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Chapter M: Orgon (2)

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Oh! je ne dis pas que ce soit une necessite: vous me faites plus ridicule que je ne le suis. Je sais bien que vous n'etes obligee a rien. Ce n'est pas votre faute si je vous aime, et je ne pretends[112] pas que vous m'aimiez. Je ne vous en parle point non plus.

LA COMTESSE, _impatiente, et d'un ton serieux_.

Vous faites fort bien, Monsieur; votre discretion est tout a fait raisonnable. Je m'y attendois, et vous avez tort de croire que je vous fais plus ridicule que vous ne l'etes.

LE MARQUIS.

Tout le mal qu'il y a, c'est que j'epouserai cette fille-ci avec un peu plus de peine que je n'en aurois eu sans vous. Voila toute l'obligation que je vous ai. Adieu, Comtesse.

LA COMTESSE.

Adieu, Marquis. Vous vous en allez donc gaillardement comme cela, sans imaginer d'autre expedient que ce contrat extravagant?

LE MARQUIS.

Eh! quel expedient? Je n'en savois qu'un, qui n'a pas reussi, et je n'en sais plus. Je suis votre tres humble serviteur.

LA COMTESSE.

Bonsoir, Monsieur. Ne perdez point de temps en reverences: la chose presse.

SCENE XX.

LA COMTESSE, _seule_.

Qu'on me dise en vertu de quoi cet homme-la s'est mis dans la tete que je ne l'aime point! Je suis quelquefois, par impatience, tentee de lui dire que je l'aime, pour lui montrer qu'il n'est qu'un idiot... Il faut que je me satisfasse.

SCENE XXI.

LEPINE, LA COMTESSE.

LEPINE.

Puis-je prendre la licence de m'approcher de madame la Comtesse!

LA COMTESSE.

Qu'as-tu a me dire?

LEPINE.

De nous rendre reconcilies[113] monsieur le Marquis et moi.

LA COMTESSE.

Il est vrai qu'avec l'esprit tourne comme il l'a, il est homme a te punir de l'avoir bien servi.

LEPINE.

J'ai le contentement que vous avez approuve mon refus de partir. Il vous a semble que j'etois un serviteur excellent. Madame, ce sont les termes de la louange dont votre justice m'a gratifie.

LA COMTESSE.

Oui, excellent, je le dis encore.

LEPINE.

C'est cependant mon excellence qui fait aujourd'hui que je chancelle dans mon poste. Tout estime que je suis de la plus aimable comtesse, elle verra qu'on me supprime.

LA COMTESSE.

Non, non, il n'y a pas d'apparence. Je parlerai pour toi.

LEPINE.

Madame, enseignez a monsieur le Marquis le merite de mon procede. Ce notaire me consternoit. Dans l'exces de mon zele, je l'ai fait malade, je l'ai fait mort; je l'aurois enterre, sandis![114] le tout par affection, et neanmoins on me gronde, (_S'approchant de la Comtesse d'un air mysterieux._) Je sais, au demeurant, que monsieur le Marquis vous aime: Lisette le sait; nous l'avions meme priee de vous en toucher deux mots pour exciter votre compassion, mais elle a craint la diminution de ses petits profits.

LA COMTESSE.

Je n'entends[115] pas ce que cela veut dire.

LEPINE.

Le voici au net: elle pretend que votre etat de veuve lui rapporte davantage que ne feroit votre etat de femme en puissance d'epoux;[116] que vous lui etes plus profitable, autrement dit, plus lucrative.

LA COMTESSE.

Plus lucrative! C'etoit donc la le motif de ses refus? Lisette est une jolie petite personne!

LEPINE.

Cette prudence ne vous rit[117] pas, elle vous repugne; votre belle ame de comtesse s'en scandalise, mais tout le monde n'est pas comtesse: c'est une pensee de soubrette que je rapporte. Il faut excuser la servitude.[118] Se fache-t-on qu'une fourmi rampe? La mediocrite de l'etat fait que les pensees sont mediocres.[119] Lisette n'a point de bien, et c'est avec de petits sentiments qu'on en amasse.

LA COMTESSE.

L'impertinente! la voici. Va, laisse-nous; je te raccommoderai avec ton maitre. Dis-lui que je le prie de me venir parler.

SCENE XXII.

LISETTE, LA COMTESSE, LEPINE.

LEPINE, _a Lisette_.

Mademoiselle, vous allez trouver le temps orageux; mais ce n'est qu'une gentillesse de ma facon pour obtenir votre coeur.

