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Chapter III: Prologue: La Piete (1)

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Du séjour bienheureux de la Divinité
Je descends dans ce lieu, par la Grace habité.
L'Innocence s'y plaît, ma compagne éternelle,
Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle.
Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints 5
Tout un peuple naissant est formé par mes mains.
Je nourris dans son coeur la semence féconde
Des vertus dont il doit sanctifier le monde.
Un roi qui me protége, un roi victorieux,
A commis à mes soins ce dépôt précieux. 10
C'est lui qui rassembla ces colombes timides,
Éparses en cent lieux, sans secours et sans guides.
Pour elles à sa porte élevant ce palais,
Il leur y fit trouver l'abondance et la paix.

Grand Dieu, que cet ouvrage ait place en ta mémoire. 15
Que tous les soins qu'il prend pour soutenir la gloire
Soient gravés de ta main au livre où sont écrits
Les noms prédestinés des rois que tu chéris.
Tu m'écoutes. Ma voix ne t'est point étrangère.
Je suis la Piété, cette fille si chère, 20
Qui t'offre de ce roi les plus tendres soupirs.
Du feu de ton amour j'allume ses desirs.
Du zèle qui pour toi l'enflamme et le dévore
La chaleur se répand du couchant à l'aurore.
Tu le vois tous les jours, devant toi prosterné, 25
Humilier ce front de splendeur couronné,
Et confondant l'orgueil par d'augustes exemples,
Baiser avec respect le pavé de tes temples.
De ta gloire animé, lui seul de tant de rois
S'arme pour ta querelle, et combat pour tes droits. 30
Le perfide intérêt, l'aveugle jalousie
S'unissent centre toi pour l'affreuse hérésie;
La discorde en fureur frémit de toutes parts;
Tout semble abandonner tes sacrés etendards,
Et l'enfer, couvrant tout de ses vapeurs funèbres, 35
Sur les yeux les plus saints a jeté ses ténèbres.
Lui seul, invariable et fondé sur la foi,
Ne cherche, ne regarde et n'écoute que toi;
Et bravant du demon l'impuissant artifice,
De la religion soutient tout l'édifice. 40
Grand Dieu, juge ta cause, et déploie aujourd'hui
Ce bras, ce même bras qui combattait pour lui,
Lorsque des nations à sa perte animées
Le Rhin vit tant de fois disperser les armées.
Des mêmes ennemis je reconnais l'orgueil; 45
Ils viennent se briser contre le même écueil.
Déjà, rompant partout leurs plus fermes barrières,
Du debris de leurs forts il couvre ses frontières.

Tu lui donnes un fils prompt à le seconder,
Qui sait combattre, plaire, obéir, commander; 50
Un fils qui, comme lui, suivi de la victoire,
Semble à gagner son coeur borner toute sa gloire,
Un fils à tous ses vceux avec amour soumis,
L'éternel désespoir de tous ses ennemis.
Pareil à ces esprits que ta Justice envoie, 55
Quand son roi lui dit: «Pars», il s'élance avec joie,
Du tonnerre vengeur s'en va tout embraser,
Et tranquille à ses pieds revient le déposer.

Mais tandis qu'un grand roi venge ainsi mes injures,
Vous qui goûtez ici des délices si pures, 60
S'il permet à son coeur un moment de repos,
A vos jeux innocents appelez ce héros.
Retracez lui d'Esther l'histoire glorieuse,
Et sur l'impiété la foi victorieuse.

Et vous, qui vous plaisez aux folles passions 65
Qu'allument dans vos coeurs les vaines fictions,
Profanes amateurs de spectacles frivoles,
Dont l'oreille s'ennuie au son de mes paroles,
Fuyez de mes plaisirs la sainte austérité.
Tout respire ici Dieu, la paix, la vérité. 70

NOMS DES PERSONNAGES.

ASSUÉRUS, roi de Perse.
ESTHER, reine de Perse.
MARDOCHÉE, oncle d'Esther.
AMAN, favori d'Assuérus.
ZARÈS, femme d'Aman.
HYDASPE, officier du palais intérieur d'Assuérus.
ASAPH, autre officier d'Assuérus.
ÉLISE, confidente d'Esther.
THAMAR, Israélite de la suite d'Esther.
GARDES DU ROI ASSUÉRUS.
CHOEUR DE JEUNES FILLES ISRAÉLITES.

LA PIÉTÉ fait le Prologue.

La scène est à Suse, dans le palais d'Assuérus.

ESTHER.

ACTE PREMIER.

(_Le théatre représente l'appartement d'Esther_.)

SCÈNE I.

ESTHER, ÉLISE.

ESTHER.

Est-ce toi, chere Élise? O jour trois fois heureux!
Que béni soit le del qui te rend à mes voeux,
Toi qui de Benjamin comme moi descendue,
Fus de mes premiers ans la compagne assidue,
Et qui, d'un même joug souffrant l'oppression, 5
M'aidais à soupirer les malheurs de Sion.
Combien ce temps encore est cher à ma mémoire!
Mais toi, de ton Esther ignorais-tu la gloire?
Depuis plus de six mois que je te fais chercher,
Quel climat, quel désert a donc pu te cacher? 10

ELISE.

Au bruit de votre mort justement éplorée,
Du reste des humains je vivais séparée,
Et de mes tristes jours n'attendais que la fin,
Quand tout à coup, Madame, un prophète divin:
«C'est pleurer trop longtemps une mort qui t'abuse, 15
Lève-toi, m'a-t-il dit, prends ton chemin vers Suse.
Là tu verras d'Esther la pompe et les honneurs,
Et sur le trône assis le sujet de tes pleurs.
Rassure, ajouta-t-il, tes tribus alarmées,
Sion: le jour approche où le Dieu des armées 20
Va de son bras puissant faire éclater l'appui;
Et le cri de son peuple est monté jusqu'à lui.»
Il dit; et moi, de joie et d'horreur pénétrée,
Je cours. De ce palais j'ai su trouver l'entrée.
O spectacle! O triomphe admirable à mes yeux, 25
Digne en effet du bras qui sauva nos aïeux!
Le fier Assuérus couronne sa captive,
Et le Persan superbe est aux pieds d'une Juive.
Par quels secrets ressorts, par quel enchaînement,
Le Ciel a-t-il conduit ce grand événement? 30

ESTHER.

Peut-être on t'a conté la fameuse disgrâce
De l'altière Vasthi, dont j'occupe la place,
Lorsque le Roi, contre elle enflammé de dépit,
La chassa de son trône, ainsi que de son lit.
Mais il ne put sitôt en bannir la pensée. 35
Vasthi régna longtemps dans son âme offensée.
Dans ses nombreux États il fallut donc chercher
Quelque nouvel objet qui l'en pût détacher.
De l'Inde a l'Hellespont ses esclaves coururent;
Les filles de l'Égypte à Suse comparurent; 40
Celles même du Parthe et du Scythe indompté
Y briguèrent le sceptre offert à la beauté.
On m'elevait alors, solitaire et cachée,
Sous les yeux vigilants du sage Mardochée.
Tu sais combien je dois à ses heureux secours. 45
La mort m'avait ravi les auteurs de mes jours;
Mais lui, voyant en moi la fille de son frère,
Me tint lieu, chère Élise, et de père et de mère.
Du triste état des Juifs jour et nuit agité,
Il me tira du sein de mon obscurité; 50
Et sur mes faibles mains fondant leur délivrance,
Il me fit d'un empire accepter l'espérance.
A ses desseins secrets tremblante j'obéis.
Je vins. Mais je cachai ma race et mon pays.
Qui pourrait cependant t'exprimer les cabales 55
Que formait en ces lieux ce peuple de rivales,
Qui toutes disputant un si grand intérêt,
Des yeux d'Assuérus attendaient leur arrêt?
Chacune avait sa brigue et de puissants suffrages:
L'une d'un sang fameux vantait les avantages; 60
L'autre, pour se parer de superbes atours,
Des plus adroites mains empruntait le secours;
Et moi, pour toute brigue et pour tout artifice,
De mes larmes au ciel j'offrais le sacrifice.

