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Chapter VIII: Part 8

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Il y a dans la troupe une très-grande nacquaire (très grosse timbale). Au moment où le chef veut qu'on parte, il fait frapper trois coups. Aussitôt tout le monde s'apprête, et à mesure que chacun est prêt, il se met à la file sans dire un seul mot: Et feront plus de bruit dix d'entre nous que mil de ceux-là. On marche ainsi en silence, à moins que ce ne soit la nuit, et que quelqu'un ne veuille chanter une chanson de gestes.[Footnote: On appeloit en France chansons de gestes celles qui célébroient les gestes et belles actions des anciens héros.] Au point du jour, deux ou trois d'entre eux, fort éloignés les uns des autres, crient et se répondent, comme on le fait sur les mosquées aux heures d'usage. Enfin, peu après, et avant le lever du soleil, les gens dévots font leurs prières et ablutions ordinaires.

Pour ces ablutions, s'ils sont auprès d'un ruisseau, ils descendent de cheval, se mettent les pieds nus, et se lavant les mains, les pieds, le visage et tous les conduits du corps. S'ils n'ont pas de ruisseau, ils passent la main sur ces parties. Le dernier d'entre eux se lave la bouche et l'ouverture opposée, après quoi il se tourne vers le midi. Tous alors lèvent deux doigts en l'air; ils se prosternent et baisent la terre trois fois, puis ils se relèvent et font leurs prières. Ces ablutions leur ont été ordonnées en lieu de confession. Les gens de distinction, pour n'y point manquer, portent toujours en voyage des bouteilles de cuir pleines d'eau: on les attache sous le ventre des chameaux et des chevaux, et ordinairement elles sont très-belles.

Ces peuples s'accroupissent, pour uriner, comme les femmes; après quoi ils se frottent le canal contre une pierre, contre un mur ou quelque autre chose. Quant à l'autre besoin, jamais après l'avoir satisfait ils ne s'essuient.

Hamos (Hems), bonne ville, bien fermée de murailles avec des fossés glacés (en glacis), est située dans une plaine sur une petite rivière. Là vient aboutir la plaine de Noë, qui s'étend, dit-on, jusqu'en Berse. C'est par elle que déboucha ce Tamerlan qui prit et détruisit tant de villes. A l'extrémité de la ville est un beau château, construit sur une hauteur, et tout en glacis jusqu'au pied du mur.

De Hamos nous vinmes à Hamant (Hama). Le pays est beau; mais je n'y vis que peu d'habitans, excepté les Arabes qui rebâtissoient quelques-uns des villages détruits. Je trouvai dans Hamant un marchand de Venise nommé Laurent Souranze. Il m'accueillit, me logea chez lui, et me fit voir la ville et le chateau. Elle est garnie de bonnes tours, close de fortes et épaisses murailles, et construite, comme le chateau de Provins, sur une roche, dans laquelle on a creusé au ciseau des fossés fort profonds. A l'une des extrémités se voit le château, beau et fort, tout en glacis jusqu'au pied du mur, et construit sur une élévation. Il est entouré d'une citadelle qu'il domine, et baigné par une rivière qu'on dit être l'une des quatre qui sortent du paradis terrestre. Si le fait est vrai, je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est qu'elle descend entre le levant et le midi, plus près du premier que du second, (est-sud-est), et qu'elle va se perdre à Antioche.

Là est la roue la plus haute et la plus grande que j'aie vue de ma vie. Elle est mise en mouvement par la rivière, et fournit à la consommation des habitans, quoique leur nombre soit considérable, la quantité d'eau qui leur est nécessaire. Cette eau tombe en une auge creusée dans la roche du chateau; de là elle se porte vers la ville et en parcourt les rues dans un canal formé par de grands piliers carrés qui ont douze pieds de haut sur deux de large.

Il me manquoit encore différentes choses pour être, en tout comme mes compagnons de voyage. Le namelouck m'en avoit averti, et mon hôte Laurent me mena lui-même au bazar pour en faire l'acquisition. C'étoient de petites coiffes de soie à la mode des Turcomans, un bonnet pour mettre sous la coiffe, des cuillères Turques, des couteaux avec leur fusil, un peigne avec son étui, et un gobelet de cuir. Tout celle s'attache et se suspend à l'épée.

J'achetai aussi des pouçons [Footnote: Sorte de doigtier qu'on mettoit au pouce, afin de le garantir et de le défendra de l'impression de la corde.] pour tirer de l'arc, un tarquais nouveau tout garni, pour épargner le mien, qui étoit très-beau, et que je voulois conserver; enfin un capinat: c'est une robe de feutre, blanche, très-fine, et impénétrable à la pluie.

En route je m'étois lié avec quelques-uns de mes compagnons de caravane. Ceux ci, quand ils surent que j'étois logé chez un Franc, vinrent me trouver pour me demander de leur procurer du vin. Le vin leur est défendu par leur loi, et ils n'auroient osé en boire devant les leurs; mais ils espéroient le faire sans risque chez un Franc, et cependant ils revenoient de la Mecque. J'en parlai à mon hôte Laurent, qui me dit qu'il ne l'oseroit, parce que, si la chose étoit sue, il courroit les plus grands dangers. J'allai leur rendre cette réponse; mais ils en avoient déja cherché ailleurs, et venoient d'en trouver chez un Grec. Ils me proposèrent donc, soit par pure amitié, soit pour être autorisé, auprès du Grec à boire, d'aller avec eux chez lui, et je les y accompagnai.

Cet homme nous conduisit dans une petite galerie, où nous nous assîmes par terre, en cercle, tous les six. Il posa d'abord au milieu de nous un grand et beau plat de terre, qui eût pu contenir au moins huit lots (seize pintes); ensuite il apporta pour chacun de nous un pot plein de vin, le versa dans le vase, et y mit deux écuelles de terre qui devoient nous servir de gobelets.

Un de la troupe commença la premier, et il but à son compagnon, selon l'usage du pays. Celui-ci en fit de même pour son suivant, et ainsi des autres. Nous bûmes de cette manière, et sans manger, pendant fort long-temps. Enfin, quand je m'aperçus que je ne pouvois pas continuer davantage sans m'incommoder, je les suppliai a mains jointes de m'en dispenser; mais ils se fachèrent beaucoup, et se plaignirent, comme si j'avois résolu d'interrempre leurs plaisirs et de leur faire tort.

Heureusement il yen avoit un parmi eux qui étoit plus lié avec moi, et qui m'aimoit tant qu'il m'appeloit kardays, c'est-à-dire frère. Celui-ci s'offrit à prendre ma place, et à boire pour moi quand ce seroit mon tour. Cette offre les satisfit; ils l'acceptèrent, et la partie continua jusqu'au soir, où-il nous fallut retourner au kan.