(_Il s'en va_.)

SCENE XXIII.

LISETTE, LA COMTESSE.

LISETTE, _s'approchant de la Comtesse_.

Que veut-il dire?

LA COMTESSE.

Ah! c'est donc vous?

LISETTE.

Oui, Madame, et la poste n'etoit point partie. Eh bien! que vous a dit le Marquis?

LA COMTESSE.

Vous meritez bien que je l'epouse.

LISETTE.

Je ne sais pas en quoi je le merite; mois ce qui est de certain,[120] c'est que, toute reflexion faite, je venois pour vous le conseiller. (_A part_.) Il faut ceder au torrent.

LA COMTESSE.

Vous me surprenez. Et vos profits, que deviendront-ils?

LISETTE.

Qu'est-ce que c'est que mes profits?

LA COMTESSE.

Oui, vous ne gagneriez plus tant avec moi si j'avois un mari, avez-vous dit a Lepine. Penseroit-on que je serai peut-etre obligee de me remarier pour echapper a la fourberie et aux services interesses de mes domestiques?

LISETTE.

Ah! le coquin! il m'a donc tenu parole! Vous ne savez pas qu'il m'aime, Madame; que par la il a interet que vous epousiez son maitre, et, comme j'ai refuse de vous parler en faveur du Marquis, Lepine a cru que je le desservois aupres de vous; il m'a dit que je m'en repentirois, et voila comme il s'y prend. Mais, en bonne foi, me reconnoissez-vous au discours qu'il me fait tenir? Y a-t-il meme du bon sens? M'en aimerez-vous moins quand vous serez mariee? en serez-vous moins bonne, moins genereuse?

LA COMTESSE.

Je ne pense pas.

LISETTE.

Surtout avec le Marquis, qui, de son cote, est le meilleur homme du monde. Ainsi, qu'est-ce que j'y perdrois? Au contraire, si j'aime tant mes profits, avec vos bienfaits je pourrai encore esperer les siens.

LA COMTESSE.

Sans difficulte.[121]

LISETTE.

Et enfin je pense si differemment que je venois actuellement, comme je vous l'ai dit, tacher de vous porter au mariage en question, parce que je le juge necessaire.

LA COMTESSE.

Voila qui est bien: je vous crois. Je ne savois pas que Lepine vous aimait, et cela change tout: c'est un article[122] qui vous justifie.

LISETTE.

Oui, mais on vous previent bien aisement contre moi. Madame; vous ne rendez guere justice a mon attachement pour vous.

LA COMTESSE.

Tu te trompes: je sais ce que tu vaux, et je n'etois pas si persuadee que tu te l'imagines. N'en parlons plus. Qu'est-ce que tu me voulois dire?

LISETTE.

Que je songeois que le Marquis est un homme estimable.

LA COMTESSE.

Sans contredit. Je n'ai jamais pense autrement.

LISETTE.

Un homme en qui vous aurez l'agrement d'avoir un ami sur sans avoir de maitre.

LA COMTESSE.

Cela est encore vrai: ce n'est pas la ce que je dispute.[123]

LISETTE.

Vos affaires vous fatiguent.

LA COMTESSE.

Plus que je ne puis dire. Je les entends[124] mal, et je suis une paresseuse.

LISETTE.

Vous en avez des instants de mauvaise humeur qui nuisent a votre sante.

LA COMTESSE.

Je n'ai connu mes migraines[125] que depuis mon veuvage.

LISETTE.

Procureurs,[126] avocats,[127] fermiers, le Marquis vous delivreroit de tous ces gens-la.

LA COMTESSE.

Je t'avoue que tu as reflechi la-dessus plus murement que moi. Jusqu'ici je n'ai point de raisons qui combattent les tiennes.

LISETTE.

Savez-vous bien que c'est peut-etre le seul homme qui vous convienne?

LA COMTESSE.

Il faut donc que j'y reve.

LISETTE.

Vous ne vous sentez point de l'eloignement pour lui?

LA COMTESSE.

Non, aucun. Je ne dis pas que je l'aime de ce qu'on appelle passion; mais je n'ai rien dans le coeur qui lui soit contraire.

LISETTE.

Eh! n'est-ce pas assez, vraiment? De la passion! Si, pour vous marier, vous attendez qu'il vous en vienne, vous resterez toujours veuve; et, a proprement parler, ce n'est pas lui que je vous propose d'epouser, c'est son caractere.

LA COMTESSE.

Qui est admirable, j'en conviens.

LISETTE.