Enfin on m'annonça l'ordre d'Assuérus. 65
Devant ce fier monarque, Élise, je parus.
Dieu tient le coeur des rois entre ses mains puissantes.
Il fait que tout prospère aux âmes innocentes,
Tandis qu'en ses projets l'orgueilleux est trompé.
De mes faibles attraits le Roi parut frappé. 70
Il m'observa longtemps dans un sombre silence;
Et le Ciel, qui pour moi fit pencher la balance,
Dans ce temps-là sans doute agissait sur son coeur.
Enfin, avec des yeux où régnait la douceur:
«Soyez reine,» dit-il; et dès ce moment même 75
De sa main sur mon front posa son diadème.
Pour mieux faire éclater sa joie et son amour,
Il combla de présents tous les grands de sa cour;
Et même ses bienfaits, dans toutes ses provinces.
Invitèrent le peuple aux noces de leurs princes. 80

Helas! durant ces jours de joie et de festins,
Quelle était en secret ma honte et mes chagrins!
«Esther, disais-je, Esther dans la pourpre est assise,
La moitié de la terre à son sceptre est soumise,
Et de Jérusalem l'herbe cache les murs! 85
Sion, repaire affreux de reptiles impurs,
Voit de son temple saint les pierres dispersées,
Et du Dieu d'Israël les fêtes sont cessées!»

ÉLISE.

N'avez-vous point au Roi confié vos ennuis?

ESTHER.

Le Roi, jusqu'à ce jour, ignore qui je suis. 90
Celui par qui le ciel règle ma destinée
Sur ce secret encor tient ma langue enchaînée.

ÉLISE.

Mardochée? Hé! peut-il approcher de ces lieux?

ESTHER.

Son amitié pour moi le rend ingénieux.
Absent, je le consulte; et ses réponses sages 95
Pour venir jusqu'a moi trouvent mille passages.
Un père a moins de soin du salut de son fils.
Déjà même, déjà, par ses secrets avis,
J'ai découvert au Roi les sanglantes pratiques
Que formaient contre lui deux ingrats domestiques. 100
Cependant mon amour pour notre nation
A rempli ce palais de filles de Sion,
Jeunes et tendres fleurs, par le sort agitées,
Sous un ciel étranger comme moi transplantées.
Dans un lieu séparé de profanes témoins, 105
Je mets à les former mon étude et mes soins;
Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème,
Lasse de vains honneurs, et me cherchant moi-même,
Aux pieds de l'Éternel je viens m'humilier,
Et goûter le plaisir de me faire oublier. 110
Mais a tous les Persans je cache leurs familles.
Il faut les appeler. Venez, venez, mes filles,
Compagnes autrefois de ma captivité,
De l'antique Jacob jeune postérité.

SCÈNE II.

ESTHER, ÉLISE, LE CHOEUR.

UNE DES ISRAÉLITES _chante derrière le théâtre_.

Ma soeur, quelle voix nous appelle? 115

UNE AUTRE.

J'en reconnais les agréables sons.
C'est la Reine.

TOUTES DEUX.

Courons, mes soeurs, obéissons,
La Reine nous appelle:
Allons, rangeons-nous auprès d'elle.

TOUT LE CHOEUR _entrant sur la scène par plusieurs endroits differents_.

La Reine nous appelle: 120
Allons, rangeons-nous auprès d'elle.

ÉLISE.

Ciel! quel nombreux essaim d'innocentes beautés
S'offre à mes yeux en foule et sort de tous côtés!
Quelle aimable pudeur sur leur visage est peinte!
Prospérez, cher espoir d'une nation sainte. 125
Puissent jusques au ciel vos soupirs innocents
Monter comme l'odeur d'un agréable encens!
Que Dieu jette sur vous des regards pacifiques.

ESTHER.

Mes filles, chantez-nous quelqu'un de ces cantiques
Où vos voix si souvent se mêlant à mes pleurs 130
De la triste Sion célèbrent les malheurs.

UNE ISRAÉLITE _seule chante_.

Déplorable Sion, qu'as-tu fait de ta gloire?
Tout l'univers admirait ta splendeur:
Tu n'es plus que poussière; et de cette grandeur
Il ne nous reste plus que la triste mémoire. 135
Sion, jusques au ciel élévee autrefois,
Jusqu'aux enfers maintenant abaissée,
Puissé-je demeurer sans voix,
Si dans mes chants ta douleur retracée
Jusqu'au dernier soupir n'occupe ma pensée! 140

TOUT LE CHOEUR.

O rives du Jourdain! ô champs aimés des Cieux!
Sacrés monts, fertiles vallées,
Par cent miracles signalées!
Du doux pays de nos aïeux
Serons-nous toujours exilées? 145

UNE ISRAÉLITE seule.

Quand verrai-je, ô Sion! relever tes remparts,
Et de tes tours les magnifiques faîtes?
Quand verrai-je de toutes parts
Tes peuples en chantant accourir à tes fêtes?

TOUT LE CHOEUR.

O rives du Jourdain! ô champs aimés des Cieux! 145
Sacrés monts, fertiles vallées,
Par cent miracles signalees!
Du doux pays de nos aïeux
Serons-nous toujours exilées?

SCÈNE III.

ESTHER, MARDOCHÉE, ÉLISE, LE CHOEUR.

ESTHER.

Quel profane en ce lieu s'ose avancer vers nous? 155
Que vois-je? Mardochée? O mon père, est-ce vous?
Un ange du Seigneur, sous son aile sacrée,
A donc conduit vos pas et caché votre entrée?
Mais d'où vient cet air sombre, et ce cilice affreux,
Et cette cendre enfin qui couvre vos cheveux? 160
Que nous annoncez-vous?

MARDOCHEE.

O Reine infortunee!
O d'un peuple innocent barbare destinee!
Lisez, lisez l'arret detestable, cruel.
Nous sommes tons perdus, et c'est fait d'Israel.

ESTHER.

Juste Ciel! tout mon sang dans mes veines se glace. 165

MARDOCHEE.

On doit de tous les Juifs exterminer la race.
Au sanguinaire Aman nous sommes tous livres.
Les glaives, les couteaux sont de'ja prepares.
Toute la nation a la fois est proscrite.
Aman, l'impie Aman, race d'Amalecite, 170
A pour ce coup funeste arme tout son credit;
Et le Roi, trop cre'dule, a signe cet edit.
Prevenu centre nous par cette bouche impure,
Il nous croit en horreur a toute la nature.
Ses ordres sont donnes; et dans tous ses Etats, 175
Le jour fatal est pris pour tant d'assassinats.
Cieux, eclairerez-vous cet horrible carnage?
Le fer ne connaitra ni le sexe ni l'age;
Tout doit servir de proie aux tigres, aux vautours;
Et ce jour effroyable arrive dans dix jours. 180

ESTHER.

O Dieu, qui vois former des desseins si funestes,
As-tu donc de Jacob abandonne les restes?

UNE DES PLUS JEUNES ISRAELITES.

Ciel, qui nous defendra, si tu ne nous defends?

MARDOCHEE.

Laissez les pleurs, Esther, a ces jeunes enfants.
En vous est tout I'espoir de vos malheureux freres. 185
II faut ies secourir. Mais les heures sont cheres:
Le temps vole, et bientot amenera le jour
Ou le nom des Hebreux doit perir sans retour.
Toute pleine du feu de tant de saints prophetes,
Allez, osez au Roi declarer qui vous etes. 190

ESTHER.

