human life!
Limiting, repressing all it would not share,
I who had an easy world to give
In the first heart-beats of my hope--
Yet now, with forty years, has come another youth
--A youth in which I recognize myself!
--Myself, how long you've lingered, waited, strayed--
Beauty seems an empty shell--out-worn.
Great longing of my sea, break forth, be uncontained!...
Count not your shipwrecks--every spar may save.
So I, not cruelly, not impetuously,
But with keen, shrewd resolve--rise up.
Why do I rise on timid stealthy feet?
In the dark to take leave of the dark,
To kiss the eyes of night farewell,
And turn love's withered face full on the dawn.
May the dawn learn through me,
Not tint and play with empty shadows here,
But raise the arch of triumph of its day.
... I hear a sound as of a world on flame.
My past a burning city?
Shall I look round?
--Salt of my earth: all my tears crystalized!
You'd call me back into the phantom house?
--O, Psyche holding high your awkward lamp,
O, Psyche, loved in darkness, see the day!

FEMME

Femme à la souple charpente,
Au poitrail courbe, arqué pour
Les gémissements d'amour,
Mon désir suivra tes pentes--
Tes veines, branchages nains
Où la courbe rejoint l'angle;
jambes fermant le triangle
Du cher coffret féminin

--O femme, source et brûlure--

Je renverse dans ma main
Ta tête--sommet humain.
Cascade ta chevelure

TIERCE-RIME

Sensible auprès de toi, muet comme l'enfance,
Je t'offris la pâleur de l'été maladif
Dans une seule rose ouverte et sans défense.

Quelle fée ouvragea, puis unit sans motif
Ses pétales--qu'un fil de parfum semblait joindre--
Et que tu vins casser d'un geste trop hâtif.

Ils tombent un par un. Je te regarde feindre
De ne pas voir combien se seront effeuillés.
Ah! se défaire ainsi doucement sans se plaindre!

Et j'embrasse en silence (aveugle que tu es!)
De larmes, de baisers, tes deux mains que je touche
Avec mes lèvres moins qu'avec mes cils mouillés.

Et tu repars distraite, et moi je me recouche
Sur tout ton souvenir.... Tel un pauvre histrion,
Je mime un rôle ardent sur ta lointaine bouche!

Et nous pleurons ensemble ainsi que nous rions
A l'heure passagère et vide--Ta présence,
Amour, n'est donc jamais ce que nous voudrions?

Quand perdras-tu sur moi ton étrange puissance?
Mon cœur malade, ah! quand va-t-il ne plus sentir,
Ou des yeux oublieux de la convalescence,

Quand pourrai-je sans peur te regarder partir?

J'AVAIS CRAINT LA NEIGE

J'avais craint la neige,
Je vous avais espérée.
--La neige est venue,

La neige,
Pareille à l'effeuillement
De ces roses.

Soyez la première à marcher sur la blancheur des pétales
--Fleurs du froid effeuillées par l'hiver--
Avant que d'autres ne les écrasent.

Les pétales tombées, les étoiles fondantes se rejoignent,
Dallage éphémère,
Marquez l'empreinte de ses pieds tournés vers moi!

Que la neige dans ma cour,
Tachetée par ses pas,
Soit un tapis d'hermine!

SUFFISANCE

Quand ton regard mi-clos, luisant entre tes cils,
Peut évoquer l'amour sans forme et sans visage,
Tu ne rêves donc plus aux amants de passage?
--Quelle joie égalant ton dégoût t'offrent-ils?--
Ils rôdent tels des loups à l'affût d'une proie,
Désirant mat ton corps que leur désir salit;
Mais, loin d'eux, ton désir, seul maître de ton lit,
Reste le créateur nocturne de ta joie.
Et lorsque le désir te tient éperdûment
Livrée, et qu'il te rend plus ardente et plus souple,
Lorsque ton être double, à la fois ton amant
Et ta maîtresse, sait te prendre, mieux qu'un couple
Tu t'exaltes, ton geste est plus harmonieux.
N'aimant que Toi, tu plains la femme qui s'encombre
Du danger des amours faciles; toi, les yeux
Pleins d'orgueil, tu ne sert qu'à ta beauté, dans l'ombre.

VERS LIBRES

Ils sont là, quelque part, les êtres de mon cœur,
Dans de sombres demeures,
Gardés par des esclaves ...
Moi, je vais sans entraves,
Et me navre de leurs peurs.