Et puis, voyez le service que vous lui rendrez, chemin faisant, en rompant le triste mariage qu'il va conclure plus par desespoir que par interet.

LA COMTESSE.

Oui, c'est une bonne action que je ferai, et il est louable d'en faire autant qu'on peut.

LISETTE.

Surtout quand il n'en coute rien au coeur.

LA COMTESSE.

D'accord. On peut dire assurement que tu plaides bien pour lui. Tu me disposes on ne peut pas mieux; mais il n'aura pas l'esprit d'en profiter, mon enfant.

LISETTE.

D'ou vient[120] donc? Ne vous a-t-il pas parle de son amour?

LA COMTESSE.

Oui, il m'a dit qu'il m'aimoit, et mon premier mouvement a ete d'en paraitre etonnee: c'etoit bien le moins.[129] Sais-tu ce qui est arrive? Qu'il a pris mon etonnement pour de la colere. Il a commence par etablir que je ne pouvois pas le souffrir. En un mot, je le deteste, je suis furieuse contre son amour: voila d'ou il part; moyennant quoi je ne saurais le desabuser sans lui dire: "Monsieur, vous ne savez ce que vous dites;" et ce seroit me jeter a sa tete. Aussi n'en ferai-je rien.

LISETTE.

Oh! c'est une autre affaire: vous avez raison; ce n'est point ce que je vous conseille non plus, et il n'y a qu'a le laisser la.

LA COMTESSE.

Bon! Tu veux que je l'epouse, tu veux que je le laisse la; tu te promenes d'une extremite a l'autre. Eh! peut-etre n'a-t-il pas tant de tort,[130] et que c'est ma faute. Je lui reponds quelquefois avec aigreur.

LISETTE.

J'y pensois: c'est ce que j'allois vous dire. Voulez-vous que j'en parle a Lepine, et que je lui insinue de l'encourager?

LA COMTESSE.

Non, je te le defends, Lisette, a moins que je n'y sois pour rien.[131]

LISETTE.

Apparemment, ce n'est pas vous qui vous en avisez: c'est moi.

LA COMTESSE.

En ce cas, je n'y prends point de part. Si je l'epouse, c'est a toi a qui il en aura obligation[132] et je pretends qu'il le sache, afin qu'il t'en recompense.

LISETTE.

Comme il vous plaira, Madame.

LA COMTESSE.

A propos, cette robe brune qui me deplait, l'as-tu prise? J'ai oublie de te dire que je te la donne.

LISETTE.

Voyez comme votre mariage diminuera mes profits! Je vous quitte pour chercher Lepine; mais ce n'est pas la peine; voila le Marquis, et je vous laisse.

SCENE XXIV.

LE MARQUIS, LA COMTESSE.

LE MARQUIS.

Voici cette lettre que je viens de faire pour le notaire; mais je ne sais pas si elle partira: je ne suis pas d'accord avec moi-meme. On dit que vous souhaitez me parler, Comtesse.

LA COMTESSE.

Oui, c'est en faveur de Lepine. Il n'a voulu que vous rendre service; il craint que vous ne le congediiez,[133] et vous m'obligerez de le garder: c'est une grace que vous ne me refuserez pas, puisque vous dites que vous m'aimez.

LE MARQUIS.

Vraiment oui, je vous aime, et ne vous aimerai encore que trop longtemps.

LA COMTESSE.

Je ne vous en empeche pas.

LE MARQUIS.

Parbleu! je vous en defierois, puisque je ne saurois m'en empecher moi- meme.

LA COMTESSE, _riant_.

Ha! ha! ha! Ce ton brusque me fait rire.

LE MARQUIS.

Oh! oui, la chose est fort plaisante![134]

LA COMTESSE.

Plus que vous ne pensez.

LE MARQUIS.

Ma foi, je pense que je voudrois ne vous avoir jamais vue.

LA COMTESSE.

Votre inclination s'explique avec des graces infinies.

LE MARQUIS.

Bon! des graces! A quoi me serviroient-elles? N'a-t-il pas plu a votre coeur de me trouver haissable?

LA COMTESSE.

Que vous etes impatientant avec votre haine! Eh! quelles preuves avez-vous de la mienne? Vous n'en avez que de ma patience a ecouter la bizarrerie des discours que vous me tenez toujours. Vous ai-je jamais dit un mot de ce que vous m'avez fait dire, ni que vous me fachiez, ni que je vous hais, ni que je vous raille? Toutes visions que vous prenez, je ne sais comment, dans votre tete, et que vous vous figurez venir de moi; visions que vous grossissez, que vous multipliez a chaque fois que vous me repondez ou que vous croyez me repondre: car vous etes d'une maladresse! Ce n'est non plus a moi a qui vous repondez qu'a qui ne vous parla jamais;[135] et cependant monsieur se plaint.

