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Chapter M: Remy

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Eh bien! quoi? c'est de l'amour qu'il a; ce n'est pas d'aujourd'hui que les belles personnes en donnent, et, tel que vous le voyez, il n'en a pas pris pour toutes celles qui auroient bien voulu lui en donner. Cet amour- la lui coute quinze mille livres de rente, sans compter les mers qu'il veut courir; voila le mal: car, au reste, s'il etoit riche, le personnage en vaudroit bien un autre; il pourroit bien dire qu'il adore. (_Contrefaisant madame Argante._) Et cela ne seroit point si ridicule. Accommodez-vous; au reste, je suis votre serviteur, Madame.

(_Il sort._)

MARTON.

Fera-t-on monter l'intendant que monsieur le Comte a amene, Madame?

ARAMINTE.

N'entendrai-je parler que d'intendant? Allez-vous en, vous prenez mal votre temps pour me faire des questions.

(_Marton sort._)

Mme. ARGANTE.

Mais, ma fille, elle a raison; c'est monsieur le Comte qui vous en repond, il n'y a qu'a le prendre.

ARAMINTE.

Et moi je n'en veux point.

LE COMTE.

Est-ce a cause[153] qu'il vient de ma part, Madame?

ARAMINTE.

Vous etes le maitre d'interpreter, Monsieur; mais je n'en veux point.

LE COMTE.

Vous vous expliquez la-dessus d'un air de vivacite qui m'etonne.

Mme. ARGANTE.

Mais en effet, je ne vous reconnois pas. Qu'est-ce qui vous fache?

ARAMINTE.

Tout: on s'y est mal pris; il y a dans tout ceci des facons si desagreables, des moyens si offensants, que tout m'en choque.

Mme. ARGANTE, _etonnee_.

On ne vous entend[154] point.

LE COMTE.

Quoique je n'aie aucune part a ce qui vient de se passer, je ne m'apercois que trop, Madame, que je ne suis pas exempt de votre mauvaise humeur, et je serois fache d'y contribuer davantage par ma presence.

Mme. ARGANTE.

Non, Monsieur, je vous suis. Ma fille, je retiens monsieur le Comte; vous allez venir nous trouver apparemment.[155] Vous n'y songez pas,[156] Araminte, on ne sait que penser.

SCENE IX.

ARAMINTE, DUBOIS.

DUBOIS.

Enfin, Madame, a ce que je vois, vous en voila delivree[157]: qu'il devienne tout ce qu'il voudra a present, tout le monde a ete temoin de sa folie, et vous n'avez plus rien a craindre de sa douleur; il ne dit mot. Au reste, je viens seulement de le rencontrer, plus mort que vif, qui traversoit la galerie pour aller chez lui. Vous auriez trop ri de le voir soupirer; il m'a pourtant fait pitie: je l'ai vu si defait, si pale et si triste, que j'ai eu peur qu'il ne se trouve mal.

ARAMINTE, _qui ne l'a pas regarde jusque-la, et qui a toujours reve, dit d'un ton haut_.

Mais qu'on aille donc voir! Quelqu'un l'a-t-il suivi? Que ne le secouriez- vous? Faut-il tuer cet homme?

DUBOIS.

J'y ai pourvu, Madame; j'ai appele Arlequin, qui ne le quittera pas, et je crois d'ailleurs qu'il n'arrivera rien: voila qui est fini; je ne suis venu que pour vous dire une chose, c'est que je pense qu'il demandera a vous parler, et je ne conseille pas a Madame de le voir davantage: ce n'est pas la peine.

ARAMINTE, _sechement_.

Ne vous embarrassez pas, ce sont mes affaires.

DUBOIS.

En un mot, vous en etes quitte, et cela par le moyen de cette lettre qu'on vous a lue, et que mademoiselle Marton a tiree d'Arlequin par mon avis. Je me suis doute qu'elle pourrait vous etre utile, et c'est une excellente idee que j'ai eue la, n'est-ce pas, Madame?

ARAMINTE, _froidement_.

