Chapter VI: Part 6
Au bout de sept ou huit ans la Reine d'un Royaume voisin accoucha de deux filles, la premiere qui vint au monde estoit plus belle que le jour: la Reine en fut si aise, qu'on apprehenda que la trop grande joye qu'elle en avoit ne luy fit mal. La meme Fee qui avoit assiste a la naissance du petit Riquet a la houppe estoit presente, & pour moderer la joye de la Reine, elle luy declara que cette petite Princesse n'auroit point d'esprit, & qu'elle seroit aussi stupide qu'elle estoit belle. Cela mortifia beaucoup la Reine; mais elle eut quelques momens apres un bien plus grand chagrin, car la seconde fille dont elle acoucha, se trouva extremement laide. Ne vous affligez point tant Madame, luy dit la Fee; vostre fille sera recompensee d'ailleurs, & elle aura tant d'esprit, qu'on ne s'appercevra presque pas qu'il luy manque de la beaute. Dieu le veuille, repondit la Reine, mais n'y auroit-il point moyen de faire avoir un peu d'esprit a l'ainee qui est si belle? Je ne puis rien pour elle, Madame, du coste de l'esprit, luy dit la Fee, mais je puis tout du coste de la beaute; & comme il n'y a rien que je ne veueille faire pour votre satisfaction, je vais luy donner pour don, de pouvoir rendre beau ou belle la personne qui luy plaira. A mesure que ces deux Princesses devinrent grandes, leurs perfections crurent aussi avec elles, & on ne parloit par tout que de la beaute de l'aisnee, & de l'esprit de la cadette. Il est vray aussi que leurs defauts augmenterent beaucoup avec l'age. La cadette enlaidissoit a veue d'oeil, & l'aisnee devenoit plus stupide de jour en jour. Ou elle ne repondoit rien a ce qu'on luy demandoit, ou elle disoit une sottise. Elle estoit avec cela si mal-adroite, qu'elle n'eust pu ranger quatre Porcelaines sur le bord d'une cheminee sans en casser une, ny boire un verre d'eau sans en repandre la moitie sur ses habits. Quoy que la beaute soit un grand avantage dans une jeune personne, cependant la cadette l'emportoit presque toujours sur son ainee dans toutes les Compagnies. D'abord on alloit du coste de la plus belle pour la voir & pour l'admirer, mais bien tost apres, on alloit a celle qui avoit le plus d'esprit, pour luy entendre dire mille choses agreables; & on estoit estonne qu'en moins d'un quart d'heure l'ainee n'avoit plus personne aupres d'elle, & que tout le monde s'estoit range autour de la cadette. L'aisnee quoyque fort stupide, le remarqua bien, & elle eut donne sans regret toute sa beaute pour avoir la moitie de l'esprit de sa soeur. La Reine toute sage qu'elle estoit, ne put s'empecher de luy reprocher plusieurs fois sa bestise, ce qui pensa faire mourir de douleur cette pauvre Princesse. Un jour qu'elle s'estoit retiree dans un bois pour y plaindre son malheur, elle vit venir a elle un petit homme fort laid & fort desagreable, mais vestu tres-magnifiquement. C'estoit le jeune Prince Riquet a la houppe, qui estant devenu amoureux d'elle sur ses Portraits qui courroient par tout le monde, avoit quitte le Royaume de son pere pour avoir le plaisir de la voir et de luy parler. Ravi de la rencontrer ainsi toute seule, il l'aborde avec tout le respect & toute la politesse imaginable. Ayant remarque apres luy avoir fait les complimens ordinaires, qu'elle estoit fort melancolique, il luy dit; je ne comprens point, Madame, comment une personne aussi belle que vous l'estes, peut estre aussi triste que vous le paroissez; car quoyque je puisse me vanter d'avoir veu une infinite de belles personnes, je puis dire que je n'en ay jamais vu dont la beaute aproche de la vostre. Cela vous plaist a dire, Monsieur, luy repondit la Princesse, & en demeure la. La beaute, reprit Riquet a la houppe, est un si grand avantage qu'il doit tenir lieu de tout le reste; & quand on le possede, je ne voy pas qu'il y ait rien qui puisse nous affliger beaucoup. J'aimerois mieux, dit la Princesse, estre aussi laide que vous & avoir de l'esprit, que d'avoir de la beaute comme j'en ay, & estre beste autant que je le suis. Il n'y a rien, Madame, qui marque davantage qu'on a de l'esprit, que de croire n'en pas avoir, & il est de la nature de ce bien la, que plus on en a, plus on croit en manquer. Je ne scay pas cela, dit la Princesse, mais je scay bien que je suis fort beste, & c'est de la que vient le chagrin qui me tue. Si ce n'est que cela, Madame, qui