Helas! ignorez-vous quelles severes lois
Aux timides mortels cachent ici les rois?
Au fond de leur palais leur majeste terrible
Affecte a leurs sujets de se rendre invisible;
Et la mort est le prix de tout audacieux 195
Qui, sans etre appele, se presente a teurs yeux,
Si le Roi dans l'instant, pour sauver le coupable,
Ne lui donne a baiser son sceptre redoutable.
Rien ne met a l'abri de cet ordre fatal,
Ni le rang, ni le sexe, et le crime est e'gal. 200
Moi-meme, sur son trone, a ses cotes assise,
Je suis a cette loi comme une autre soumise;
Et sans le prevenir, il faut, pour lui parler,
Qu'il me cherche, ou du moins qu'il me fasse appeler.

MARDOCHEE.

Quoi? lorsque vous voyez perir votre patrie, 205
Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie!
Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux!
Que dis-je? votre vie, Esther, est-elle a vous?
N'est-elle pas au sang dont vous etes issue?
N'est-elle pas a Dieu dont vous l'avez recue? 210
Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas,
Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas?

Songez-y bien: ce Dieu ne vous a pas choisie
Pour être un vain spectacle aux peuples de l'Asie,
Ni pour charmer les yeux des profanes humains. 215
Pour un plus noble usage il réserve ses saints.
S'immoler pour son nom et pour son héritage,
D'un enfant d'Israël voilà le vrai partage:
Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours!
Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours? 220
Que peuvent contre lui tous les rois de la terre?
En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre:
Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer;
Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer.
Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble; 225
Il voit comme un néant tout l'univers ensemble;
Et les faibles mortels, vains jouets du trépas,
Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient pas.

S'il a permis d'Aman l'audace criminelle,
Sans doute qu'il voulait éprouver votre zèle. 230
C'est lui qui, m'excitant à vous oser chercher,
Devant moi, chère Esther, a bien voulu marcher;
Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles,
Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles.
Il peut confondre Aman, il peut briser nos fers 235
Par la plus faible main qui soit dans l'univers.
Et vous, qui n'aurez point accepté cette grâce,
Vous périrez peut-être, et toute votre race.

ESTHER.

Allez. Que tous les Juifs dans Suse répandus,
A prier avec vous jour et nuit assidus, 240
Me prêtent de leurs voeux le secours salutaire,
Et pendant ces trois jours gardent un jeûne austère.
Déjà la sombre nuit a commencé son tour:
Demain, quand le soleil rallumera le jour,
Contente de périr, s'il faut que je périsse, 245
J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice.
Qu'on s'éloigne un moment.

(_Le Choeur se retire vers le fond du théâtre_.)

SCÈNE IV.

ESTHER, ÉLISE, LE CHOEUR.

ESTHER.

O mon souverain Roi!
Me voici donc tremblante et seule devant toi.
Mon père mille fois m'a dit dans mon enfance
Qu'avec nous tu juras une sainte alliance, 250
Quand, pour te faire un peuple agréable à tes yeux,
Il plut à ton amour de choisir nos aïeux.
Même tu leur promis de ta bouche sacrée
Une postérité d'éternelle durée.
Hélas! ce peuple ingrat a méprisé ta loi; 255
La nation chérie a violé sa foi;
Elle a répudiée son époux et son père,
Pour rendre à d'autres dieux un honneur adultère.
Maintenant elle sert sous un maître étranger.
Mais c'est peu d'être esclave, on la veut égorger. 260
Nos superbes vainqueurs, insultant à nos larmes,
Imputent à leurs dieux le bonheur de leurs armes,
Et veulent aujourd'hui qu'un même coup mortel
Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel.
Ainsi donc un perfide, après tant de miracles, 265
Pourrait anéantir la foi de tes oracles,
Ravirait aux mortels le plus cher de tes dons,
Le saint que tu promets et que nous attendons?
Non, non, ne souffre pas que ces peuples farouches,
Ivres de notre sang, ferment les seules bouches 270
Qui dans tout l'univers célèbrent tes bienfaits;
Et confonds tous ces dieux qui ne furent jamais.

Pour moi, que tu retiens parmi ces infidèles,
Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles,
Et que je mets au rang des profanations 275
Leur table, leurs festins, et leurs libations;
Que même cette pompe où je suis condamnée,
Ce bandeau, dont il faut que je paraisse ornée
Dans ces jours solennels à l'orgueil dédiés,
Seule et dans le secret je le foule à mes pieds; 280
Qu'à ces vains ornements je préfère la cendre,
Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre,
J'attendais le moment marqué dans ton arrêt,
Pour oser de ton peuple embrasser l'intérêt.
Ce moment est venu: ma prompte obéissance 285
Va d'un roi redoutable affronter la présence,
C'est pour toi que je marche. Accompagne mes pas
Devant ce fier lion qui ne te connaît pas,
Commande en me voyant que son courroux s'apaise,
Et prête à mes discours un charme qui lui plaise. 290
Les orages, les vents, les cieux te sont soumis:
Tourne enfin sa fureur centre nos ennemis.

SCÈNE V.

(_Toute cette scène est chantée_.)

LE CHOEUR.

UNE ISRAÉLITE _seule_.

Pleurons et gémissons, mes fidèles compagnes;
A nos sanglots donnons un libre cours.
Levons les yeux vers les saintes montagnes 295
D'où l'innocence attend tout son secours.
O mortelles alarmes!
Tout Israël périt. Pleurez, mes tristes yeux:
Il ne fut jamais sous les cieux
Un si juste sujet de larmes. 300

TOUT LE CHOEUR.

O mortelles alarmes!

UNE AUTRE ISRAÉLITE.

N'était-ce pas assez qu'un vainqueur odieux
De l'auguste Sion eût détruit tous les charmes,
Et traîné ses enfants captifs en mille lieux?

TOUT LE CHOEUR.

O mortelles alarmes! 305

LA MÊME ISRAÉLITE.

Faibles agneaux livrés à des loups furieux,
Nos soupirs sont nos seules armes.
TOUT LE CHOEUR.

O mortelles alarmes!

UNE DES ISRAÉLITES.

Arrachons, déchirons tous ces vains ornements
Qui parent notre tête. 310

UNE AUTRE.

Revêtons-nous d'habillements
Conformes à l'horrible fête
Que l'impie Aman nous apprête.

TOUT LE CHOEUR.

Arrachons, déchirons tous ces vains ornements
Qui parent notre tête. 315

UNE ISRAÉLITE _seule_.

Quel carnage de toutes parts!
On égorge à la fois les enfants, les vieillards,
Et la soeur et le frère,
Et la fille et la mère,
Le fils dans les bras de son père. 320
Que de corps entassés! que de membres épars
Privés de sépulture!
Grand Dieu! tes saints sont la pâture
Des tigres et des léopards.

UNE DES PLUS JEUNES ISRAÉLITES.

Hélas! si jeune encore, 325
Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur?
Ma vie à peine a commencé d'éclore.
Je tomberai comme une fleur
Qui n'a vu qu'une aurore.
Hélas! si jeune encore, 330
Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur?

UNE AUTRE.

Des offenses d'autrui malheureuses victimes,
Que nous servent, hélas! ces regrets superflus?
Nos pères ont péché, nos pères ne sont plus,
Et nous portons la peine de leurs crimes. 335

TOUT LE CHOEUR.

Le Dieu que nous servons est le Dieu des combats.
Non, non, il ne souffrira pas
Qu'on égorge ainsi l'innocence.

UNE ISRAÉLITE _seule_.

Hé quoi? dirait l'impiété,
Où donc est-il ce Dieu si redouté 340
Dont Israël nous vantait la puissance?

UNE AUTRE.

Ce Dieu jaloux, ce Dieu victorieux,
Frémissez, peuples de la terre,
Ce Dieu jaloux, ce Dieu victorieux
Est le seui qui commande aux cieux. 345
Ni les éclairs ni le tonnerre
N'obéissent point à vos dieux.

UNE AUTRE.

Il renverse l'audacieux.

UNE AUTRE.

Il prend l'humble sous sa défense.

TOUT LE CHOEUR.