Le chef étoit en ce moment assis sur un siége de pierre, et il avoit devant lui un fallot allumé. Il ne lui fut pas difficile de diviner d'où nous venions: aussi y eut-il quatre de mes camarades qui s'esquivèrent; il n'en resta qu'un avec moi. Je dis tout ceci, afin de prévenir les personnes qui, demain ou un jour quelconque, voyageroient, ainsi que moi, dans leur pays, qu'elles se gardent bien de boire avec eux, à moins qu'elles ne veuillent être obligées d'en prendre jusqu'à ce qu'elles tombent à terre.

Le mamelouck ne savoit rien de ma débauche. Pendant ce temps il avoit acheté une oie pour nous deux. Il venoit de la faire bouillir, et, au défaut de verjus, il l'avoit accommodée avec des feuilles vertes de porreaux. J'en mangeai avec lui, et elle nous dura trois jours.

J'aurois bien desiré voir Alep; mais la caravane n'y allant point et se rendant directement à Antioche, il fallut y renoncer. Cependant, comme elle ne devoit se mettre en marche que deux jours après, le mamelouck fut d'avis que nous prissions tous deux les devants, afin de trouver plus aisément à nous loger. Quatre autres camarades, marchands Turcs, demandèrent à être des nôtres, et nous partîmes tous six ensemble.

A une demi-lieue de Hama, nous trouvames la rivière et nous la passames sur un pont. Elle étoit débordée, quoiqu'il n'eût point plu. Mois, je voulus y faire boire mon cheval; mais la rive étoit escarpée et l'eau profonde, et infailliblement je m'y serois noyé si le mamelouck n'étoit venu à mon secours.

Au delà du fleuve est une longue et vaste plaine qui dure toute une journée. Nous y rencontrames six à huit Turcomans accompagnés d'une femme. Elle portoit la tarquais ainsi qu'eux; et, à ce sujet, on me dit que celles de cette nation sont braves et qu'en guerre elles combattent comme les hommes. On ajouta même, et ceci m'étonna bien davantage, qu'il y en a environ trente mille qui portent ainsi le tarquais, et qui sont soumises à un seigneur nommé Turcgadiroly, lequel habite les montagnes d'Arménie, sur les frontières de la Perse.

La seconde journée fut à travers un pays de montagnes. Il est assez beau quoique peu arrosé; mais par tout on ne voyoit que des habitations détruites. Tout en le traversant, mon mamelouck m'apprit à tirer de l'arc, et il me fit acheter des pouçons et des anneaux pour tirer. Enfin nous arrivâmes à un village riche en bois, en vignobles, en terres à blé, mais qui n'avoit d'autres eaux que celles de citernes. Ce canton paroissoit avoir été habité autrefois par des chrétiens, et j'avoue qu'on me fit un grand plaisir quand on me dit que tout cela avoit été aux Francs, et qu'on me montra pour preuve des églises abattues.

Nous y logeames; et ce fut la première fois que je vis des habitations de Turcomans, et des femmes de cette nation à visage découvert. Ordinairement elles le cachent sous un morceau d'étamine noire, et celles qui sont riches y portent attachées des pièces de monnoie et des pierres précieuses. Les hommes sont bons archers. J'en vis plusieurs tirer de l'arc. Ils tirent assis et à but court: ce peu d'espace donne à leurs flèches une grande rapidité.

Au sortir de la Syrie on entre dans la Turcomanie, que nous appellons Arménie. La capitale est une très-grande ville qu'ils nomment Antéquayé, et nous Antioche. Elle fut jadis très-florissante et a encore de beaux murs bien entiers, qui renferment un très-grand espace et même des montagnes. Mais on n'y compte point à présent plus de trois cents maisons. Au midi elle est bornée par une montagne, au nord par un grand lac, au-delà duquel on trouve un beau pays bien ouvert. Le long des murs coule la rivière qui vient de Hama. Presque tous les habitans sont Turcomans ou Arabes, et leur état est d'élever des troupeaux, tels que chameaux, chèvres, vaches et brebis.

Ces chèvres, les plus belles que j'aie jamais vues, sont la plupart blanches; elles n'ont point comme celles dé Syrie, les oreilles pendantes, et portent une laine longue douce et crépue. Les moutons ont de grosses et larges queues. On y nourrit aussi des ânes sauvages qu'on apprivoise et qui, avec un poil, des oreilles et une tête pareils à ceux de cerf, ont comme lui la pied fendu. J'ignore s'ils ont son cri, car je ne les ai point entendus crier. Ils sont beaux, fort grands, et vont avec les autres bêtes; mais je n'ai point vu qu'on les montat. [Footnote: Cet animal ne peut être un âne, puisqu'il a le pied fendu et que l'âne ne l'a point. C'est probablement une espèce de gazelle, ou plutôt un bubale.]

Pour le transport de leurs marchandises, les habitans se servent de boeufs et de buffles, comme nous nous servons de chevaux.

Ils les emploient aussi en montures; et j'en ai vu des troupes dans lesquelles les uns étoient chargés de marchandises, et les autres étoient montés.

Le seigneur de ce pays étoit Ramedang, prince riche, brave et puissant. Pendant longtemps il se rendit si redoutable que le soudan le craignois et n'osoit l'irriter. Mais le soudan voulut le détruire, et dans ce dessein, il s'entendit avec le karman, qui pouvoit mieux que personne tromper Ramedang, puisqu'il lui avoit donné sa soeur en mariage. En effet, un jour qu'ils mangoient ensemble, il l'arrêta et le livra au soudan, qui le fît mourrir et s'empara de la Turcomanie, dont cependant il donna un portion au karman.

Au sortir d'Antioche, je repris ma route avec mon mamelouck; et d'abord nous eûmes à passer une montagne nommée Nègre, sur laquelle on me montra trois ou quatre beaux châteaux ruinés, qui jadis avoient appartenu à des chrétiens. Le chemin est beau et sans cesse on y est parfumé par les lauriers nombreux qu'elle produit; mais la descente en est une fois plus rapide que la montée. Elle aboutit au golfe qu'on nomme d'Asacs, et que nous autres nous appellons Layaste, parce qu'en effet c'est la ville d'Ayas qui lui donne son nom. Il s'étend entre deux montagnes, et s'avance dans les terres l'espace d'environ quinze milles. Sa largeur à l'occident m'a paru être de douze; mais sur cet article je m'en rapporte à la carte marine.

Au pied de la montagne, près du chemin et sur le bord de la mer, sont les restes d'un château fort, qui du côté de la terre étoit défendu par un marécage; de sorte qu'on ne pouvoit y aborder que par mer, ou par une chaussée étroite qui traversoit le marais. Il étoit inhabité, mais en avant s'étoient établis des Turcomans. Ils occupoient cent vingt pavillons, les uns de feutre, les autre de coton bleu et blanc, tous très-beaux, tous assez grands pour loger à l'aise quinze ou seize personnes. Ce sont leurs maisons, et, comme nous dans les notres, ils y font tout leur ménage, à l'exception du feu.