LE MARQUIS.

C'est que monsieur est un extravagant.

LA COMTESSE.

C'est, du moins, le plus insupportable homme que je connoisse. Oui, vous pouvez etre persuade qu'il n'y a rien de si original que vos conversations avec moi, de si incroyable.

LE MARQUIS.

Comme votre aversion m'accommode![136]

LA COMTESSE.

Vous allez voir. Tenez, vous dites que vous m'aimez, n'est-ce pas? et je vous crois. Mais voyons: que souhaiteriez-vous que je vous repondisse?

LE MARQUIS.

Ce que je souhaiterois? Voila qui est bien difficile[137] a deviner! Parbleu! vous le savez de reste.[138]

LA COMTESSE.

Eh bien! ne l'ai-je pas dit? Est-ce la me repondre? Allez, Monsieur, je ne vous aimerai jamais, non, jamais.

LE MARQUIS.

Tant pis, Madame tant pis. Je vous prie de trouver bon que j'en sois fache.

LA COMTESSE.

Apprenez donc, lorsqu'on dit aux gens qu'on les aime, qu'il faut du moins leur demander ce qu'ils en pensent.

LE MARQUIS.

Quelle chicane vous me faites!

LA COMTESSE.

Je n'y saurais tenir. Adieu.

LE MARQUIS.

Eh bien! Madame, je vous aime. Qu'en pensez-vous? Et, encore une fois, qu'en pensez-vous?

LA COMTESSE.

Ah! ce que je pense?[139] Que je le veux bien, Monsieur; et, encore une fois, que je le veux bien: car, si je ne m'y prenois pas de cette facon, nous ne finirions jamais.

LE MARQUIS.

Ah! vous le voulez bien? Ah! je respire! Comtesse, donnez-moi votre main, que je la baise.

SCENE DERNIERE.

LA COMTESSE, LE MARQUIS, HORTENSE, LE CHEVALIER, LISETTE, LEPINE.

HORTENSE.

Votre billet est-il pret, Marquis? Mais vous baisez la main de la Comtesse, ce me semble?

LE MARQUIS.

Oui, c'est pour la remercier du peu de regret que j'ai aux[140] deux cent mille francs que je vous donne.

HORTENSE.

Et moi, sans compliment, je vous remercie de vouloir bien les perdre.

LE CHEVALIER.

Nous voila donc contents. Que je vous embrasse, Marquis! (_A la Comtesse._) Comtesse, voila le denouement que nous attendions.

LA COMTESSE, _en s'en allant_.

Eh bien! vous n'attendrez plus.

LISETTE, _a Lepine_.

Maraud, je crois, en effet, qu'il faudra que je t'epouse.

LEPINE.

Je l'avois entrepris.

* * * * *

LES FAUSSES CONFIDENCES

COMEDIE EN TROIS ACTES

_Representee pour la premiere fois par les Comediens Italiens ordinaires du Roi, le 16 mars 1737._

ACTEURS.

ARAMINTE,[1] fille de Madame Argante. DORANTE, neveu de Monsieur Remy. Monsieur REMY,[2] procureur.[3] Madame ARGANTE.[4] ARLEQUIN,[5] valet d'Araminte. DUBOIS,[6] ancien valet de Dorante. MARTON, suivante d'Araminte. LE COMTE. Un DOMESTIQUE parlant Un GARCON joaillier.[7]

_La scene est chez Madame Argante_.

ACTE I

SCENE PREMIERE.

DORANTE, ARLEQUIN.

ARLEQUIN, _introduisant Dorante_.

Ayez la bonte, Monsieur, de vous asseoir un moment dans cette salle; Mademoiselle Marton est chez Madame, et ne tardera pas a descendre.

DORANTE.

Je vous suis oblige.

ARLEQUIN.

Si vous voulez, je vous tiendrai compagnie, de peur que l'ennui ne vous prenne; nous discourrons en attendant.

DORANTE.

Je vous remercie; ce n'est pas la peine, ne vous detournez[8] point.

ARLEQUIN.

Voyez, Monsieur, n'en faites pas de facon:[9] nous avons ordre de Madame d'etre honnete,[10] et vous etes temoin que je le suis.

DORANTE.

Non, vous dis-je; je serai bien aise d'etre un moment seul.