Le Dieu que nous servons est le Dieu des combats. 350
Non, non, il ne souffrira pas
Qu'on égorge ainsi l'innocence.

DEUX ISRAÉLITES.

O Dieu, que la gloire couronne,
Dieu, que la lumière environne,
Qui voles sur l'aile des vents, 355
Et dont le trône est porté par les anges!

DEUX AUTRES DES PLUS JEUNES.

Dieu, qui veux bien que de simples enfants
Avec eux chantent tes louanges!

TOUT LE CHOEUR.

Tu vois nos pressants dangers:
Donne à ton nom la victoire: 360
Ne souffre point que ta gloire
Passe à des dieux étrangers.

UNE ISRAÉLITE _seule_.

Arme-toi, viens nous défendre.
Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre.
Que les méchants apprennent aujourd'hui 365
A craindre ta colère.
Qu'ils soient comme la poudre et la paille legere
Que le vent chasse devant lui.

TOUT LE CHOEUR.

Tu vois nos pressants dangers:
Donne à ton nom la victoire; 370
Ne souffre point que ta gloire
Passe à des dieux étrangers.

ACTE SECOND.

(_Le théàtre représente la chambre où
est le trône Assuérus_.)

SCÈNE I.

AMAN, HYDASPE.

AMAN.

Hé quoi? lorsque le jour ne commence qu'à luire,
Dans ce lieu redoutable oses-tu m'introduire?

HYDASPE.

Vous savez qu'on s'en peut reposer sur ma foi, 375
Que ces portes, Seigneur, n'obéissent qu'à moi.
Venez. Partout ailleurs on pourrait nous entendre.

AMAN.

Quel est donc le secret que tu me veux apprendre?

HYDASPE.

Seigneur, de vos bienfaits mille fois honoré,
Je me souviens toujours que je vous ai juré 380
D'exposer à vos yeux par des avis sincères
Tout ce que ce palais renferme de mystères.
Le Roi d'un noir chagrin paraît enveloppé.
Quelque songe effrayant cette nuit l'a frappé.
Pendant que tout gardait un silence paisible, 385
Sa voix s'est fait entendre avec un cri terrible.
J'ai couru. Le désordre était dans ses discours.
Il s'est plaint d'un péril qui menaçait ses jours:
Il parlait d'ennemi, de ravisseur farouche;
Même le nom d'Esther est sorti de sa bouche. 390
Il a dans ces horreurs passé toute la nuit.
Enfin, las d'appeler un sommeil qui le fuit,
Pour écarter de lui ces images funèbres,
Il s'est fait apporter ces annales célèbres
Où les faits de son règne, avec soin amassés, 395
Par de fideles mains chaque jour sont tracés.
On y conserve écrits le service et l'offense,
Monuments éternels d'amour et de vengeance.
Le Roi, que j'ai laissé plus caime dans son lit,
D'une oreille attentive ecouté ce récit. 400

AMAN.

De quel temps de sa vie a-t-il choisi l'histoire?

HYDASPE.

Il revoit tous ces temps si remplis de sa gloire,
Depuis le fameux jour qu'au trône de Cyrus
Le choix du sort plaça l'heureux Assuérus.

AMAN.

Ce songe, Hydaspe, est donc sorti de son idée? 405

HYDASPE.

Entre tous les devins fameux dans la Chaldée,
Il a fait assembler ceux qui savent le mieux
Lire en un songe obscur les volontés des cieux.
Mais quel trouble vous-même aujourd'hui vous agite?
Votre âme, en m'écoutant, paraît toute interdite. 410
L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis?

AMAN.

Peux-tu le demander dans la place où je suis,
Haï, craint, envié, souvent plus misérable
Que tous les malheureux que mon pouvoir accable?

HYDASPE.

Hé! qui jamais du Ciel eut des regards plus doux? 415
Vous voyez l'univers prosterné devant vous.

AMAN.

L'univers? Tous les jours un homme. . . un vil esclave,
D'un front audacieux me dédaigne et me brave.

HYDASPE.

Quel est cet ennemi de l'État et du Roi?

AMAN.

Le nom de Mardochée est-il connu de toi? 420

HYDASPE.

Qui? ce chef d'une race abominable, impie?

AMAN.

Oui, lui-même.

HYDASPE.

Hé, Seigneur! d'une si belle vie
Un si faible ennemi peut-il troubler la paix?

AMAN.

L'insolent devant moi ne se courba jamais.
En vain de la faveur du plus grand des monarques 425
Tout révère à genoux les glorieuses marques;
Lorsque d'un saint respect tous les Persans touchés
N'osent lever leurs fronts à la terre attachés,
Lui, fierement assis, et la tête immobile,
Traite tous ces honneurs d'impiété servile, 430
Présente à mes regards un front séditieux,
Et ne daignerait pas au moins baisser les yeux.
Du palais cepeudant il assiège la porte:
A quelque heure que j'entre, Hydaspe, ou que je sorte,
Son visage odieux m'afflige et me poursuit; 435
Et mon esprit troublé le voit encor la nuit.
Ce matin j'ai voulu devancer la lumière:
Je l'ai trouvé couvert d'une affreuse poussière,
Revêtu de lambeaux, tout pâle; mais son oeil
Conservait sous la cendre encor le même orgueil. 440
D'où lui vient, cher ami, cette impudente audace?
Toi, qui dans ce palais vois tout ce qui se passe,
Crois-tu que quelque voix ose parler pour lui?
Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui?

HYDASPE.

Seigneur, vous le savez, son avis salutaire 445
Découvrit de Tharès le complot sanguinaire.
Le Roi promit alors de le récompenser.
Le Roi, depuis ce temps, paraît n'y plus penser.

AMAN.

Non, il faut à tes yeux dépouiller l'artifice.
J'ai su de mon destin corriger l'injustice, 450

Dans les mains des Persans jeune enfant apporté,
Je gouverne l'empire où je fus acheté.
Mes richesses des rois égalent l'opulence.
Environné d'enfants, soutiens de ma puissance,
Il ne manque à mon front que le bandeau royal. 455
Cependant (des mortels aveuglement fatal!)
De cet amas d'honneurs la douceur passagère
Fait sur mon coeur à peine une atteinte légère;
Mais Mardochée, assis aux portes du palais,
Dans ce coeur malheureux enfonce mille traits; 460
Et toute ma grandeur me devient insipide,
Tandis que le soleil éclaire ce perfide.

HYDASPE.

Vous serez de sa vue affranchi dans dix jours:
La nation entière est promise aux vautours.

AMAN.

Ah! que ce temps est long à mon impatience! 465
C'est lui, je te veux bien cofier ma vengeance,
C'est lui qui, devant moi refusant de ployer,
Les a livrés au bras qui les va foudroyer.
C'était trop peu pour moi d'une telle victime:
La vengeance trop faible attire un second crime. 470
Un homme tel qu'Aman, lorsqu'on l'ose irriter,
Dans sa juste fureur ne peut trop éclater.
Il faut des châtiments dont l'univers frémisse;
Qu'on tremble en comparant l'offense et le supplice;
Que les peuples entiers dans le sang soient noyés. 475
Je veux qu'on dise un jour aux siècles effrayés:
«Il fut des Juifs, il fut une insolente race;
Répandus sur la terre, ils en couvraient la face,
Un seul osa d'Aman attirer le courroux,
Aussitôt de la terre ils disparurent tous.» 480

HYDASPE.

Ce n'est donc pas, Seigneur, le sang amalécite
Dont la voix à les perdre en secret vous excite?

AMAN.