vous afflige, je puis aisement mettre fin a vostre douleur. Et comment ferez-vous, dit la Princesse; J'ay le pouvoir, Madame, dit Riquet a la houppe, de donner de l'esprit autant qu'on en scauroit avoir a la personne que je dois aimer le plus; & comme vous estes, Madame, cette personne, il ne tiendra qu'a vous que vous n'ayez autant d'esprit qu'on en peut avoir, pourvu que vous vouliez bien m'epouser. La Princesse demeura toute interdite, & ne repondit rien. Je voy, reprit Riquet a la houppe, que cette proposition vous fait de la peine, & je ne m'en estonne pas; mais je vous donne un an tout entier pour vous y resoudre. La Princesse avoit si peu d'esprit, & en meme temps une si grande envie d'en avoir, qu'elle s'imagina que la fin de cette annee ne viendroit jamais; de sorte qu'elle accepta la proposition qui luy estoit faite. Elle n'eut pas plustost promis a Riquet a la houppe, qu'elle l'epouseroit dans un an a pareil jour, qu'elle se sentit tout autre qu'elle n'estoit auparavant; elle se trouva une facilite incroyable a dire tout ce qui luy plaisoit, & a le dire d'une maniere fine, aisee et naturelle: elle commenca des ce moment une conversation galante, & soutenue avec Riquet a la houppe, ou elle brilla d'une telle force, que Riquet a la houppe crut luy avoir donne plus d'esprit qu'il ne s'en estoit reserve pour luy-meme. Quand elle fut retournee au Palais, toute la Cour ne scavoit que penser d'un changement si subit & si extraordinaire, car autant qu'on luy avoit ouey dire d'impertinences auparavant, autant luy entendoit-on dire des choses bien sensees & infiniment spirituelles. Toute la Cour en eut une joye qui ne se peut imaginer, il n'y eut que sa cadette qui n'en fut pas bien aise, parce que n'ayant plus sur son ainee l'avantage de l'esprit, elle ne paroissoit plus aupres d'elle qu'une Guenon fort desagreable. Le Roi se conduisoit par ses avis, & alloit meme quelquefois tenir le Conseil dans son Appartement. Le bruit de ce changement s'estant repandu, tous les jeunes Princes des Royaumes voisins firent leurs efforts pour s'en faire aimer, & presque tous la demanderent en Mariage; mais elle n'en trouvoit point qui eust assez d'esprit, & elle les ecoutoit tous sans s'engager a pas un d'eux. Cependant il en vint un si puissant, si riche, si spirituel & si bien fait, qu'elle ne pust s'empecher d'avoir de la bonne volonte pour luy. Son pere s'en estant apperceu, luy dit qu'il la faisoit la maistresse sur le choix d'un Epoux, & qu'elle n'avoit qu'a se declarer. Comme plus on a d'esprit, & plus on a de peine a prendre une ferme resolution sur cette affaire, elle demanda, apres avoir remercie son pere, qu'il luy donnast du temps pour y penser. Elle alla par hazard se promener dans le meme bois ou elle avoit trouve Riquet a la houppe, pour rever plus commodement a ce qu'elle avoit a faire. Dans le tems qu'elle se promenoit, revant profondement, elle entendit un bruit sourd sous ses pieds, comme de plusieurs personnes qui vont & viennent & qui agissent. Ayant preste l'oreille plus attentivement, elle ouit que l'un disoit apporte-moy cette marmite, l'autre donne-moy cette chaudiere, l'autre mets du bois dans ce feu. La terre s'ouvrit dans le meme temps, & elle vit sous ses pieds comme une grande Cuisine pleine de Cuisiniers, de Marmitons & de toutes sortes d'Officiers necessaires pour faire un festin magnifique. Il en sortit une bande de vingt ou trente Rotisseurs, qui allerent se camper dans une allee du bois autour d'une table fort longue, & qui tous, la lardoire a la main, & la queue de Renard sur l'oreille, se mirent a travailler en cadence au son d'une Chanson harmonieuse. La Princesse estonnee de ce spectacle, leur demanda pour qui ils travailloient. C'est, Madame, luy repondit le plus apparent de la bande, pour le Prince Riquet a la houppe, dont les nopces se feront demain. La Princesse encore plus surprise qu'elle ne l'avoit este, & se resouvenant tout a coup qu'il y avoit un an qu'a pareil jour, elle avoit promis d'epouser le Prince Riquet a la houppe, elle pensa tomber de son haut. Ce qui faisoit qu'elle ne s'en souvenoit pas, c'est que quand elle fit cette promesse, elle estoit une bete, & qu'en prenant le nouvel esprit que le Prince luy avoit donne, elle avoit oublie toutes ses sottises. Elle n'eut pas fait trente pas en continuant