ARLEQUIN.

Excusez, Monsieur, et restez a votre fantaisie.

SCENE II.

DORANTE, DUBOIS, _entrant avec un air de mystere_.

DORANTE.

Ah! te voila?

DUBOIS.

Oui, je vous guettois.

DORANTE.

J'ai cru que je ne pourrais me debarrasser d'un domestique qui m'a introduit ici, et qui vouloit absolument me desennuyer en restant. Dis- moi, monsieur Remy n'est donc pas encore venu?

DUBOIS.

Non; mais voici l'heure a peu pres qu'il[11] vous a dit qu'il arriveroit. (_Il cherche et regarde_.) N'y a-t-il la personne qui nous voie ensemble? Il est essentiel que les domestiques ici ne sachent pas que je vous connoisse.

DORANTE.

Je ne vois personne.

DUBOIS.

Vous n'avez rien dit de notre projet a monsieur Remy, votre parent?

DORANTE.

Pas le moindre mot. Il me presente de la meilleure foi du monde, en qualite d'intendant, a cette dame-ci, dont je lui ai parle, et dont il se trouve le procureur[12]; il ne sait point du tout que c'est toi qui m'as adresse a lui. Il la prevint hier; il m'a dit que je me rendisse ce matin ici, qu'il me presenteroit a elle, qu'il y seroit avant moi, ou que, s'il n'y etoit pas encore, je demandasse une mademoiselle Marton. Voila tout, et je n'aurois garde de lui confier notre projet, non plus qu'a personne: il me paroit extravagant a moi qui m'y prete. Je n'en suis pourtant pas moins sensible a ta bonne volonte. Dubois, tu m'as servi, je n'ai pu te garder, je n'ai pu meme te bien recompenser de ton zele; malgre cela, il t'est venu dans l'esprit de faire ma fortune: en verite, il n'est point de reconnoissance que je ne te doive.

DUBOIS.

Laissons cela, Monsieur; tenez, en un mot, je suis content de vous, vous m'avez toujours plu; vous etes un excellent homme, un homme que j'aime; et, si j'avois bien de l'argent, il seroit encore a votre service.

DORANTE.

Quand pourrai-je reconnoitre tes sentiments pour moi? Ma fortune seroit la tienne. Mais je n'attends rien de notre entreprise, que la honte d'etre renvoye demain.

DUBOIS.

Eh bien! vous vous en retournerez.

DORANTE.

Cette femme-ci a un rang dans le monde; elle est liee avec tout ce qu'il y a de mieux: veuve d'un mari qui avoit une grande charge dans les finances[13]; et tu crois qu'elle fera quelque attention a moi, que je l'epouserai, moi qui ne suis rien, moi qui n'ai point de bien?

DUBOIS.

Point de bien! Votre bonne mine est un Perou.[14] Tournez-vous un peu, que je vous considere encore. Allons, Monsieur, vous vous moquez, il n'y a point de plus grand seigneur que vous a Paris, Voila une taille qui vaut toutes les dignites possibles, et notre affaire est infaillible: il me semble que je vous vois deja en deshabille dans l'appartement de Madame.

DORANTE.

Quelle chimere!

DUBOIS.

Oui, je le soutiens; vous etes actuellement dans votre salle, et vos equipages sont sous la remise.

DORANTE.

Elle a plus de cinquante mille livres de rente, Dubois.

DUBOIS.

Ah! vous en avez bien soixante pour le moins.

DORANTE.

Et tu me dis qu'elle est extremement raisonnable.

DUBOIS.

Tant mieux pour vous, et tant pis pour elle. Si vous lui plaisez, elle en sera si honteuse, elle se debattra tant, elle deviendra si foible, qu'elle ne pourra se soutenir qu'en epousant; vous m'en direz des nouvelles.[15] Vous l'avez vue, et vous l'aimez.

DORANTE.

Je l'aime avec passion, et c'est ce qui fait que je tremble.

DUBOIS.

Oh! vous m'impatientez avec vos terreurs: eh! que diantre![16] un peu de confiance; vous reussirez, vous dis-je. Je m'en charge, je le veux, je l'ai mis la[17]; nous sommes convenus de toutes nos actions, toutes nos mesures sont prises; je connois l'humeur de ma maitresse, je sais votre merite, je sais mes talents, je vous conduis, et on vous aimera, toute raisonnable qu'on est; on vous epousera, toute fiere qu'on est, et on vous enrichira, tout ruine que vous etes, entendez-vous? Fierte, raison et richesse, il faudra que tout se rende. Quand l'amour parle, il est le maitre, et il parlera. Adieu; je vous quitte. J'entends quelqu'un: c'est peut-etre monsieur Remy. Nous voila embarques, poursuivons. (_Il fait quelques pas, et revient_.) A propos, tachez que Marton prenne un peu de gout pour vous. L'amour et moi nous ferons le reste.