Je sais que, descendu de ce sang malheureux,
Une éternelle haine a dû m'armer centre eux;
Qu'ils firent d'Amalec un indigne carnage; 485
Que jusqu'aux vils troupeaux tout éprouva leur rage,
Qu'un déplorable reste à peine fut sauvé.
Mais, crois-moi, dans le rang où je suis éléve,
Mon âme, à ma grandeur tout entière attachée,
Des intérêts du sang est faiblement touchée. 490
Mardochee est coupable; et que faut-il de plus?
Je prévins donc contre eux l'esprit d'Assuérus:
J'inventai des couleurs; j'armai la calomnie;
J'intéressai sa gloire; il trembla pour sa vie.
Je les peignis puissants, riches, séditieux, 495
Leur dieu même ennemi de tous les autres dieux.
«Jusqu'à quand souffre-t-on que ce peuple respire,
Et d'un culte profane infecte votre empire?
Étrangers dans la Perse, à nos lois opposés,
Du reste des humains ils semblent divisés, 500
N'aspirent qu'à troubler le repos où nous sommes,
Et détestés partout, détestent tous les hommes,
Prevenez, punissez leurs insolents efforts;
De leur depouille enfin grossissez vos trésors.»
Je dis, et l'on me crut. Le Roi, dèes l'heure même, 505
Mit dans ma main le sceau de son pouvoir suprême;
«Assure, me dit-il, le repos de ton roi;
Va, perds ces malheureux: leur dépouille est à toi.»
Toute la nation fut ainsi condamnée.
Du carnage avec lui je réglai la journée. 510
Mais de ce traître enfin le trépas differé
Fait trop souffrir mon coeur de son sang altéré.
Un je ne sais quel trouble empoisonne ma joie.
Pourquoi dix jours encor faut-il que je le voie?

HYDASPE.

Et ne pouvez-vous pas d'un mot l'exterminer? 515
Dites au Roi, Seigneur, de vous l'abandonner.

AMAN.

Je viens pour epier le moment favorable.
Tu connais comme moi ce prince inexorable.
Tu sais combien terrible en ses soudains transports,
De nos desseins souvent il rompt tous les ressorts. 520
Mais à me tourmenter ma crainte est trop subtile:
Mardochée à ses yeux est une âme trop vile.

HYDASPE.

Que tardez-vous? Allez, et faites promptement
Élever de sa mort le honteux instrument.

AMAN.

J'entends du bruit; je sors.
Toi, si le Roi m'appelle. . . . 525

HYDASPE.

Il suffit.

SCÈNE II.

ASSUÉRUS, HYDASPE, ASAPH, SUITE D'ASSUÉRUS.

ASSUÉRUS.

Ainsi donc, sans cet avis fidèle,
Deux traîtres dans son lit assassinaient leur roi?
Qu'on me laisse, et qu'Asaph seui demeure avec moi.

SCÈNE III.

ASSUÉRUS, ASAPH.

ASSUÉRUS, _assis sur son trône_.

Je veux bien l'avouer: de ce couple perfide
J'avais presque oublié l'attentat parricide; 530
Et j'ai pâli deux fois au terrible récit
Qui vient d'en retracer l'image à mon esprit.
Je vois de quel succès leur fureur fut suivie,
Et que dans les tourments ils laissèrent la vie.
Mais ce sujet zélé qui, d'un oeil si subtil, 535
Sut de leur noir complot développer le fil,
Qui me montra sur moi leur main déjà levée,
Enfin par qui la Perse avec moi fut sauvée,
Quel honneur pour sa foi, quel prix a-t-il reçu?

ASAPH.

On lui promit beaucoup: c'est tout ce que j'ai su. 540
ASSUÉRUS.

O d'un si grand service oubli trop condamnable!
Des embarras du trône effet inévitable!
De soins tumultueux un prince environné
Vers de nouveaux objets est sans cesse entraîné;
L'avenir l'inquiète, et le présent le frappe, 545
Mais plus prompt que l'éclair, le passe nous échappe;
Et de tant de mortels, à toute heure empressés
A nous faire valoir leurs soins intéressés,
Il ne s'en trouve point qui, touchés d'un vrai zèle,
Prennent à notre gloire un intérêt fidèle, 550
Du mérite oublié nous fassent souvenir;
Trop prompts à nous parler de ce qu'il faut punir.
Ah! que plutôt l'injure échappe à ma vengeance,
Qu'un si rare bienfait à ma reconnaissance!
Et qui voudrait jamais s'exposer pour son roi? 555
Ce mortel qui montra tant de zèle pour moi,
Vit-il encore?

ASAPH.

Il voit l'astre qui vous éclaire.

ASSUÉRUS.

Et que n'a-t-il plus tôt demandé son salaire?
Quel pays reculé le cachè a mes bienfaits?

ASAPH.

Assis le plus souvent aux portes du palais, 560
Sans se plaindre de vous, ni de sa destinée,
Il y traïne, Seigneur, sa vie infortunée.

ASSUÉRUS.

Et je dois d'autant moins oublier la vertu,
Qu'elle-même s'oublie. Il se nomme, dis-tu?

ASAPH.

Mardochée est le nom que je viens de vous lire. 565

ASSUÉRUS.

Et son pays?

ASAPH.

Seigneur, puisqu'il faut vous le dire,
C'est un de ces captifs à périr destinés,
Des rives du Jourdain sur l'Euphrate amenés.

ASSUÉRUS.

Il est donc Juif? O ciel! Sur le point que la vie
Par mes propres sujets m'allait être ravie, 570
Un Juif rend par ses soins leurs efforts impuissants?
Un Juif m'a préservé du glaive des Persans?
Mais puisqu'il m'a sauvé, quel qu'il soil, il n'importe.
Holà! quelqu'un.

SCÈNE IV.

ASSUÉRUS, HYDASPE, ASAPH.

HYDASPE.

Seigneur.

ASSUÉRUS.

Regarde à cette porte.
Vois s'il s'offre à tes yeux quelque grand de ma cour. 575

HYDASPE.

Aman à votre porte a devancé le jour.

ASSUÉRUS.

Qu'il entre. Ses avis m'éclaireront peut-être.

SCÈNE V.

ASSUÉRUS, AMAN, HYDASPE, ASAPH.

ASSUÉRUS.

Approche, heureux appui du trône de ton maître,
Âme de mes conseils, et qui seul tant de fois 580
Du sceptre dans ma main as soulagé le poids.
Un reproche secret embarrasse mon âme.
Je sais combien est pur le zeèe qui t'enflamme:
Le mensonge jamais n'entra dans tes discours,
Et mon intérêt seul est le but où tu cours.
Dis-moi donc: que doit faire un prince magnanime 585
Qui veut combler d'honneurs un sujet qu'il estime?
Par quel gage éclatant et digne d'un grand roi
Puis-je récompenser le mérite et la foi?
Ne donne point de borne à ma reconnaissance.
Mesure tes conseils sur ma vaste puissance. 590

AMAN, _tout bas_.

C'est pour toi-même, Aman, que tu vas prononcer;
Et quel autre que toi peut-on récompenser?

ASSUÉRUS.

Que penses-tu?

AMAN.

Seigneur, je cherche, j'envisage,
Des monarques persans la conduite et l'usage.
Mais à mes yeux en vain je les rappelle tous: 595
Pour vous régler sur eux que sont-ils près de vous?
Votre règne aux neveux doit servir de modèle.
Vous voulez d'un sujet reconnaître le zèle.
L'honneur seul peut flatter un esprit généreux;
Je voudrais donc, Seigneur, que ce mortel heureux, 600
De la pourpre aujourd'hui paré comme vous-même,
Et portant sur le front le sacré diadème,
Sur un de vos coursiers pompeusement orné,
Aux yeux de vos sujets dans Suse fût mené;
Que, pour comble de gloire et de magnificence, 605
Un seigneur éminent en richesse, en puissance,
Enfin de votre empire après vous le premier,
Par la bride guidât son superbe coursier;
Et lui-même, marchant en habits magnifiques,
Criât à haute voix dans les places publiques: 610
«Mortels, prosternez-vous: c'est ainsi que le Roi
Honore le mérite et couronne la foi.»

ASSUÉRUS.