Nous nous arrêtames chez eux. Ils vinrent placer devant nous une de ces nappes à coulisses dont j'ai parlé, et dans laquelle il y avoit encore des miettes de pain, des fragmens de fromage et des grains de raisin. Après quoi ils nous apportèrent une douzaine de pains plats avec un grand quartier de lait caillé, qu'ils appellent yogort. Ces pains, larges d'un pied, sont ronds et plus mince que des oublies. On les plie en cornet, comme une oublie à pointes, et on les mange avec le caillé.

Une lieue au-delà étoit une petit karvassera (caravanserai) où nous logeâmes. Ces établisemens consistent en maisons, comme les kans de Syrie.

En route, dans le cours de la journée j'avois rencontré un Ermin (Arménien) qui parloit un peu Italien. S'étant aperçu que j'étois chrétien, il se lia de conversation avec moi, et me conta beaucoup de détails, tant sur le pays et les habitans, que sur le soudan et ce Ramedang, seigneur de Turchmanie, dont je viens de faire mention. Il me dit que ce dernier étoit un homme de haute taille, très-brave, et le plus habile de tous les Turcs à manier la masse et l'épée. Sa mère étoit une chrétienne, qui l'avoit fait baptiser à la loi Grégoise (selon le rît des Grecs) "pour lui oster le flair et la senteur que ont ceulx qui ne sont point baptisez." [Footnote: Les chrétiens d'Asie croyoient de bonne foi que les infidèles avoient une mauvaise odeur qui leur étoit particulière, et qu'ils perdoient par le baptême. Il sera encore parlé plus bas de cette superstition. Ce baptême étoit, selon la loi Grégoise, par immersion.]

Mais il n'étoit ni bon chrétien ni bon Sarrasin; et quand on lui parloit des deux prophètes Jésus et Mahomet, il disoit: Moi, je suis pour les prophètes vivans, il me seront plus utiles que ceux qui sont morts.

Ses Etats touchoient d'un côté à ceux du karman, dont il avoit épousé la soeur; de l'autre à la Syrie, qui appartenoit au soudan. Toutes les fois que par son pays passoit un des sujets de celui-ci, il en exigeoit des péages. Mais enfin le soudan obtint du karman, comme je l'ai dit, qu'il le lui livreroit; et aujourd'hui il possède toute la Turcomanîe jusqu'à Tharse et même une journée par-de-là.

Ce jour-là nous logeâmes de nouveau chez des Turcomans, où l'on nous servit, encore du lait; et l'Arménien nous y accompagna. Ce fut là que je vis faire par des femmes ces pains minces et plats dont j'ai parlé. Voici comment elles s'y prennent. Elles ont une petite table ronde, bien unie, y jettent un peu de farine qu'elles détrempent avec de l'eau et en font une pâte plus molle que celle du pain. Cette pâte, elles la partagent en plusieurs morceaux ronds, qu'elles aplatissent autant qu'il leur est possible avec un rouleau en bois, d'un diamètre un peu moindre que celui d'un oeuf, jusqu'à ce qu'ils soient amincis au point que j'ai dit. Pendant ce temps elles ont une plaque de fer convexe, qui est posée sur un trépied et échauffée en dessous par un feu doux. Elles y étendent la feuille de pâte et la retournent tout aussitôt, de sorte qu'elles ont plus-tôt fait deux de leurs pains qu'un oublieur chez nous n'a fait une oublie.

J'employai deux jours à traverser le pays qui est autour du golfe. Il est fort beau, et avoit autrefois beaucoup de châteaux qui appartenoient aux chrétiens, et qui maintenant sont détruits. Tel est celui qu'on voit en avant d'Ayas, vers le levant.

Il n'y a dans la contrée que des Turcomans. Ce sont de beaux hommes, excellens archers et vivant de peu. Leurs habitations sont rondes comme des pavillons et couvertes de feutre. Ils demeurent toujours en plein champ, et ont un chef auquel ils obéissent; mais ils changent souvent de place, et alors ils emportent avec eux leurs maisons. Leur coutume dans ce cas est de se soumettre au seigneur sur les terres duquel ils s'établissent, et même de le servir de leurs armes s'il a guerre. Mais s'ils quittent ses domaines et qu'ils passent sur ceux de son ennemi, ils serviront celui-ci à son tour contre l'autre, et on ne leur en sait pas mauvais gré, parce que telle est leur coutume et qu'ils sont errans.

Sur ma route je rencontrai un de leurs chefs qui voloit (chassoit au vol) avec des faucons et prenoit des oies privées. On me dit qu'il pouvoit bien avoir sous ses ordres dix mille Turcomans. Le pays est favorable pour la chasse, et coupé par beaucoup de petites rivières qui descendent des montagnes et se jettent dans le golfe. On y trouve sur-tout beaucoup de sangliers.

Vers le milieu du golfe, sur le chemin de terre, est un défilé formé par une roche sur laquelle on passe, et qui se trouve à deux portées d'arc de la mer. Jadis ce passage étoit défendu par un château qui le rendoit très-fort. Aujourd'hui il est abandonné.

Au sortir, de cette gorge on entre dans une belle et grande plaine, peuplée de Turcomans. Mais l'Arménien mon compagnon me montra sur une montagne un château où il n'y avoit, disoit-il, que des gens de sa nation, et dont les murs sont arrosés par une rivière nommée Jéhon. Nous côtoyâmes la rivière jusqu'à une ville qu'on nomme Misse-sur-Jehon, parce qu'elle la traverse.

Misse, située à quatre journées d'Antioche, appartint à des chrétiens et fut une cité importante. On y voit encore plusieurs églises à moitié détruites et dont il ne reste plus d'entier que le choeur de la grande, qu'on a converti en mosquée. Le pont est en bois, parce que le premier a été détruit, aussi. Enfin, des deux moitiés de la ville, l'une est totalement en ruines; l'autre a conservé ses murs et environ trois cents maisons qui sont remplies par des Turcomans.

De Misse à Adève (Adène) le pays continue d'être uni et beau; et ce sont encore des Turcomans qui l'habitent. Adène est à deux journées de Misse, et je me proposois d'y attendre la caravane.

Elle arriva. J'allai avec le mamelouck et quelques autres personnes, dont plusieurs étoient de gros marchands, loger près du pont, entre la rivière et les murs; et ce fut là que je vis comment les Turcs font leurs prières et leurs sacrifices; car non seulement ils ne se cachoient point de moi, mais ils paroissoient même contens quand "je disois mes patrenostre, qui leur sambloit merveilles. Je leur ouys dire acunes fois leus heures en chantant, à l'entrée de la nuit, et se assiéent à la réonde (en rond) et branlent le corps et la teste, et chantent bien sauvaigement."