sa promenade, que Riquet a la houppe se presenta a elle, brave, magnifique, & comme un Prince qui va se marier. Vous me voyez, dit-il, Madame, exact a tenir ma parole, & je ne doute point que vous ne veniez ici pour executer la vostre, & me rendre, en me donnant la main, le plus heureux de tous les hommes. Je vous avoueeray franchement, repondit la Princesse, que je n'ay pas encore pris ma resolution la-dessus, & que je ne croy pas pouvoir jamais la prendre telle que vous la souehaitez. Vous m'etonnez, Madame, lui dit Riquet a la houppe: Je le croy, dit la Princesse, & assurement si j'avois affaire a un brutal, a un homme sans esprit, je me trouverais bien embarassee. Une Princesse n'a que sa parole, me diroit-il, & il faut que vous m'epousiez, puisque vous me l'avez promis; mais comme celuy a qui je parle est l'homme du monde qui a le plus d'esprit, je suis seure qu'il entendra raison. Vous scavez que quand je n'estois qu'une beste, je ne pouvois neanmoins me resoudre a vous epouser, comment voulez-vous qu'ayant l'esprit que vous m'avez donne, qui me rend encore plus difficile en gens que je n'estois, je prenne aujourd'huy une resolution que je n'ay pu prendre dans ce temps-la. Si vous pensiez tout de bon a m'epouser, vous avez eu grand tort de m'oster ma bestise, & de me faire voir plus clair que je ne voyois. Si un homme sans esprit, repondit Riquet a la houppe, serait bien receu, comme vous venez de le dire, a vous reprocher vostre manque de parole, pourquoi voulez-vous, Madame, que je n'en use pas de mesme, dans une chose ou il y va de tout le bonheur de ma vie; est-il raisonnable que les personnes qui ont de l'esprit, soient d'une pire condition que ceux qui n'en ont pas; le pouvez-vous pretendre, vous qui en avez tant, & qui avez tant souhaite d'en avoir? mais venons au fait, s'il vous plaist: A la reserve de ma laideur, y a-t'il quelque chose en moy qui vous deplaise, estes-vous malcontente de ma naissance, de mon esprit, de mon humeur, & de mes manieres? Nullement, repondit la Princesse, j'aime en vous tout ce que vous venez de me dire. Si cela est ainsi, reprit Riquet a la houppe, je vais estre heureux, puisque vous pouvez me rendre le plus aimable de tous les hommes. Comment cela se peut-il faire? luy dit la Princesse. Cela se fera, repondit Riquet a la houppe, si vous m'aimez assez pour souhaiter que cela soit; & afin, Madame, que vous n'en doutiez pas, scachez que la meme Fee qui au jour de ma naissance me fit le don de pouvoir rendre spirituelle la personne qu'il me plairoit, vous a aussi fait le don de pouvoir rendre beau celuy que vous aimerez, & a qui vous voudrez bien faire cette faveur. Si la chose est ainsi, dit la Princesse, je souhaite de tout mon coeur que vous deveniez le Prince du monde le plus beau & le plus aimable; & je vous en fais le don autant qu'il est en moy. La Princesse n'eut pas plustost prononce ces paroles, que Riquet a la houppe parut a ses yeux, l'homme du monde le plus beau, le mieux fait, & le plus aimable quelle eust jamais vu. Quelques-uns asseurent que ce ne furent point les charmes de la Fee qui opererent, mais que l'amour seul fit cette Metamorphose. Ils disent que la Princesse ayant fait reflexion sur la perseverance de son Amant, sur sa discretion, & sur toutes les bonnes qualitez de son ame & de son esprit, ne vit plus la difformite de son corps, ny la laideur de son visage, que sa bosse ne luy sembla plus que le bon air d'un homme qui fait le gros dos; & qu'au lieu que jusqu'a lors elle l'avoit vu boiter effroyablement, elle ne luy trouva plus qu'un certain air penche qui la charmoit; ils disent encore que ses yeux qui estoient louches, ne luy en parurent que plus brillans, que leur dereglement passa dans son esprit pour la marque d'un violent excez d'amour, & qu'enfin son gros nez rouge eut pour elle quelque chose de Martial et d'Heroique. Quoyqu'il en soit, la Princesse luy promit sur le champ de l'epouser, pourvu qu'il en obtint le consentement du Roy son Pere. Le Roy ayant scu que sa fille avoit beaucoup d'estime pour Riquet a la houppe, qu'il connoissoit d'ailleurs pour un Prince tres-spirituel & tres-sage, le receut avec plaisir pour son gendre. Des le lendemain les nopces furent faites, ainsi que Riquet a la houppe l'avoit prevu, & selon les ordres qu'il en avoit donnez longtemps auparavant.