Quoi! c'est a vous que j'ai l'obligation de la scene qui vient de se passer?

DUBOIS, _librement_.

Oui, Madame.

ARAMINTE.

Mechant valet, ne vous presentez plus devant moi.

DUBOIS, _comme etonne_.

Helas! Madame, j'ai cru bien faire.

ARAMINTE.

Allez, malheureux! Il falloit m'obeir; je vous avois dit de ne plus vous en meler: vous m'avez jetee dans tous les desagrements que je voulois eviter. C'est vous qui avez repandu tous les soupcons qu'on a eus[158] sur son compte, et ce n'est pas par attachement pour moi que vous m'avez appris qu'il m'aimoit: ce n'est que par le plaisir de faire du mal. Il m'importoit peu d'en etre instruite: c'est un amour que je n'aurois jamais su, et je le trouve bien malheureux d'avoir eu affaire a vous, lui qui a ete votre maitre, qui vous affectionnoit, qui vous a bien traite, qui vient, tout recemment encore, de vous prier a genoux de lui garder le secret. Vous l'assassinez, vous me trahissez moi-meme: il faut que vous soyez capable de tout. Que je ne vous voie jamais, et point de replique.

DUBOIS, _s'en va en riant_.

Allons, voila qui est parfait.

SCENE X.

ARAMINTE, MARTON.

MARTON, _triste_.

La maniere dont vous m'avez renvoyee il n'y a qu'un moment me montre que je vous suis desagreable, Madame, et je crois vous faire plaisir en vous demandant mon conge.

ARAMINTE, _froidement_.

Je vous le donne.

MARTON.

Votre intention est-elle que je sorte des aujourd'hui, Madame?

ARAMINTE.

Comme vous voudrez.

MARTON.

Cette aventure-ci est bien triste pour moi!

ARAMINTE.

Oh! point d'explication, s'il vous plait.

MARTON.

Je suis au desespoir!

ARAMINTE, _avec impatience_.

Est-ce que vous etes fachee de vous en aller? Eh bien! restez, Mademoiselle, restez: j'y consens; mais finissons.

MARTON.

Apres les bienfaits dont vous m'avez comblee, que ferois-je aupres de vous a present que je vous suis suspecte, et que j'ai perdu toute votre confiance?

ARAMINTE.

Mais que voulez-vous que je vous confie? Inventerai-je des secrets pour vous les dire?

MARTON.

Il est pourtant vrai que vous me renvoyez, Madame, D'ou vient ma disgrace.

ARAMINTE.

Elle est dans votre imagination. Vous me demandez votre conge, je vous le donne.

MARTON.

Ah! Madame, pourquoi m'avez-vous exposee au malheur de vous deplaire? J'ai persecute par ignorance l'homme du monde le plus aimable, qui vous aime plus qu'on n'a jamais aime.

ARAMINTE, _a part_.

Helas.

MARTON.

Et a qui je n'ai rien a reprocher: car il vient de me parler. J'etois son ennemie, et je ne la suis plus. Il m'a tout dit. Il ne m'avoit jamais vue: c'est monsieur Remy qui m'a trompee, et j'excuse Dorante.

ARAMINTE.

A la bonne heure.

MARTON.

Pourquoi avez-vous eu la cruaute de m'abandonner au hasard d'aimer un homme qui n'est pas fait pour moi, qui est digne de vous, et que j'ai jete dans une douleur dont je suis penetree.

ARAMINTE, _d'un ton doux_.

Tu l'aimois donc, Marton?

MARTON.

Laissons la mes sentiments. Rendez-moi votre amitie comme je l'avois, et je serai contente.

ARAMINTE.

Ah! je te la rends toute entiere.

MARTON, _lui baisant la main_.

Me voila consolee.

ARAMINTE.

Non, Marton, tu ne l'es pas encore. Tu pleures, et tu m'attendris.

MARTON.

N'y prenez point garde. Rien ne m'est si cher que vous!

ARAMINTE.

Va, je pretends bien te faire oublier tous tes chagrins. Je pense que voici Arlequin.

SCENE XI.