J'abattrai les cloisons
De leurs dures maisons,
Les sauvant de leurs murs,
Car c'est moi qui endure
La vue de leurs prisons ...

Et pendant que toi tu dors,
C'est moi que l'on enferme--dehors!

UN VIEUX CHAT DE MISÈRE

Un vieux chat de misère
Est entré dans ma serre,
Chargé des éléments
Electriques de l'orage--
Ses yeux, charbons ardents,
Brûlent au dedans
De sa tête sans pelage--
De sa vieille tête d'amant,
Déchiquetée par la guerre,
L amour et le carnage;
Il manque d'aliments,
Non d'ongles ni de dents!

Enviez-les gens prudents,
Soupirez, ô femmes sages!

DISTIQUES

Tu veux que je te fasse un amoureux poème.
Ecoute donc plutôt si mon silence t'aime!

Je ne saurais donner au sage alexandrin
Les plaintes du plaisir, le rythme de nos reins!

Quand, sous mon corps élu, je sens battre ta joie,
Exprimer mon désir qui t'effleure et te broie?

Sois ma maîtresse douce et folle; au lieu de mots
Accepte sur ta chair d'extatiques sanglots!

Et lorsque je retombe avec toi--si ma bouche,
Eloquence muette, est celle qui te touche,

Laisse moi parcourir ton être harmonieux
De tes pieds recourbés à tes courbes cheveux.

Nerfs d'accord, bien tendus: musique, sortilège,
Harpe dont je détiens le secret des arpèges--

Pour toi, l'art de mes mains, orgueilleux instrument,
Fait l'amour en poète, et les vers en amant!

EFFLUVE D'UN VIEUX LIVRE

Effluve dun vieux livre,
Humide odeur du temps--
Console bien de vivre
--De vivre trop longtemps--
Dans ces pages respire
Le passé des élans,
Des voyages à lire
Par ce vieux nouvel an!

MES MORTS

_Je suis ivre du vin des ténèbres, plus fort_
_Que le vin des vivants: l'amour plante sa vigne_
_Au-delà de la vie. Et mon cœur, enfin digne_
_De son sang survivant, va revivre ses morts._

A chaque projet de voyage
Une blessure s'ouvre en moi.
--J'ai bien trop aimé des visages
Pendant des saisons et des mois!
--Semblant choisir une personne
--Aigu comme un chat Siamois--
Mon désir fixe s'y cramponne
De ses yeux clairs, phosphorescents.
Et je te prend et je me donne,
--Et tout redevient innocent:

Deux fauves vivant leur idylle
De cris, puis âme, vos accents!
Et c'est l'amour qui fait la ville
Déserte, et peuple le désert!
--Allons à Tunis, à Séville,
A Bagdad, au Pôle sud?--vers
Ce jardin suspendu, miracle,
Ce lit de fleurs sur l'univers.
Seules ensemble, qu'on me bâcle
Ces souvenirs, que libres, nus,
Nous échappions aux débâcles....

Quels sont ces êtres inconnus?
Nous attendant après la houle ...
Au nouveau monde survenu?
Quels sont ces mendiants, ces foules?
--Ah! tous nos morts sont avec nous!
J'ai le vin triste: rien ne saoûle!

Et seuls à seuls et à genoux,
Mes morts sont venus me reprendre,
--Où fuir leurs terribles yeux doux?
Pas de Cythère, il faut descendre,
--Il faut se quitter au retour?
Chez moi, plus rien ne me demande,
Assez de landes et de "moors",
De villas et de cimetières--
Pour t'enterrer vivant, amour?
Et vous, mes ardentes poussières,
Vous tous mes Morts, mes Sans-Soucis,
Je vous reviens donc toute entière?

Ces quais, ces platanes: Passy!
Je vous reconduis à la porte
Du cimetière que voici!
Trop tard pour entrer mais qu'importe!
--Ce haut navire attend Paris:
Mon tout premier amour, ma morte....
Pleurez encor, mes yeux taris!...

L'AUBE

L'aube.
Le sifflement d'un train
Déchirure ... Banlieue ... Aube.
Quelqu'un qui n'est pas dans mon sommeil me touche l'épaule,
--Quelqu'un qui n'est pas dans mon sommeil me dit: Lève-toi: viens

Et mon coeur saute, hors de son élément, vers le soleil:
Un instant mon cœur m'échappe--
Puis mon corps reprend son fardeau d'angoisse:
Ma chair enceinte de mon cœur bat:
Et je redeviens le rythme et la chose de mon cœur.
Mon cœur, dominé par sa prison, s'égalise,
Reprend son cours, se fait au jour à vivre.
--Jours à vivre: orchestration du bruit: tout se tait dans le bruit--
Prêt à oublier ce saut hors de soi qui voulait renaître ...
Ailleurs, l'aube passe!