Un jour ils me menèrent avec eux aux étuves et aux bains de la ville; et comme je refusai de me baigner, parce qu'il eût fallu me déshabiller et que je craignois de montrer mon argent, ils me donnèrent leurs robes à garder. Depuis ce moment nous fûmes très-liés ensemble.

La maison du bain est fort élevée et se termine par un dôme, dans lequel a été pratiquée une ouverture circulaire qui éclaire tout l'interieur. Les étuves et les bains sont beaux et très-propres. Quand ceux qui se baignent sortent de l'eau, ils viennent s'asseoir sur de petites claies d'osier fin, où ils s'essuient et peignent leur barbe.

C'est dans Adène que je vis pour la première fois les deux jeunes gens qui à la Mecque s'étoient fait crever les yeux après avoir vu la sépulture de Mahomet.

Les Turcs sont gens de fatigue, d'une vie dure, et à qui il ne coute rien, ainsi que je l'ai vu tout le long de la route, de dormir sur la terre commes les animaux. Mais ils sont d'humeur gaie et joyeuse, et chantent volontiers chansons de gestes. Aussi quelqu'un qui veut vivre avec eux ne doit être ni triste ni rêveur, mais avoir toujours le visage riant. Du reste, ils sont gens de bonne foi et charitables les uns envers les autres. "J'ay veu bien souvent, quant nous mengions, que s'il passoit ung povre homme auprès d'eulx, faisoient venir mengier avec nous: ce que nous, ne fésiesmes point."

Dans beaucoup d'endroits j'ai trouvé qu'ils ne cuisent point leur pain la moitié de ce que l'est le nôtre. Il est mou, et à moins d'y être accoutumé, on a bien de la peine à le mâcher. Pour leur viande, ils la mangent crue, séchée au soleil. Cependant quand une de leurs bêtes, cheval ou chameau, est en danger de mort ou sans espoir, ils l'égorgent et la mangent non crue, un peu cuite. Ils sont très-propres dans l'apprêt de leurs viandes; mais ils mangent très-salement. Ils tiennent de même fort, proprement leur barbe; mais jamais ils ne se lavent les mains que quand ils se baignent, qu'ils veulent faire leur prière, ou qu'ils se lavent la barbe ou le derrière.

Adène est une assez bonne ville marchande, bien fermée de murailles, située en bon pays et assez voisine de la mer. Sur ses murs passe une grosse rivière qui vient des hautes montagnes d'Arménie et qu'on nomme Adena. Elle a un pont fort long et le plus large que j'aie jamais vu. Ses habitans et son amiral (son seigneur, son prince) sont Turcomans: cet amiral est le frère de ce brave Ramedang que le soudan fit mourir ainsi que je l'a raconté. On m'a dit même que le soudan a entre les mains son fils, et qu'il n'ose le laisser retourner en Turcomanie.

D'Adène j'allai à Therso que nous appellons Tharse. Le pays, fort beau encore, quoique voisin des montagnes, est habité par des Turcomans, dont les uns logent dans des villages et les autres sous des pavillons. Le canton ou est bâtie Tharse abonde en blé, vins, bois et eaux. Elle fut une ville fameuse, et l'on y voit encore de très-anciens édifices. Je crois que c'est celle qu'assiégea Baudoin, frère de Godefroi de Bouillon. Aujourd'hui elle a un amiral nommé par le soudan, et il y demeure plusieurs Maures. Elle est défendue par un château, par des fossés à glacis et par une double enceinte de murailles, qui en certains endroits est triple. Une petite rivière la traverse, et à peu de distance il en coule une autre.

J'y trouvai un marchand de Cypre, nomme Antoine, qui depuis long-temps demeuroit dans le pays et en savoit bien la languei. Il m'en parla pertinemment; mais il me fit un autre plaisir, celui de me donner de bon vin, car depuis plusieurs jours je n'en avois point bu.

Tharse n'est qu'à soixante milles du Korkène (Curco), château construit sur la mer, et qui appartient au roi de Cypre.

Dans tout ce pays on parle Turc, et on commence même à le parler dès Antioche, qui est, comme je l'ai dit, la capitale de Turcomanie. "C'est un très-beau langaige, et brief, et bien aisié pour aprendre."

Comme nous avions à traverser les hautes montagnes d'Arménie, Hoyarbarach, le chef de notre caravane, voulut qu'elle fût toute réunie; et dans ce dessein il attendit quelques jours. Enfin nous partîmes la veille de la Toussaint. Le mamelouck m'avoit conseillé de m'approvisioner pour quatre journées. En conséquence j'achetai pour moi une provision de pain et de fromage, et pour mon cheval une autre d'orge et de paille.

Au sortir de Tharse je fis encore trois lieues Françaises à travers un beau pays de plaines, peuplé de Turcomans; mais enfin j'entrai dans les montagnes, montagnes les plus hautes que j'aie encore vues. Elles enveloppent par trois côtés tout le pays que j'avois parcouru depuis Antioche. L'autre partie est fermée au midi par la mer.

D'abord on a des bois à traverser. Ce chemin dure tout un jour, et il n'est pas malaisé. Nous logeâmes le soir dans un passage étroit où il me parut que jadis il y avoît eu un château. La seconde journée n'eut point de mauvaise route encore, et nous vînmes passer la nuit dans un caravanserai. La troisième, nous côtoyâmes constamment une petite rivière, et vîmes dans les montagnes une multitude immense de perdrix griaches. Notre halte du soir fut dans une plaine d'environ une lieue de longueur sur un quart de large.

Là se rencontrent quatre grandes combes (vallées). L'une est celle par laquelle nous étions venus; l'autre, qui perce au nord, tire vers le pays du seigneur, qu'on appelle Turcgadirony, et vers la Perse; la troisième s'étend au Levant, et j'ignore si elle conduit de même à la Perse; la dernière enfin est au couchant, et c'est celle que j'ai prise, et qui m'a conduit au pays du karman. Chacune des quatre a une rivière, et les quatre rivières se rendent dans ce dernier pays.

Il neigea beaucoup pendant la nuit. Pour garantir mon cheval, je le couvris avec mon capinat, cette robe de feutre qui me servoit de manteau. Mais moi j'eus froid, et il me prit une maladie qui est malhonnête (le dévoiement): j'eusse même été en danger, sans mon mamelouck, qui me secourut et qui me fit sortir bien vite de ce lieu.

Nous partîmes donc de grand matin tous deux, et entrâmes dans les hautes montagnes. Il y a là un château nommé Cublech, le plus élevé que je connoisse. On le voit à une distance de deux journées. Quelquefois cependant on lui tourne le dos, à cause des détours qu'occasionnent les montagnes; quelquefois aussi on cesse de le voir, parce qu'il est caché par des hauteurs: mais on ne peut pénétrer au pays du karman qu'en passant au pied de celle où il est bâti. Le passage est étroit. Il a fallu même en quelques parties l'ouvrir au ciseau; mais par-tout il est dominé par le Cublech. Ce château, le dernier [Footnote: Ce mot dernier signifie probablement ici le plus reculé, le plus éloigné à la frontière.] de ceux qu'ont perdus les Arméniens, appartient aujourd'hui au karman, qui l'a eu en partage à la mort de Ramedang.