ARAMINTE, MARTON, ARLEQUIN.

ARAMINTE.

Que veux-tu?

ARLEQUIN, _pleurant et sanglotant_.

J'aurois bien de la peine a vous le dire, car je suis dans une detresse qui me coupe entierement la parole, a cause de la trahison que mademoiselle Marton m'a faite. Ah! quelle ingrate perfidie!

MARTON.

Laisse la ta perfidie, et nous dis[159] ce que tu veux.

ARLEQUIN.

Ah! cette pauvre lettre! Quelle escroquerie!

ARAMINTE.

Dis donc.

ARLEQUIN.

Monsieur Dorante vous demande a genoux qu'il vienne ici vous rendre compte des paperasses qu'il a eues[160] dans les mains depuis qu'il est ici. Il m'attend a la porte, ou il pleure.

MARTON.

Dis-lui qu'il vienne.

ARLEQUIN.

Le voulez-vous, Madame? car je ne me fie pas a elle. Quand on m'a une fois affronte[161] je n'en reviens point.

MARTON, _d'un air triste et attendri_.

Parlez-lui, Madame; je vous laisse,

ARLEQUIN, _quand Marton est partie_.

Vous ne me repondez point. Madame.

ARAMINTE.

Il peut venir.

(_Arlequin sort_.)

SCENE XII.

DORANTE, ARAMINTE.

ARAMINTE.

Approchez, Dorante.

DORANTE.

Je n'ose presque paroitre devant vous.

ARAMINTE, _a part_.

Ah! je n'ai guere plus d'assurance que lui. (_Haut_.) Pourquoi vouloir me rendre compte de mes papiers? Je m'en fie bien a vous. Ce n'est pas la- dessus que j'aurai a me plaindre.

DORANTE.

Madame... j'ai autre chose a dire... Je suis si interdit, si tremblant, que je ne saurais parler.

ARAMINTE, _a part, avec emotion_.

Ah! que je crains la fin de tout ceci!

DORANTE, _emu_.

Un de vos fermiers[162] est venu tantot, Madame.

ARAMINTE, _emue_.

Un de mes fermiers!... Cela se peut.

DORANTE.

Oui, Madame... il est venu.

ARAMINTE, _toujours emue_.

Je n'en doute pas.

DORANTE, _emu_.

Et j'ai de l'argent a vous remettre.

ARAMINTE.

Ah! de l'argent!... Nous verrons.

DORANTE.

Quand il vous plaira, Madame, de le recevoir.

ARAMINTE.

Oui... je le recevrai... vous me le donnerez. (_A part._) Je ne sais ce que je lui reponds.

DORANTE.

Ne seroit-il pas temps de vous l'apporter ce soir ou demain, Madame?

ARAMINTE.

Demain, dites-vous? Comment vous garder jusque-la, apres ce qui est arrive?

DORANTE, _plaintivement_.

De tout le temps de ma vie que je vais passer loin de vous, je n'aurois plus que ce seul jour qui m'en seroit precieux.

ARAMINTE.

Il n'y a pas moyen, Dorante: il faut se quitter. On sait que vous m'aimez, et on croiroit que je n'en suis pas fachee.

DORANTE.

Helas! Madame, que je vais etre a plaindre!

ARAMINTE.

Ah! allez, Dorante, chacun a ses chagrins.

DORANTE.

J'ai tout perdu! J'avois un portrait, et je ne l'ai plus.

ARAMINTE.

A quoi vous sert de l'avoir? vous savez peindre.

DORANTE.

Je ne pourrai de longtemps m'en dedommager. D'ailleurs, celui-ci m'auroit ete bien cher! Il a ete entre vos mains, Madame.

ARAMINTE.

Mais vous n'etes pas raisonnable.

DORANTE.

Ah! Madame, je vais etre eloigne de vous. Vous serez assez vengee; n'ajoutez rien a ma douleur.

ARAMINTE.

Vous donner mon portrait! Songez-vous que ce seroit avouer que je vous aime.

DORANTE.

Que vous m'aimez, Madame! Quelle idee! Qui pourrait se l'imaginer?