Je vois que la sagesse elle-même t'inspire.
Avec mes volontés ton sentiment conspire.
Va, ne perds point de temps. Ce que tu m'as dicté, 615
Je veux de point en point qu'il soit exécuté.
La vertu dans l'oubli ne sera plus cachée.
Aux portes du palais prends le Juif Mardochee:
C'est lui que je prétends honorer aujourd'hui.
Ordonne son triomphe, et marche devant lui. 620
Que Suse par ta voix de son nom retentisse,
Et fais à son aspect que tout genou flechisse.
Sortez tous.

AMAN.

Dieux!

SCÈNE VI.

ASSUÉRUS, _seul_.

Le prix est sans doute inouï:
Jamais d'un tel honneur un sujet n'a joui.
Mais plus la récompense est grande et glorieuse, 625
Plus même de ce Juif la race est odieuse,
Plus j'assure ma vie, et montre avec éclat
Combien Assuérus redoute d'être ingrat.
On verra l'innocent discerné du coupable.
Je n'en perdrai pas moins ce peuple abominable. 630
Leurs crimes. . . .

SCÈNE VII.

ASSUÉRUS, ESTHER, ELISE, THAMAR, PARTIE DU CHOEUR.

(_Esther entre, s'appuyant sur Élise; quatre Israélites
soutiennent sa robe_?)

ASSUÉRUS.

Sans mon ordre on porte ici ses pas?
Quel mortel insolent vient chercher le trépas?
Gardes. . . . C'est vous, Esther? Quoi? sans être attendue?

ESTHER.

Mes filles, soutenez votre reine éperdue.
Je me meurs.
(_Elle tombe évanouie_.)

ASSUÉRUS.

Dieux puissants! quelle étrange pâleur 635
De son teint tout à coup efface la couleur?
Esther, que craignez-vous? Suis-je pas votre frère?
Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si sévère?
Vivez, le sceptre d'or, que vous tend cette main,
Pour vous de ma clémence est un gage certain. 640

ESTHER.

Quelle voix salutaire ordonne que je vive,
Et rappelle en mon sein mon âme fugitive?

ASSUÉRUS.

Ne connaissez-vous pas la voix de votre époux?
Encore un coup, vivez, et revenez à vous.

ESTHER.

Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte 645
L'auguste majesté sur votre front empreinte:
Jugez combien ce front irrité contre moi
Dans mon âme troublée a dû jeter d'effroi.
Sur ce trône sacré, qu'environne la foudre,
J'ai cru vous voir tout prêt à me reduire en poudre. 650
Hélas! sans frissonner, quel coeur audacieux
Soutiendrait les éclairs qui partaient de vos yeux?
Ainsi du Dieu vivant la colère étincelle. . . .

ASSUÉRUS.

O soleil! ô flambeaux de lumière immortelle!
Je me trouble moi-même, et sans fremissement 655
Je ne puis voir sa peine et son saisissement.
Calmez, Reine, calmez la frayeur qui vous presse
Du coeur d'Assuérus souveraine maîtresse,
Éprouvez seulement son ardente amitié:
Faut-il de mes États vous donner la moitié? 660

ESTHER.

Hé! se peut-il qu'un roi craint de la terre entière;
Devant qui tout fléchit et baise la poussière,
Jette sur son esclave un regard si serein,
Et m'offre sur son coeur un pouvoir souverain?

ASSUÉRUS.

Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire, 665
Et ces profonds respects que la terreur inspire,
A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,
Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce
Qui me charme toujours et jamais ne me lasse. 670
De l'aimable vertu doux et puissants attraits!
Tout respire en Esther l'innocence et la paix.
Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,
Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres
Que dis-je? sur ce trône assis auprès de vous, 675
Des astres ennemis j'en crains moins le courroux,
Et crois que votre front prête à mon diadème
Un éclat qui le rend respectable aux dieux même.
Osez donc me répondre, et ne me cachez pas
Quel sujet important conduit ici vos pas. 680
Quel intérêt, quels soins vous agitent, vous pressent?
Je vois qu'en m'écoutant vos yeux au Ciel s'adressent.
Parlez: de vos désirs le succès est certain,
Si ce succès dépend d'une mortelle main.

ESTHER.

O bonté qui m'assure autant qu'elle m'honore!
Un intérêt pressant veut que je vous implore.
J'attends ou mon malheur ou ma félicité;
Et tout dépend, Seigneur, de votre volonté.
Un mot de votre bouche, en terminant mes peines,
Peut rendre Esther heureuse entre toutes les reines. 690

ASSUÉRUS.

Ah! que vous enflammez mon désir curieux!

ESTHER.

Seigneur, si j'ai trouvé grâce devant vos yeux,
Si jamais à mes voeux vous fûtes favorable,
Permettez, avant tout, qu'Esther puisse à sa table
Recevoir aujourd'hui son souverain Seigneur, 695
Et qu'Aman soit admis à cet excès d'honneur.
J'oserai devant lui rompre ce grand silence,
Et j'ai, pour m'expliquer, besoin de sa présence.

ASSUÉRUS.

Dans quelle inquiétude, Esther, vous me jetez!
Toutefois, qu'il soit fait comme vous souhaitez. 700
(_A ceux de sa suite._)
Vous, que l'on cherche Aman; et qu'on lui fasse entendre
Qu'invité chez la Reine, il ait soin de s'y rendre.

HYDASPE.

Les savants Chaldéens, par votre ordre appelés,
Dans cet appartement, Seigneur, sont assemblés.

ASSUÉRUS.

Princesse, un songe étrange occupe ma pensée. 705
Vous-même en leur réponse etes intéressée.
Venez, derrière un voile écoutant leurs discours,
De vos propres clartés me prêter le secours.
Je crains pour vous, pour moi, quelque ennemi perfide.

ESTHER.

Suis-moi, Thamar. Et vous, troupe jeune et timide, 710
Sans craindre ici les yeux d'une profane cour,
A l'abri de ce trône attendez mon retour.

SCÈNE VIII.

(_Cette scène est partie déclamée sans chant,
et partie chantée.)

ÉLISE, PARTIE DU CHOEUR.

ÉLISE.

Que vous semble, mes soeurs, de l'état oû nous sommes?
D'Esther, d'Aman, qui le doit emporter?
Est-ce Dieu, sont-ce les hommes 715
Dont les oeuvres vont éclater?
Vous avez vu quelle ardente colère,
Allumait de ce roi le visage sévère.

UNE DES ISRAÉLITES.

Des éclairs de ses yeux l'oeil était ébloui.

UNE AUTRE.

Et sa voix m'a paru comme un tonnerre horrible. 720

ÉLISE.

Comment ce courroux si terrible
En un moment s'est-il évanoui?

UNE DES ISRAÉLITES _chante_.

Un moment a changé ce courage inflexible.
Le lion rugissant est un agneau paisible.
Dieu, notre Dieu sans doute a versé dans son coeur 725
Cet esprit de douceur.

LE CHOEUR _chante_.

Dieu, notre Dieu sans doute a versé dans son coeur
Cet esprit de douceur.

LA MEME ISRAÉLITE _chante_.

Tel qu'un ruisseau docile
Obéit à la main qui détourne son cours, 730
Et, laissant de ses eaux partager le secours,
Va rendre tout un champ fertile,
Dieu, de nos volontés arbitre souverain,
Le coeur des rois est ainsi dans ta main.

ÉLISE.

Ah! que je crains, mes soeurs, les funestes nuages 735
Qui de ce prince obscurcissent les yeux!
Comme il est aveuglé du culte de ses dieux!

UNE DES ISRAÉLITES.

Il n'atteste jamais que leurs noms odieux.

UNE AUTRE.

Aux feux inanimés dont se parent les cieux
Il rend de profanes hommages. 740

UNE AUTRE.

Tout son palais est plein de leurs images.

LE CHOEUR _chante_.

Malheureux! vous quittez le maître des humains
Pour adorer l'ouvrage de vos mains.

UNE ISRAÉLITE _chante_.