RÉVEILLON

Puisqu aucun soir nouveau ne vient tourner la page,
Je vis penchée encor sur la dernière image:
Et reste en la turquoise enclose, à votre table,
T'invitant, souvenir, à ces mets délectables
Qui triomphent des vins, et fleuri de nos verres,
Votre visage au bout d'un chemin de lumières!
Moi, face à votre face entre les dix chandelles,
Je vois briller pour moi les douces étincelles
De vos yeux, de vos dents entre vos frêles joues,
Et les doigts scintillants, et votre ombre qui joue
D'un roseau ... fait jaillir parmi des pierreries
L'art nocturne des sons en longues rêveries ...
Et je reste attentive à la place où vous fûtes!...

Plus tard, vers le silence autre des autres flûtes
Qui furent consacrées jadis aux fumeries,
--Nos pieds vêtus de soie et parmi vos soieries--
Nous suivons la doctrine agréable et stoïque
D'un sage qui remue une âme asiatique,
Tandis que se dédouble, en route droite et fine,
L'encens: souffle du dieu monté vers nos narines!

BAL PARÉ

Le trente Juin, vers les dix heures,
Daignez étonner vos miroirs
De travestis et de loups noirs,
Et venir, laissant vos demeures,
Jusqu'à mon petit pavillon.
Nous y dessinerons des danses
De jadis, et maintes cadenses
Préférables au cotillon.
La vie ayant sa parodie,
On donnera la comédie,
Ou bien des airs au clavecin
Egrèneront leur mélodie.
Mais tant me plaît que sans dessein
Chaque heure amène sa plaisance,
Que ce programme est incertain:
Je veux surtout votre présence
Du soir jusqu'au nouveau matin.
Dans vos déguisements fantasques
Vous me serez les bienvenus,
Par vos sourires reconnus
Sous l'uniformité des masques.

FÊTES

Les lanternes parmi les arbres ont des joues
Peintes: telles mousmés lumineuses qu'on loue!
La chasse aux vers luisants prendra pour son taïaut
Les sons de quelque flûte invisible qui joue:
Arabesques d'une âme ancestrale et mantchoue
Qui s'enfle du désir d'arriver sans défaut
A cette lune prise au pommier le plus haut?

Un tourbillon de neige,
Comme les lucioles
Ont blanchi!
.......................
En ajoutant vos regards
Aux regards de mes hôtes,
Je croirai au retour des lucioles.

Voici du maître Avril la frêle orfèvrerie:
Hyacinthes, muguets, cloisons pleines de miel;
La branche du pommier, fragilement fleurie,
Semble être l'éphémère ouvrage d'Ariel.
Je mets tout ce printemps sur ton grand lit: qu'il vienne
Se rouler à tes pieds afin qu'il t'en souvienne.

DIFFÉRENCES

Vous vivez du temps qu'il fait,
De projets et de voyages;
De tel ennui, de tel fait,
Dun besoin d'air, de visages
Nouveaux, de rien et de tout.

Je ne vis que de vous...

De vous ... et sans voir les pages
Des livres, de tout distrait,
Ma barque est un lit défait,
Vos traits sont mes paysages,
L'air qu'il me faut sont vos doux

Parfums: je vis de vous!

JEUX SUPRÊMES

Ce toit porte ta nudité,
Ta forme: couleur ou bien vivre.
Je bois le loin de ma bouche ivre
De ta divine crudité.

En pleine chair, en plein ciel suis-je,
(Trébuchant vers quatre horizons
Pour retomber en un frisson)
Seule pour ce double vertige?

Quitter, en tremblant des genoux,
Ce baldaquin où la nuit sème
Peu d'astres, descendre de même
Vers Paris--éteint comme vous!

VERS PRIS AUX POÈMES QUE JE N'ÉCRIRAI PAS

Sentiments exprimés: libretti d'opéra.

La saveur à venir des choses retrouvées...

Ces lointaines vallées
Qui fument de l'azur...

Je fus heureux
Avec ses seuls yeux
--Et cet amour miraculeux
Entre nous deux.

Heureuses, bienheureuses,
Les villes vaniteuses
Se mirent dans ses eaux...