ARAMINTE, _d'un ton vif et naif_.

Et voila pourtant ce qui m'arrive.

DORANTE, _se jetant a ses genoux_.

Je me meurs!

ARAMINTE.

Je ne sais plus ou je suis. Moderez votre joie; levez-vous, Dorante.

DORANTE _se leve, et tendrement_.

Je ne la merite pas. Cette joie me transporte. Je ne la merite pas. Madame. Vous allez me l'oter, mais n'importe, il faut que vous soyez instruite.

ARAMINTE, _etonne_.

Comment! que voulez-vous dire?

DORANTE.

Dans tout ce qui s'est passe chez vous, il n'y a rien de vrai que ma passion, qui est infinie, et que le portrait que j'ai fait. Tous les incidents qui sont arrives partent de l'industrie d'un domestique qui savoit mon amour, qui m'en plaint, qui, par le charme de l'esperance du plaisir de vous voir, m'a pour ainsi dire force de consentir a son stratageme: il vouloit me faire valoir aupres de vous, Voila, Madame, ce que mon respect, mon amour et mon caractere ne me permettent pas de vous cacher. J'aime encore mieux regretter votre tendresse que de la devoir a l'artifice qui me l'a acquise; j'aime mieux votre haine que le remords d'avoir trompe ce que j'adore.

ARAMINTE, _le regardant quelque temps sans parler_.

Si j'apprenois cela d'un autre que de vous, je vous hairais sans doute; mais l'aveu que vous m'en faites vous-meme, dans un moment comme celui-ci, change tout. Ce trait de sincerite me charme, me paroit incroyable, et vous etes le plus honnete homme du monde. Apres tout, puisque vous m'aimez veritablement, ce que vous avez fait pour gagner mon coeur n'est point blamable: il est permis a un amant de chercher les moyens de plaire, et on doit lui pardonner lorsqu'il a reussi.

DORANTE.

Quoi! la charmante Araminte daigne me justifier?

ARAMINTE.

Voici le Comte avec ma mere; ne dites mot, et laissez-moi parler.

SCENE DERNIERE.

DORANTE, ARAMINTE, LE COMTE, Mme. ARGANTE.

Mme. ARGANTE, _voyant Dorante_.

Quoi! le voila encore!

ARAMINTE, _froidement_.

Oui, ma mere. (_Au Comte_.) Monsieur le Comte, il etoit question de mariage entre vous et moi, et il n'y faut plus penser. Vous meritez qu'on vous aime; mon coeur n'est point en etat de vous rendre justice, et je ne suis pas d'un rang qui vous convienne.

Mme. ARGANTE.

Quoi donc! que signifie ce discours?

LE COMTE.

Je vous entends,[163] Madame, et, sans l'avoir dit a Madame (_montrant madame Argante_), je songeois a me retirer. J'ai devine tout: Dorante n'est venu chez vous qu'a cause[164] qu'il vous aimoit; il vous a plu, vous voulez lui faire sa fortune: voila tout ce que vous alliez dire.

ARAMINTE.

Je n'ai rien a ajouter.

Mme. ARGANTE, _outree_.

La fortune a cet homme-la!

LE COMTE, _tristement_.

Il n'y a plus que notre discussion, que nous reglerons a l'amiable; j'ai dit que je ne plaiderois point, et je tiendrai parole.

ARAMINTE.

Vous etes bien genereux; envoyez-moi quelqu'un qui en decide, et ce sera assez.

Mme. ARGANTE.

Ah! la belle chute! Ah! ce maudit intendant! Qu'il soit votre mari tant qu'il vous plaira, mais il ne sera jamais mon gendre.

ARAMINTE.

Laissons passer sa colere, et finissons.

(_Ils sortent_.)

DUBOIS.

Ouf! ma gloire m'accable; je meriterois bien d'appeler cette femme-la ma bru.[165]

ARLEQUIN.

Pardi,[166] nous nous soucions bien de ton tableau a present! L'original nous en fournira bien d'autres copies.

* * * * *

NOTES.

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