Dieu d'Israël, dissipe enfin cette ombre:
Des larmes de tes saints quand seras-tu touché? 745
Quand sera le voile arraché
Qui sur tout l'univers jette une nuit si sombre?
Dieu d'Israël, dissipe enfin cette ombre:
Jusqu'a quand seras-tu caché?

UNE DES PLUS JEUNES ISRAÉLITES.

Parlons plus bas, mes soeurs. Ciel! si quelque infidèle, 750
Écoutant nos discours, nous allait déceler!

ÉLISE.

Quoi? fille d'Abraham, une crainte mortelle
Semble déjà vous faire chanceler?
Hé! si l'impie Aman, dans sa main homicide
Faisant luire à vos yeux un glaive menaçant, 755
A blasphémer le nom du Tout-Puissant
Voulait forcer votre bouche timide?

UNE AUTRE ISRAÉLITE.

Peut-être Assuérus, frémissant de courroux,
Si nous ne courbons les genoux
Devant une muette idole, 760
Commandera qu'on nous immole.
Chère soeur, que choisirez-vous?

LA JEUNE ISRAÉLITE.

Moi! je pourrais trahir le Dieu que j'aime?
J'adorerais un dieu sans force et sans vertu,
Reste d'un tronc par les vents abattu, 765
Qui ne peut se sauver lui-même?

LE CHOEUR _chante_.

Dieux impuissants, dieux sourds, tous ceux qui vous implorent
Ne seront jamais entendus.
Que les démons, et ceux qui les adorent,
Soient à jamais détruits et confondus. 770

UNE ISRAÉLITE _chante_.

Que ma bouche et mon coeur, et tout ce que je suis,
Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie!
Dans les craintes, dans les ennuis,
En ses bontés mon âme se confie.
Veut-il par mon trépas que je le glorifie? 775
Que ma bouche et mon coeur, et tout ce que je'suis,
Rendent honneur au Dieu qui m'a donné la vie.

ÉLISE.

Je n'admirai jamais la gloire de l'impie.

UNE AUTRE ISRAÉLITE.

Au bonheur du méchant qu'une autre porte envie.

ÉLISE.

Tous ses jours paraissent charmants; 780
L'or éclate en ses vêtements;
Son orgueil est sans borne ainsi que sa richesse;
Jamais l'air n'est troublé de ses gémissements;
Il s'endort, il s'éveille au son des instruments;
Son coeur nage dans la mollesse. 785

UNE AUTRE ISRAÉLITE.

Pour comble de prospérité,
Il espère revivre en sa postérité;
Et d'enfants à sa table une riante troupe
Semble boire avec lui la joie à pleine coupe.
(_Tout le reste est chanté_.)

LE CHOEUR.

Heureux, dit-on, le peuple florissant 790
Sur qui ces biens coulent en abondance!
Plus heureux le peuple innocent
Qui dans le Dieu du Ciel a mis sa confiance!

UNE ISRAÉLITE _seule_.

Pour contenter ses frivoles désirs,
L'homme insensé vainement se consume; 795
Il trouve l'amertume
Au milieu des plaisirs.

UNE AUTRE, _seule_.

Le bonheur de l'impie est toujours agité;
Il erre à la merci de sa propre inconstance.
Ne cherchons la félicité 800
Que dans la paix de l'innocence.

LA MÊME _avec une autre_.

O douce paix!
O lumière éternelle!
Beauté toujours nouvelle!
Heureux le coeur épris de tes attraits! 805
O douce paix!
O lumière éternelle!
Heureux le coeur qui ne te perd jamais!

LE CHOEUR.

O douce paix!
O lumière éternelle!
Beauté toujours nouvelle! 810
O douce paix!
Heureux le coeur qui ne te perd jamais!

LA MÊME _seule_.

Nulle paix pour l'impie. Il la cherche, elle fuit,
Et le calme en son coeur ne trouve point de place. 815
Le glaive au dehors le poursuit;
Le remords au dedans le glace.

UNE AUTRE.

La gloire des méchants en un moment s'éteint.
L'affreux tombeau pour jamais les dévore.
Il n'en est pas ainsi de celui qui te craint: 820
Il renaîtra, mon Dieu, plus brillant que l'aurore.

LE CHOEUR.

O douce paix!
Heureux le coeur qui ne te perd jamais!

ÉLISE, _sans chanter_.

Mes soeurs, j'entends du bruit dans la chambre prochaine.
On nous appelle: allons rejoindre notre reine. 825

ACTE TROISIEME.

Le théâtre représente les jardins d'Esther,
et un des côtés du salon où se fait le festin.

SCÈNE I.

AMAN, ZARÈS.

ZARÈS.

C'est donc ici d'Esther le superbe jardin;
Et ce salon pompeux est le lieu du festin.
Mais tandis que la porte en est encor fermée,
Écoutez les conseils d'une épouse alarmée.
Au nom du sacré noeud qui me lie avec vous, 830
Dissimulez, Seigneur, cet aveugle courroux;
Éclaircissez ce front où la tristesse est peinte;
Les rois craignent surtout le reproche et la plainte.
Seul entre tous les grands par la Reine invité,
Ressentez donc aussi cette félicité. 835
Si le mal vous aigrit, que le bienfait vous touche.
Je l'ai cent fois appris de votre propre bouche:
Quiconque ne sait pas dévorer un affront,
Ni de fausses couleurs se déguiser le front,
Loin de l'aspect des rois qu'il s'écarte, qu'il fuie. 840
Il est des contre-temps qu'il faut qu'un sage essuie.
Souvent avec prudence un outrage enduré
Aux honneurs les plus hauts a servi de dégre.

AMAN.

O douleur! ô supplice affreux à la pensée!
O honte, qui jamais ne peut être effacée! 845
Un exécrable Juif, l'opprobre des humains,
S'est donc vu de la pourpre habillé par mes mains!
C'est peu qu'il ait sur moi remporté la victoire;
Malheureux, j'ai servi de héraut à sa gloire.
Le traître! Il insultait à ma confusion; 850
Et tout le peuple même avec dérision,
Observant la rougeur qui couvrait mon visage,
De ma chute certaine en tirait le présage.
Roi cruel! ce sont là les jeux où tu te plais.
Tu ne m'as prodigué tes perfides bienfaits 855
Que pour me faire mieux sentir ta tyrannie,
Et m'accabler enfin de plus d'ignominie.

ZARÈS.

Pourquoi juger si mal de son intention?
Il croit récompenser une bonne action.
Ne faut-il pas, Seigneur, s'étonner au contraire 860
Qu'il en ait si longtemps différé le salaire?
Du reste, il n'a rien fait que par votre conseil.
Vous-même avez dicté tout ce triste appareil.
Vous êtes après lui le premier de l'Empire.
Sait-il toute l'horreur que ce Juif vous inspire? 865

AMAN.

Il sait qu'il me doit tout, et que pour sa grandeur
J'ai foulé sous les pieds remords, crainte, pudeur;
Qu'avec un coeur d'airain exerçant sa puissance,
J'ai fait taire les lois et gémir l'innocence,
Que pour lui, des Persans bravant l'aversion, 870
J'ai chéri, j'ai cherché la malédiction;
Et pour prix de ma vie à leur haine exposée,
Le barbare aujourd'hui m'expose à leur risée!

ZARÈS.