Un homme, au chapeau dur, de la ville coupable,
A travers la forêt a l'air d'un corbillard.

L'humidité du sol clapote à mes semelles,

Mars accourt, secouant ses écharpes de vent.

De toute leur adolescence
Ils se ruent contre la nuit.

Le mois de mai, comme un poète anglais

Le soleil est venu me chercher dans mon lit

S'en aller n'importe où,
Le bras autour d'un cou.

Vers ces autres couleurs que contiennent nos ombres.

Piano: harpe couchée en ton cercueil sonore.

Harpe, eau mise en musique, cordes ... pluie...

Quelque mort pourrissant au fond des marécages

Et le crépuscule laisse tomber la lune....
La lune, lanterne sourde aux mains de la nuit...

Luisante aumône,
Pièce d'argent que nous jette la nuit...

La lune haut cernée de tout son devenir...

Son profil blanc et froid: un fragment de la lune

Et ses mains dans la nuit, fargilités lunaires.

Les grands bouleaux aux yeux de Pharaonne,
Noirs dans leur blanche peau.

De ma verdure citadine.
La branche verte se dandine
A ma fenêtre--Un vers anglais
Ignore le mal qu'il me fait.

M'évanouir dans du brouillard

La face d'un noyé flotte au ras des hublots.

LE PREMIER DÉPART

Ah! le silence, le multiple silence,
Vivant dans les départs,
Et le pressentiment traversant comme un phare
L'ombre et la distance.
Qu'elle semble loin, qu elle semble tard
L'absence.

Dans un tourbillon d'heures--un jour, pas davantage--
Que de naufrages,
Que de débris épars,
Restés de ces naufrages!

Et cet embrun aux yeux,
Et ces morts sur la plage,
Et ces trésors sombrés au fond de la douleur
La houle de vagues au cœur!

AUCUNE CLEF N'A LE DESTIN

Les bourgeois rentrent un par un
Ou deux par deux: dans l'habitude
De partager leurs solitudes
--Des clefs ils ont la certitude!
Aucune clef n'a le destin!
je loge enfin près de ta rue;
--Mais toi tu semble disparue.
Ah! si tu m'étais accourue!
Je veille, et c'est déjà demain!
La route blanche sous la neige
Tourne vers ton absence; fais-je
Bien de rester seule, que sais-je?
M'emmurer d'un «secret jardin»,
Mourir des fleurs de lune mortes?
La poigne de mes mains est forte.
Garde aux spectres: j'ouvre la porte--
Reprendre, vivante, tes mains!
... Le passé n'est un pur festin
De flûtes et luths délectables,
Que si l'amour inaltérable
Se plait encor à notre table!

ÉQUINOXE

Ce soir, j'ai tout l'automne en moi,
Ses gris, ses désespoirs, ses morts et ses tempêtes,
Et tout le menaçant émoi
Des malfaiteurs de route--oh fières et fortes têtes!
Moi, le déshérité des humains, dont vous êtes,
Volontaire déshérité,
Que vous me faites mal avec votre gaîté!
--Car j'ai quitté toutes vos fêtes.
Prenez garde! je vous rendrai le mal que vous me faites.
Je suis le Juif errant et le déshérité--
Dieu de ma destinée, et souvent de la tienne,
O femmes, trop diverses: «toi».
Mais, la marque reste seule en moi.--
Toi, par le mauvais temps, faut-il qu'il t'en souvienne
--A peine?
Voici venir l'automne, et l'on rentre chez soi:
L'amour familial dans la maison jolie!
Mais nous qui nous chauffons au feu de la folie,
Où donc est notre épaule, où donc est notre toit?
Amants des grands chemins, usons nos bons cerveaux,
Nos bras qui ne savent qu'étreindre.
--Etreindre? Mieux vaudrait étrangler--et sans geindre
Se tuer dans l'égout pour l'amour vieux-nouveau,
La face bien marquée de tous leurs crocs, (répliques
Que nous auront données ces chiennes dites nos sœurs)
Mais la face levée vers le ciel, extatiques,
D'un dernier coup de poing, au cœur!

NUIT BACHIQUE

Ivre de boire à flots la belle nuit bachique,
Je n'avais plus besoin que vous vous soyiez Vous:
--Je n'avais plus besoin de la bonne musique!

Je mâchais des débris d'étoiles--tels des fous
Se reposant enfin d'être de trop eux-mêmes
--Des dieux impersonnels courtisent mes genoux.