Ces montagnes sont couvertes de neige en tout temps, et il n'y a qu'un passage pour les chevaux, quoiqu'on y trouve de temps en temps de jolies petites plaines. Elles sont dangereuses, par les Turcomans qui y sont répandus; mais pendant les quatre jours de marche que j'y ai faite, je n'y ai pas vu une seule habitation.

Quand on quitte les montagnes d'Arménie pour entrer dans le pays du karman, on en trouve d'autres qu'il faut traverser encore. Sur l'une de celles-ci est une gorge avec un château nommé Lève, où l'on paie au karman un droit de passage. Ce péage étoit affermé à un Grec, qui, en me voyant, me reconnut à mes traits pour chrétien, et m'arrêta. Si j'avois été obligé de retourner, j'étois un homme mort, et on me l'a dit depuis: avant d'avoir fait une demi lieue j'eusse été égorgé; car là caravane étpit encore fort loin. Heureusement mon mamelouk gagna le Grec, et, moyennant deux ducats que je lui donnai, il me livra passage.

Plus loin est le château d'Asers, et par-de-là le château une ville nommée Araclie (Erégli).

En débouchant des montagnes on entre dans un pays aussi uni que la mer; cependant on y voit encore vers la trémontane (le nord) quelques hauteurs qui, semées d'espace en espace, semblent des îles au milieu des flots. C'est dans cette plaine qu'est Erégli, ville autrefois fermée, et aujourd'hui dans un grand délabrement. J'y trouvai au moins des vivres; car, dans mes quatre jours de marche depuis Tharse, la route ne m'avoit offert que de l'eau. Les environs de la ville sont couverts de villages habités en très-grande partie par des Turcomans.

Au sortir d'Erégli nous trouvâmes deux gentilshommes du pays qui paroissoient gens de distinction; ils firent beaucoup d'amitié au mamelouck, et le menèrent, pour le régaler à un village voisin dont les habitations son toutes creusées dans le roc. Nous y passâmes la nuit; mais moi je fus obligé de passer dans une caverne le reste du jour, pour y garder nos chevaux. Quand le mamelouck revint, il me dit que ces deux hommes lui avoient demandé qui j'étois, et qu'il leur avoit répondu, en leur donnant le change, que j'étois un Circassien qui ne savoit point parler Arabe.

D'Erégli à Larande, où nous allâmes, il y a deux journées. Cette ville-ci, quoique non close, est grande, marchande et bien située. Il y avoit autrefois au centre un grand et fort château dont on voit encore les portes, qui sont en fer et très-belles; mais les murs sont abbatus. D'une ville à l'autre on a, comme je l'ai dit, un beau pays plat; et depuis Lève je n'ai pas vu un seul arbre qui fût en rase campagne.

Il y avoit à Larande deux gentilshommes de Cypre, dont l'un s'appelloit Lyachin Castrico; l'autre, Léon Maschero, et qui tous deux parloient assez bien Français. [Footnote: Les Lusignan, devenus rois de Cypre sur la fin du douzième siècle, avoient introduit dans cette île la langue Française. C'est en Cypre, au passage de saint Louis pour sa croisade d'Egypte que fut fait et publié ce code qu'on appela Assises de Jérusalem, et qui devint le code des Cypriots. La langue Française continua d'être celle de la cour et des gens bien élevés.] Ils me demandèrent quelle étoit ma patrie, et comment je me trouvais là. Je leur répondis que j'étois serviteur de monseigneur de Bourgogne, que je venois de Jérusalem et de Damas, et que j'avoîs suivi la caravane. Ils me parurent très-emerveillés de ce que j'avois pu passer; mais quand ils m'eurent demandé où j'allois, et que j'ajoutai que je retournois par terre en France vers mondit seigneur, ils me dirent que c'étoit chose impossible, et que, quand j'aurois mille vies, je les perdrois toutes. En conséquence ils me proposèrent de retourner en Cypre avec eux. Il y avoit dans l'ile deux galères qui étoient venues y chercher la soeur de roi, accordé en mariage au fils de monseigneur de Savoie, [Footnote: Louis, fils d'Amédée VIII. duc de Savoie. Il épousa en 1432 Anne de Lusignan fille de Jean II, roi de Cypre, mort au mois de Juin, et soeur de Jean III, qui alors étoit sur le trône.] et ils ne doutoient point que le roi, par amour et honneur pour monseigneur de Bourgogne, ne m'y accordât passage. Je leur répondis que puisque Dieu m'avoit fait la grace d'arriver à Larande, il me feroit probablement celle d'aller plus loin, et qu'au reste j'étois résolu d'achever mon voyage ou d'y mourir.

A mon tour je leur demandai où ils alloient. Ils me dirent que leur roi venoit de mourir; que pendant sa vie il avoit toujours entretenu trève avec le grand karman, et que le jeune roi et son conseil les envoyoit vers lui pour renouveller l'alliance. Moi, qui étois curieux de connoître ce grand prince que sa nation considère comme nous notre roi, je les priai de permettre que je les accompagnasse; et ils y consentirent.

Je trouvai à Larande un autre Cypriot. Celui-ci, nommé Perrin Passerot, et marchand, demeuroit depuis quelque temps dans le pays. Il étoit de Famagouste, et en avoit été banni, parce qu'avec un de ses frères il avoit tenté de remettre dans les mains du roi cette ville, qui étoit dans celles des Génois.

Mon mamelouck venoit de recontrer aussi cinq ou six de ses compatriotes. C'étoient de jeunes esclaves Circassiens que l'on conduisoit au soudan. Il voulut à leur passage les régaler; et comme il avoit appris qu'il se trouvoit à Larande des chrétiens, et qu'il soupçonnoit qu'ils auroient du vin, il me pria de lui en procurer. Je cherchai tant que, moyennant la moitié d'un ducat, je trouvai à en acheter demi-peau de chèvre (une demi-outre), et je la lui donnai.

Il montra en la recevant une joie extrême, et alla aussitôt trouver ses camarades, avec lesquelles il passa la nuit tout entière à boire. Pour lui, il en prit tant que le lendemain, dans la route, il manqua d'en mourir; mais il se guérit par une méthode qui leur est propre: dans ces cas-là, ils ont une très-grande bouteille pleine d'eau, et à mesure que leur estomac se vide et se débarrasse, ils boivent de l'eau tant qu'ils peuvent en avaler, comme s'ils vouloient rincer une bouteille, puis ils la rendent et en avalent d'autre. Il employa ainsi à se laver tout le temps de la route jusqu'à midi, et il fut gueri entièrement.