SCENE III.

M. REMY, DORANTE.

M. REMY.

Bonjour, mon neveu; je suis bien aise de vous voir exact. Mademoiselle Marton va venir; on est alle l'avertir. La connoissez-vous?

DORANTE.

Non, Monsieur; pourquoi me le demandez-vous?

M. REMY.

C'est qu'en venant ici j'ai reve a une chose... Elle est jolie, au moins.

DORANTE.

Je le crois.

M. REMY.

Et de fort bonne famille. C'est moi qui ai succede a son pere; il etoit fort ami du votre: homme un peu derange[18]; sa fille est restee sans bien; la dame d'ici a voulu l'avoir; elle l'aime, la traite bien moins en suivante qu'en amie, lui a fait beaucoup de bien, lui en fera encore, et a offert meme de la marier. Marton a d'ailleurs une vieille parente asthmatique dont elle herite, et qui est a son aise. Vous allez etre tous deux dans la meme maison; je suis d'avis que vous l'epousiez; qu'en dites- vous?

DORANTE, _sourit a part_.

Eh!... mais je ne pensois pas a elle.

M. REMY.

Eh bien! je vous avertis d'y penser; tachez de lui plaire. Vous n'avez rien, mon neveu, je dis rien qu'un peu d'esperance; vous etes mon heritier, mais je me porte bien, et je ferai durer cela le plus longtemps que je pourrai, sans compter que je puis me marier. Je n'en ai point d'envie; mais cette envie-la vient tout d'un coup; il y a tant de minois qui vous la donnent! Avec une femme on a des enfants, c'est la coutume; auquel cas, serviteur au collateral.[19] Ainsi, mon neveu, prenez toujours vos petites precautions, et vous mettez[20] en etat de vous passer de mon bien, que je vous destine aujourd'hui, et que je vous oterai demain peut- etre.

DORANTE.

Vous avez raison, Monsieur, et c'est aussi a quoi je vais travailler.

M. REMY.

Je vous y exhorte. Voici mademoiselle Marton: eloignez-vous de deux pas, pour me donner le temps de lui demander comment elle vous trouve. (_Dorante s'ecarte un peu._)

SCENE IV.

M. REMY, MARTON, DORANTE.

MARTON.

Je suis fachee, Monsieur, de vous avoir fait attendre; mais j'avois affaire chez Madame.

M. REMY.

Il n'y a pas grand mal, Mademoiselle, j'arrive. Que pensez-vous de ce grand garcon-la? (_Montrant Dorante_.)

MARTON, _riant_.

Eh! par quelle raison, monsieur Remy, faut-il que je vous le dise?

M. REMY.

C'est qu'il est mon neveu.

MARTON.

Eh bien! ce neveu-la est bon a montrer; il ne depare point la famille.

M. REMY.

Tout de bon? C'est de lui dont[21] j'ai parle a Madame pour intendant, et je suis charme qu'il vous revienne.[22] Il vous a deja vue plus d'une fois chez moi quand vous y etes venue; vous en souvenez-vous?

MARTON.

Non, je n'en ai point d'idee.

M. REMY.

On ne prend pas garde a tout. Savez-vous ce qu'il me dit la premiere fois qu'il vous vit? "Quelle est cette jolie fille-la?" (_Marton sourit_.) Approchez, mon neveu. Mademoiselle, votre pere et le sien s'aimoient beaucoup; pourquoi les enfants ne s'aimeroient-ils pas? En voila un qui ne demande pas mieux; c'est un coeur qui se presente bien.

DORANTE, _embarrasse_.

II n'y a rien la de difficile a croire.

M. REMY.

Voyez comme il vous regarde. Vous ne feriez pas la une si mauvaise emplette.

MARTON.

J'en suis persuadee; Monsieur previent en sa faveur,[23] et il faudra voir.

M. REMY.

Bon, bon! il faudra! Je ne m'en irai point que cela ne soit vu.

MARTON, _riant_.

Je craindrois d'aller trop vite.

DORANTE.

Vous importunez Mademoiselle, Monsieur.

MARTON, _riant_.

Je n'ai pourtant pas l'air si indocile.

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