Les ombres prenaient corps. Je leur disais "je t'aime"
--Disant à tout: "je t'aime" est-ce à toi seule, à Toi
Nuit dont je partageais les vastes diadèmes!

J'étais libre un instant, universel et roi
--Libre des sentiments qui font notre esclavage,
Mais me voici repris par tout le désarroi ...

Par le doute et le trouble et le double engrenage!
Je ne suis plus que moi! Les choses d'alentour
Ne sont plus qu'à leur place ... Et sûr d'un seul visage
J'ai quitté tout amour pour retrouver l'Amour!

L'ŒUVRE ÉTRANGE

Mes mains, sculpteurs incompétents,
Cherchent à faire leur statue:
J'oppose une lutte têtue
Au vide; mes gestes contents
Tracent tes poses effacées,
Et mon écho poursuit en vain
Dans le silence--ce ravin--
Les voix aux formes enlacées.

Echappé de mes doigts palpant
Ton corps--éclipse ou suicide?--
Dans cet espace, où coïncident
Des cubes d'air entre des pans
De mur, limites plus opaques
De contenir le transparent
Où flottent vos contours errants,
Sirène, aux stériles attaques?

... Faut-il que l'immatériel
Nous ouvre à jamais tous ses gouffres
De l'œuvre étrange dont je souffre
Monte la race d'Ariel!

SONNET D'AUTREFOIS.

(Genre Anthologie!)

Sans plus tâcher de plaire ou même d'émouvoir,
Laisse-moi m'approcher de toi, plus virginale
Que la neige; apprends-moi ta paix impartiale,
Anéantis en moi la force et le vouloir.

Je veux cacher mes yeux, plus tristes que le soir,
A tes yeux, oublier jusqu'au petit ovale
De ta face, et, mon front dans le frais intervalle
De tes seins, sangloter des larmes sans espoir.

Mes pleurs sont un poison très lent que je veux boire,
Au lieu de mendier à quelque amour banal
L'ingrate guérison, l'aveuglement final.

Près de toi mon désir se consume, illusoire.
O mes regrets! combien j'éprouve encor ce mal
De rêver au bonheur auquel on ne peut croire.

MÉDUSES

Dans la forêt de mort, sans saisons, sans feuillages,
--Où la sève des pins, de leurs troncs mutilés,
Coule en lente agonie--il est un exilé
De la vie, attendant de vains appareillages.

Il regarde la vague apporter sur la plage
Les masques transparents, aux traits annihilés,
Des méduses.--Semblable aux ruines de Philæ,
A ces visages d'eau s'oppose son visage.

Masques faits et défaits du mouvement des flots,
La mer toujours les roule à même ses sanglots,
Des soleils de minuit jusqu'à l'aube des lunes.

Les immolés ont tous la face de Jésus,
Qui, des sables passifs, rejetés par le flux,
Comptent le temps sans fin au sablier des dunes.

ÉPILOGUE

Amis, voici mon livre; et qu'il n'ait aucun vice
Autre que celui-là dont nous sommes complices!
Des amours décidés dans notre froid cerveau:
Préparer sa folie et le geste qui vaut
Est affaire de sport, non de veule nature;
Car pour nous ressembler, créer notre aventure,
Il nous faut déjouer tous les jeux du hasard,
Congédier le sort, se choisir, non trop tard,
Ses poisons, se disant: C'est moi qui m'exécute.
--je ne serai jamais celui que persécute
Autrui qui m'indiffère.--Et j'assiste, invité
Curieux, mais distant, à l'Emotivité.
Et l'on ne m'aimera que si je veux qu'on m'aime!
... Mais parfois je m'invente un plus proche moi-même.

--Mécanisme du corps, viscères: peuple vil....
Obéis à ce moi détourné de profil;
Puisque la volonté m'incite à l'énergie,
Je veux bien que ces vers portent mon effigie.

TABLE

Femme
Tierce rime
J'avais craint la neige
Suffisance
Vers libres
Un vieux chat de misère
Distiques
Effluve d'un vieux livre
Mes morts
Aube
Réveillon
Bal paré
Fêtes
Différences
Jeux suprêmes
Vers pris aux poèmes que je n'écrirai pas
Le premier départ
Aucune clef n'a le destin
Equinoxe
Nuit bachique
L'œuvre étrange
Sonnet d'autrefois (genre anthologie)
Méduses
Epilogue

End of Project Gutenberg's Poems & Poèmes, by Natalie Clifford Barney

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