De Larande nous allâmes à Qulongue, appelée par les Grecs Quhonguopoly. [Footnote: Plus bas le copiste a écrit Quohongue et Quhongue. J'écrirai désormais Couhongue.] Il y a d'un lien à l'autre deux journées. Le pays est beau et bien garni de villages; mais il manque d'eau, et n'a, ni d'autres arbres que ceux qu'on a plantés près des habitations pour avoir du fruit, ni d'autre rivière que celle qui coule près de la ville.

Cette ville, grande, marchande, défendue par des fossés en glacis et par de bonnes murailles garnies de tours, est la meilleure qu'ait le karman. Il lui reste un petit château. Jadis elle en avoit un très-fort, qui étoit construit au centre. On l'a jeté bas pour y bâtir le palais du roî. [Footnote: L'auteur, d'après ses préjugés Européens, emploie ici le mot roi pour désigner le prince, le souverain du pays.]

Je restai là quatre jours, afin de donner le temps à l'ambassadeur de Cypre, et à la caravane d'arriver. Il arriva, ainsi qu'elle. Alors j'allai demander à l'ambassadeur que, quand il iroit saluer le karman, il me permît de me joindre à sa suite, et il me promit. Cependant il avoit parmi ses esclaves quatre Grecs de Cypre renégats, dont l'un étoit son huissier d'armes, et qui tous quatre firent auprès de lui des efforts pour l'en détourner; mais il leur répondit qu'il n'y voyoit point d'inconvénient: d'ailleurs j'en avois témoigné tant d'envie qu'il se fit un plaisir de m'obliger.

On vint le prévenir de l'heure à laquelle il pourroit faire sa révérence au roi, lui exposer le sujet de son ambassade, et offrir ses présens; car c'est une coutume au-delà des mers qu'on ne paroit jamais devant un prince sans en apporter quelques-uns. Les siens étoient six pièces de camelot de Cypre, je ne sais combien d'aunes d'écarlate, une quarantaine de pains de sucre, un faucon pélerin et deux arbalètes, avec une douzaine de vires. [Footnote: Vives, grosses flèches qu se lançoient avec l'arbalète.]

On envoya chez lui des genets pour apporter les présens; et, pour sa monture ainsi que pour sa suite, les chevaux qu'avoient laissés à la porte du palais ceux des grands qui étoient venus faire cortège au roi pendant la cérémonie.

Il en monta un, et mit pied à terre à l'entrée du palais; après quoi, nous entrâmes dans une très-grande salle où il pouvoit y avoir environ trois cents personnes. Le roi occupoit la chambre suivante, autour de laquelle étoient rangés trente esclaves, tous debout. Pour lui, il étoit dans un coin, assis sur un tapis par terre, selon la coutume du pays, vêtu de drap d'or cramoisi, et le coude appuyé sur un carreau d'une autre sorte de drap d'or. Près de lui étoit son épée; en avant, son chancelier debout, et autour, à peu de distance, trois hommes assis.

D'abord on fit passer sous ses yeux les présens, qu'il parut à peine regarder; puis l'ambassadeur entra accompagné d'un trucheman, parce qu'il ne savoit point la langue Turque. Quand il eut fait sa révérence, le chancelier lui demanda la lettre dont il étoit porteur, et la lut tout haut. L'ambassadeur alors dit au roi, par son trucheman, que le roi de Cypre envoyoit le saluer, et qu'il le prioit de recevoir avec amitié les présens qu'il lui envoyoit.

Le roi ne lui répondît pas un mot. On le fit asseoir par terre, à leur manière, mais audessous des trois personnes assises, et assez loin du prince. Alors celui-ci demanda comment se portoit son frère le roi de Cypre, et il lui fut répondu qu'il avoit perdu son père, qu'il envoyoit renouveler l'alliance qui du vivant du mort, avoit subsisté entré les deux pays, et que pour lui il la desiroit fort. Je la souhaite également, dit le roi.

Celui-ci demanda encore à l'ambassadeur quand étoit mort le défunt, quel âge avoit son successeur, s'il étoit sage, si son pays lui obéissoit bien; et comme à ces deux dernières questions la réponse fut un oui, il témoigna en être bien-aise.

Après ces paroles on dit à l'ambassadeur de se lever. Il obéit, et prit congé du roi, qui ne se remua pas plus à son départ qu'il ne l'avoit fait à son arrivée. En sortant il trouva devant le palais les chevaux qui l'avoient amené. On lui en fit de nouveau monter un pour le reconduire à sa demeure; mais à peine y fut-il arrivé que les huissiers d'armes se présentèrent à lui. En pareilles cérémonies, c'est la coutume qu'on leur distribue de l'argent, et il en donna.

Il alla ensuite saluer le fils aîné du roi, et lui présenter ses présens et ses lettres. Ce prince étoit, comme son père, entouré de trois personnes assises. Mais quand l'ambassadeur lui fit la révérence, il se leva, se rassit, le fit asseoir à son tour au-dessus des trois personnages. Pour nous autres qui l'accompagnions, on nous plaça bien en arrière. Moi j'avois apperçu à l'écart un banc, sur lequel j'allai me mettre sans façon; mais on vint m'en tirer, et il me fallut plier le jarret et m'accroupir à terre avec les autres. De retour à l'hôtel, nous vîmes arriver un huissier d'armes du fils, comme nous avions vu du père. On lui donna aussi de l'argent, et au reste ces gens-là se contentent de peu.

À leur tour, le roi et son fils en'envoyèrent à l'ambassadeur pour sa dépense; et c'est encore là une coutume. Le premier lui fit passer cinquante aspres, le second trente. L'aspre est la monnoie du pays: il en faut cinquante pour un ducat de Venise.

Je vis le roi traverser la ville en cavalcade. C'étoit un Vendredi jour de fête pour eux, et il alloit faire sa prière. Sa garde étoit composée d'une cinquantaine de cavaliers, la plupart ses esclaves, et d'environ trente archers à pied qui l'entouroient. Il portoit une épée à sa ceinture et un tabolcan à l'arçon de sa selle, selon l'usage du pays. Lui et son fils ont été baptisés à la Grecque, pour ôter le flair (la mauvaise odeur), et l'on m'a dit même que la mère de son fils étoit chrétienne. Il en est ainsi de tous les grands, ils se font baptiser afin qu'ils ne puent point.

Ses états sont considérables; ils commencent à une journée en-de-çà de Tarse; et vont jusqu'au pays d'Amurat-Bey, cet autre karman dont j'ai parlé, et que nous appelons le grand-Turc. Dans ce sens, leur largeur est, dit-on, de vingt lieues au plus; mais ils ont seize journées de long, et je le sais, moi qui les ai traversées. Au nord est, ils s'étendent, m'a-t-on dît, jusqu'aux frontières de Perse.