Seigneur, nous sommes seuls. Que sert de se flatter?
Ce zèle que pour lui vous fïtes éclater, 875
Ce soin d'immoler tout à son pouvoir suprême,
Entre nous, avaient-ils d'autre objet que vous-même?
Et sans chercher plus loin, tous ces Juifs désolés,
N'est-ce pas à vous seul que vous les immolez?
Et ne craignez-vous point que quelque avis funeste. . . . 880
Enfin la cour nous hait, le peuple nous déteste.
Ce Juif même, il le faut confesser malgré moi,
Ce Juif, comblé d'honneurs, me cause quelque effroi.
Les malheurs sont souvent enchaînés l'un à l'autre,
Et sa race toujours fut fatale à la vôtre, 885
De ce léger affront songez à profiter.
Peut-être la fortune est prête à vous quitter;
Aux plus affreux excès son inconstance passe.
Prevénez son caprice avant qu'elle se lasse.
Où tendez-vous plus haut? Je frémis quand je voi 890
Les abîmes profonds qui s'offrent devant moi:
La chute désormais ne peut être qu'horrible.
Osez chercher ailleurs un destin plus paisible.
Regagnez l'Hellespont, et ces bords écartés
Où vos aïeux errants jadis furent jetés, 895
Lorsque des Juifs contre eux la vengeance allumée
Chassa tout Amalec de la triste Idumée.
Aux malices du sort enfin dérobez-vous.
Nos plus riches trésors marcheront devant nous.
Vous pouvez du départ me laisser la conduite; 900
Surtout de vos enfants j'assurerai la fuite.
N'ayez soin cependant que de dissimuler.
Contente, sur vos pas vous me verrez voler:
La mer la plus terrible et la plus orageuse
Est plus sûre pour nous que cette cour trompeuse. 905
Mais à grands pas vers vous je vois quelqu'un marcher.
C'est Hydaspe.

SCÈNE II.

AMAN, ZARÈS, HYDASPE.

HYDASPE.

Seigneur, je courais vous chercher.
Votre absence en ces lieux suspend toute la joie;
Et pour vous y conduire Assuérus m'envoie.

AMAN.

Et Mardochée est-il aussi de ce festin? 910

HYDASPE.

A la table d'Esther portez-vous ce chagrin?
Quoi? toujours de ce Juif l'image vous désole?
Laissez-le s'applaudir d'un triomphe frivole,
Croit-il d'Assuérus éviter la rigueur?
Ne possédez-vous pas son oreille et son coeur? 915
On a payé le zèle, on punira le crime;
Et l'on vous a, Seigneur, orné votre victime.
Je me trompe, ou vos voeux, par Esther secondés
Obtiendront plus encor que vous ne demandez.

AMAN.

Croirai-je le bonheur que ta bouche m'annonce? 920

HYDASPE.

J'ai des savants devins entendu la réponse:
Ils disent que la main d'un perfide étranger
Dans le sang de la Reine est prête à se plonger;
Et le Roi, qui ne sait où trouver le coupable,
N'impute qu'aux seuls Juifs ce projet détestable. 925

AMAN.

Oui, ce sont, cher ami, des monstres furieux;
Il faut craindre surtout leur chef audacieux.
La terre avec horreur dès longtemps les endure;
Et l'on n'en peut trop tôt délivrer la nature.
Ah! je respire enfin. Chère Zarès, adieu. 930

HYDASPE.

Les compagnes d'Esther s'avancent vers ce lieu.
Sans doute leur concert va commencer la fête.
Entrez, et recevez l'honneur qu'on vous apprête.

SCÈNE III.

ÉLISE, LE CHOEUR.

(_Ceci se récite sans chant_.)

UNE LES ISRAÉLITES.

C'est Aman.

UNE AUTRE.

C'est lui-même, et j'en frémis, ma soeur.

LA PRÈMIERE.

Mon coeur de crainte et d'horreur se resserre. 935

L'AUTRE.

C'est d'Israël le superbe oppresseur.

LA PRÈMIERE.

C'est celui qui trouble la terre.

ÉLISE.

Peut-on, en le voyant, ne le connaître pas?
L'orgueil et le dédain sont peints sur son visage.

UNE ISRAÉLITE.

On lit dans ses regards sa fureur et sa rage. 940

UNE AUTRE.

Je croyais voir marcher la Mort devant ses pas.

UNE DES PLUS JEUNES.

Je ne sais si ce tigre a reconnu sa proie;
Mais en nous regardant, mes soeurs, il m'a semblé
Qu'il avait dans les yeux une barbare joie,
Dont tout mon sang est encore troublé. 945

ÉLISE.

Que ce nouvel honneur va croître son audace!
Je le vois, mes soeurs, je le voi:
A la table d'Esther l'insolent près du Roi
A déjà pris sa place.

UNE DES ISRAÉLITES.

Ministres du festin, de grâce dites-nous, 950
Quels mets à ce cruel, quel vin préparez-vous?

UNE AUTRE.

Le sang de l'orphelin,

UNE TROISIEME.

Les pleurs des misérables,

LA SECONDE.

Sont ses mets les plus agréables.

LA TROISIEME.

C'est son breuvage le plus doux.

ÉLISE.

Chères soeurs, suspendez la douleur qui vous presse. 955
Chantons, on nous t'ordonne; et que puissent nos chants
Du coeur d'Assuérus adoucir la rudesse,
Comme autrefois David par ses accords touchants
Calmait d'un roi jaloux la sauvage tristesse!

(_Tout le reste de cette scene est chante_.)

UNE ISRAÉLITE.

Que le peuple est heureux, 960
Lorsqu'un roi genéreux,
Craint dans tout l'univers, veut encore qu'on l'aime!
Heureux le peuple! heureux le roi lui-même!

TOUT LE CHOEUR.

O repos! ô tranquillité!
O d'un parfait bonheur assurance éternelle, 965
Quand la suprême autorité
Dans ses conseils a toujours auprès d'elle
La justice et la vérité!

(_Ces quatre stances sont chantées alternativement par
une voix seule et par tout le choeur_.)

UNE ISRAÉLITE.

Rois, chassez la calomnie.
Ses criminels attentats 970
Des plus paisibles États
Troublent l'heureuse harmonie,

Sa fureur, de sang avide,
Poursuit partout l'innocent.
Rois, prenez soin de l'absent 975
Contre sa langue homicide.

De ce monstre si farouche
Craignez la feinte douceur.
La vengeance est dans son coeur,
Et la pitié dans sa bouche. 980

La fraude adroite et subtile
Sème de fleurs son chemin;
Mais sur ses pas vient enfin
Le repentir inutile.

UNE ISRAÉLITE _seule_.

D'un souffle l'aquilon écarte les nuages, 985
Et chasse au loin la foudre et les orages.
Un roi sage, ennemi du langage menteur,
Écarte d'un regard le perfide imposteur.

UNE AUTRE.

J'admire un roi victorieux,
Que sa valeur conduit triomphant en tous lieux, 990
Mais un roi sage et qui hait l'injustice,
Qui sous la loi du riche impérieux
Ne souffre point que le pauvre gémisse,
Est le plus beau présent des cieux.

UNE AUTRE.

La veuve en sa défense espère. 995

UNE AUTRE.

De l'orphelin il est le père;

TOUTES ENSEMBLE.

Et les larmes du juste implorant son appui
Sont précieuses devant lui.

UNE ISRAÉLITE _seule_.

Détourne, Roi puissant, détourne tes oreilles
De tout conseil barbare et mensonger. 1000
Il est temps que tu t'éveilles:
Dans le sang innocent ta main va se plonger,
Pendant que tu sommeilles.
Détourne, Roi puissant, détourne tes oreilles
De tout conseil barbare et mensonger. 1005

UNE AUTRE.

Ainsi puisse sous toi trembler la terre entière:
Ainsi puisse à jamais contre tes ennemis
Le bruit de ta valeur te servir de barrière!
S'ils t'attaquent, qu'ils soient en un moment soumis.

Que de ton bras la force les renverse; 1010
Que de ton nom la terreur les disperse;
Que tout leur camp nombreux soit devant tes soldats
Comme d'enfants une troupe inutile;
Et si par un chemin il entre en tes États,
Qu'il en sorte par plus de mille. 1015

SCÈNE IV.

ASSUÉRUS, ESTHER, AMAN, ÉLISE, LE CHOEUR.

ASSUÉRUS, _à Esther_.

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EstherChapter III: Prologue: La Piete (1)

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