Le karman possède aussi une côte maritime qu'on nomme les Farsats. Elle se prolonge depuis Tharse jusqu'à Courco, qui est au roi de Cypre, et à un port nommé Zabari. Ce canton produit les meilleurs marins que l'on connaisse; mais ils se sont révoltés contre lui.

Le karman est un beau prince, âgé de trente-deux ans, et qui a épousé la soeur d'Amurat-Bey. Il est fort obéi dans ses états; cependant j'ai entendu des gens qui disent de lui qu'il est très-cruel, et qu'il passe peu de jours sans faire couper des nés, des pieds, des mains, ou mourir quelqu'un. Un homme est-il riche, il le condamne à mort pour s'emparer de ses biens; et j'ai oui dire qu'il s'étoit ainsi défait des plus grands de son pays. Huit jours avant mon arrivée il en avoit fait étrangler un par des chiens. Deux jours après cette exécution il avoit fait mourir une de ses femmes, la mère même de son fils aîné, qui, quand je le vis, ne savoit rien encore de ce meurtre.

Les habitans de ce pays sont de mauvaises gens, voleurs, subtils et grands assassins. Ils se tuent les uns les autres, et la justice qu'il en fait ne les arrête point.

Je trouvai dans Cohongue Antoine Passerot, frère de ce Perrin Passerot que j'avois vu à Larande, qui tous deux accusés d'avoir voulu remettre Famagouste sous la puissance du roi de Cypre, en avoient été bannis, ainsi que je l'ai dit; et ils s'étoient retirés dans le pays du karman, l'un à Larande, l'autre à Couhongue. Mais Antoine venoit d'avoir une mauvaise aventure. Quelquefois péché aveugle les gens: on l'avoit trouvé avec une femme de la loi Mahométane; et sur l'ordre du roi, il avoit été obligé, pour échapper à la mort, de renier la foi catholique, quoiqu'il m'ait paru encore bon chrétien.

Dans nos conversations, il me conta beaucoup de particularités sur le pays, sur le caractère et le gouvernement du seigneur, et principalement sur la manière dont il avoit pris et livré Ramedang.

Le karman, me dit-il, avoit un frère qu'il chassa du pays, et qui alla se réfugier et chercher asile près du soudan. Le soudan n'osoit lui déclarer la guerre; mais il le fit prévenir que s'il ne lui livroit Ramedang, il enverroit son frère avec des troupes la lui faire. Le karman n'hésita point, et plutôt que d'avoir son frère à combattre, il fit envers son beau-frère une grande trahison. Antoine me dit aussi qu'il étoît lâche et sans courage, quoique son peuple soit le plus vaillant de la Turquie. Son vrai nom est Imbreymbas; mais on l'appelle karman, à cause qu'il est seigneur de ce pays.

Quoiqu'il soit allié au grand-Turc, puisqu'il a épousé sa soeur, il le hait fort, parce que celui-ci lui a pris une partie du Karman. Cependant il n'ose l'attaquer, vu que l'autre est trop fort; mais je suis persuadé que s'il le voyoit entrepris avec succès de notre côté, lui, du sien, ne le laisseroit pas en paix.

En traversant ses états j'ai côtoyé une autre contrée qu'on nomme Gaserie. Celle-ci confine, d'une part au Karman, et de l'autre à la Turcomanie, par les hautes montagnes qui sont vers Tharse et vers la Perse. Son seigneur est un vaillant guerrier appelé Gadiroly, lequel a sous ces ordres trente mille hommes d'armes Turcomans, et environ cent mille femmes, aussi braves et aussi bonnes pour le combat que les hommes.

Il y a là quatre seigneurs qui se font continuellement la guerre; c'est Gadiroly, Quharaynich, Quaraychust et le fils de Tamerlan, qui, m'a-t-on dit, gouverne la Perse.

Antoine m'apprit qu'en débouchant des montagnes d'Arménie par dé-là Erégli, j'avois passé à demi-journée d'une ville célèbre où repose le corps de saint Basile; il m'en parla même de manière à me donner envie de la voir. Mais on me représenta si bien ce que je perdois d'advantages en me séparant de la caravane, et ce que j'allois courir de risques en m'exposant seul, que j'y renonçât.

Pour lui, il m'avoua que son dessein étoit de se rendre avec moi auprès de monseigneur le duc; qu'il ne se sentoit nulle envie d'être Sarrasin, et que s'il avoit pris quelque engagement à ce sujet, c'étoit uniquement pour éviter la mort. On vouloit le circoncire; il s'y attendoit chaque jour, et le craignoit fort. C'est un fort bel homme, âgé de trente six ans.

Il me dit encore que les habitans font, dans leurs mosquées, des prières publiques, comme nous, dans les paroisses, nous en faisons tous les dimanches pour les princes chrétiens et pour autres objets dont nous demandons à Dieu l'accomplissement. Or une des choses qu'ils lui demandent, c'est de les préserver de la venue d'un homme tel que Godefroi de Bouillon.

Le chef de la caravane s'apprêtoît à repartir, et j'allai en conséquence prendre congé des ambassadeurs du roi de Cypre. Ils s'étoient flattés de m'emméner avec eux, et ils renouvelèrent leurs instances en m'assurant que jamais je n'acheverois mon voyage; mais je persistai. Ce fut à Couhongue que quittèrent la caravane ceux qui la composoient. Hoyarbarach n'amenoit avec lui que ses gens, sa femme, deux de ses enfans qu'il avoit conduits à la Mecque, une ou deux femmes étrangères, et moi.

Je dis adieu à mon mamelouck. Ce brave homme, qu'on appeloit Mahomet, m'avoit rendu des services sans nombre. Il étoit très-charitable, et faisoit toujours l'aumône quand on la lui demandoit au nom de Dieu. C'étoit par un motif de charité qu'il m'obligeoit, et j'avoue que sans lui je n'eusse pu achever mon voyage qu'avec de très-grandes peines, que souvent j'aurois été exposé au froid et à la faim, et fort embarrassé pour mon cheval.

En le quittant je cherchai à lui témoigner ma reconnoissance; mais il ne voulut rien accepter qu'un couvre-chef de nos toiles fines d'Europe, et cet objet parut lui faire grand plaisir. Il me raconta toutes les occasions venues à sa connoissance, où sans lui, j'aurois couru risque d'être assassiné, et me prévint d'être bien circonspect dans les liaisons que je ferois avec les Sarrasins, parce qu'il s'en trouvoit parmi eux d'aussi mauvais que les Francs. J'écris ceci pour rappeler que celui qui, par amour de Dieu, m'a fait tant de bien, étoit "ung homme hors de nostre foy."

Le pays que nous eûmes à parcourir après être sortis de Couhongue est fort beau, et il a d'assez bons villages; mais les habitans sont mauvais: le chef me défendit même, dans un des villages où nous nous arrêtâmes, de sortir de mon logement, de peur d'être assassiné. Il y a près de ce lieu un bain renommé, où plusieurs malades accourent pour chercher guérison. On y voit des maisons qui jadis appartinrent aux hospitaliers de Jérusalem, et la croix de Jérusalem s'y trouve encore.

Après trois jours de marche nous arrivâmes à une petite ville nommé Achsaray, située au pied d'une haute montagne, qui la garantit du midi. Le pays est uni, mais mal-peuplé, et les habitans passent pour méchans: aussi me fut-il encore défendu de sortir la nuit hors de la maison.

Je voyageai la journée suivante entre deux montagnes dont les cimes sont couronnées d'un peu de bois. Le canton, assez bien peuplé, l'est un partie par des Turcomans; mais il y a beaucoup d'herbages et de marais.

Là je traversai une petite rivière qui sépare ce pays de Karman d'avec l'autre Karman que possède Amurat-Bey, nommé par nous le Grand-Turc. Cette portion ressemble à la première; elle offre comme elle un pays plat, parsemé çà et là de montagnes.

Sur notre route nous côtoyâmes une ville à château, qu'on nomme Achanay. Plus loin est un beau caravanserai où nous comptions passer la nuit; mais il y avoit vingt-cinq ânes. Notre chef ne voulut pas y entrer, et il préféra retourner une lieue on arrière sur ses pas, jusqu'à un gros village où nous logeâmes, et où nous trouvâmes du pain, du fromage et du lait.

De ce lieu je vins à Karassar en deux jours. Carassar, en langue Turque, signifie pierre noire. C'est la capitale de ce pays, dont s'est emparé de force Amurat-Bey. Quoiqu'elle ne soit point fermée, elle est marchande, et a un des plus beaux châteaux que j'aie vus, quoiqu'il n'ait que de l'eau de citerne. Il occupe la cime d'une haute roche, si bien arrondie qu'on la croiroit taillée au ciseau. Au bas est la ville, qui l'entoure de trois côtés; mais elle est à son tour enveloppée, ainsi que lui, par une montagne en croissant, depuis grec jusqu'à mestre (depuis le nord-est jusqu'au nord-ouest). Dans le reste dé la circonférence s'ouvre une plaine que traverse une rivière. Il y avoit peu de temps que les Grecs s'étoient emparés de ce lieu; mais ils l'avoient perdu par leur lâcheté.

On y apprête les pieds de mouton avec une perfection et une propreté que je n'ai vues nulle part. Je m'en régalai d'autant plus volontiers que depuis Couhongue je n'avois pas mangé de viande cuite. On y fait aussi, avec des noix vertes, un mets particulier. Pour cela on les pelé, on les coupe en deux, on les enfile avec une ficelle, et on les arrose de vin cuit, qui se prend tout autour et y forme une gelée comme de la colle. C'est une nourriture assez agréable, sur-tout quand on a faim. Nous fûmes obligés d'y faire une provision de pain et de fromage pour deux jours; et je conviens que j'étois dégoûté de chair crue.

Ces deux jours furent employés à venir de Carassar à Cotthay. Le pays est beau, bien arrosé et garni de montagnes peu élevées. Nous traversâmes un bout de forêt qui me parut remarquable en ce qu'elle est composée entièrement de chênes, et que ces arbres y sont plus gros, plus droits et plus hauts que ceux que j'avois été à portée dé voir jusque-là. D'ailleurs ils n'ont, comme les sapins, de branches qu'à leurs cimes.

Nous vinmes loger dans un caravanserai qui étoit éloigné de toute habitation. Nous y trouvâmes de l'orge et de la paille, et il eût été d'autant plus aisé de nous en approvisionner, qu'il n'y avoit d'autre gardien qu'un seul valet. Mais on n'a rien de semblable à craindre dans ces lieux-là, et il n'est point d'homme assez hardi pour oser y prendre une poignée de marchandise sans payer.

Sur la route est une petite rivière renommée pour son eau Hoyarbarch alla en boire avec ses femmes; il voulut que j'en busse aussi, et lui-même m'en présenta dans son gobelet de cuir. C'étoit la première fois de toute la route qu'il me faisoit cette faveur.

Cotthay, quoique assez considérable, n'a point de murs; mais elle a un beau et grand château composé de trois forteresses placées l'une au-dessus de l'autre sur le penchant d'une montagne, lequel a une double enceinte. C'est dans cette place qu'étoit le fils aîné du grand-Turc.

La ville possède un caravanserai où nous allâmes loger. Déja il y avoit des Turcs, et nous fûmes obligés d'y mettre tous nos chevaux pêle-mêle, selon l'usage; mais le lendemain matin, au moment où j'apprêtois le mien pour partir, je m'aperçus qu'on m'avoit pris l'une des courroies qui me servoit à attacher derrière ma selle le tapis et autres objets que je portoîs en trousse.

D'abord je criai et me fâchai beaucoup. Mais il y avoit là un esclave Turc, l'un de ceux du fils aîné, homme de poids et d'environ cinquante ans, qui, m'entendant et voyant que je ne parlois pas bien la langue, me prit par la main et me conduisit à la porte du caravanserai. Là il me demanda en Italien qui j'étois. Je fus stupéfait d'entendre ce langage dans sa bouche. Je répondis que j'etois Franc. "D'où venez-vous? ajouta-t-il.--De Damas, dans la compagnie d'Hoyarbarach, et je vais à Bourse retrouver un de mes frères.--Eh bien, vous êtes un espion, et vous venez chercher ici des renseignemens sur le pays. Si vous ne l'étiez pas, n'auriez-vous pas dû prendre la mer pou; retourner chez vous?"

Cette inculpation à laquelle je ne m'attendois pas m'interdit; je répondis cependant que les Vénitiens et les Génois se faisoient sur mer une guerre si acharnée que je n'osois m'y risquer. Il me demanda d'où j'étois. Du royaume de France, repartis-je. Etes-vous des environs de Paris? reprit il. Je dis que non, et je lui demandai à mon tour s'il connoissoit Paris. Il me répondit qu'il y avoit été autrefois avec un capitaine nommé Bernabo. "Croyez-moi, ajouta-t-il, allez dans le caravanserai chercher votre cheval, et amenez-le moi ici; car il y a là des esclaves Albaniens qui acheveroient de vous prendre ce qu'il porte encore. Tandis que je le garderai, vous irez déjeuner, et vous ferez pour vous et pour lui une provision de cinq jours, parce que vous serez cinq journées sans rien trouver."

Je profitai du conseil; j'allai m'approvisionner, et je déjeunai avec d'autant plus de plaisir que depuis deux jours je n'avois gouté viande, et que je courois risque de n'en point tâter encore pendant cinq jours.

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