MORALITE.
_Ce que l'on voit dans cet ecrit,
Est moins un conte en l'air que la verite meme;
Tout est beau dans ce que l'on aime,
Tout ce qu'on aime a de l'esprit._
Autre Moralite.
_Dans un objet ou la Nature,
Aura mis de beaux traits, & la vive peinture
D'un teint ou jamais l'Art ne scauroit arriver,
Tous ces dons pourront moins pour rendre un coeur sensible,
Qu'un seul agrement invisible,
Que l'Amour y fera trouver._
LE PETIT
POUCET
_CONTE._
Il estoit une fois un Bucheron & une Bucheronne, qui avoient sept enfans tous Garcons. L'aine n'avoit que dix ans, & le plus jeune n'en avoit que sept. On s'estonnera que le Bucheron ait eu tant d'enfans en si peu de temps; mais c'est que sa femme alloit viste en besongne, & n'en faisoit pas moins que deux a la fois. Ils estoient fort pauvres, & leur sept enfans les incommodoient beaucoup, parce qu'aucun d'eux ne pouvoit encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinoit encore, c'est que le plus jeune estoit fort delicat, & ne disoit mot, prenant pour bestise, ce qui estoit une marque de la bonte de son esprit: il estoit fort petit, & quand il vint au monde il n'estoit gueres plus gros que le pouce, ce qui fit que l'on l'appella le petit Poucet. Ce pauvre enfant estoit le souffre douleurs de la maison, & on luy donnoit toujours le tort. Cependant il estoit le plus fin, & le plus avise de tous ses freres, & s'il parloit peu, il ecoutait beaucoup. Il vint une annee tres-facheuse, & la famine fut si grande, que ces pauvres gens resolurent de se deffaire de leurs enfans. Un soir que ces enfans estoient couchez, & que le Bucheron estoit aupres du feu avec sa femme, il luy dit, le coeur serre de douleur? Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourir nos enfans: je ne scaurois les voir mourir de faim devant mes yeux, & je suis resolu de les mener perdre demain au bois, ce qui sera bien aise, car tandis qu'ils s'amuseront a fagoter, nous n'avons qu'a nous enfuir sans qu'ils nous voyent. Ah! s'ecria la Bucheronne, pourrois-tu bien toy-meme mener perdre tes enfans? Son mary avoit beau luy representer leur grande pauvrete, elle ne pouvoit y consentir; elle estoit pauvre, mais elle estoit leur mere: Cependant ayant considere quelle douleur ce luy seroit de les voir mourir de faim, elle y consentit, & alla se coucher en pleurant. Le petit Poucet oueit tout ce qu'ils dirent, car ayant entendu de dedans son lit qu'ils parloient d'affaires, il s'estoit leve doucement, & s'estoit glisse sous l'escabelle de son pere pour les ecouter sans estre vu. Il alla se recoucher & ne dormit point le reste de la nuit, songeant a ce qu'il avoit a faire. Il se leva de bon matin, & alla au bord d'un ruisseau, ou il emplit ses poches de petits cailloux blancs, & ensuite revint a la maison. On partit, & le petit Poucet ne decouvrit rien de tout ce qu'il scavoit a ses freres. Ils allerent dans une forest fort epaisse, ou a dix pas de distance on ne se voyoit pas l'un l'autre. Le Bucheron se mit a couper du bois & ses enfans a ramasser les broutilles pour faire des fagots. Le pere & la mere les voyant ocupez a travailler, s'eloignerent d'eux insensiblement, & puis s'enfuirent tout a coup par un petit sentier detourne. Lors que ces enfans se virent seuls, ils se mirent a crier & a pleurer de toute leur force. Le petit Poucet les laissoit crier, scachant bien par ou il reviendroit a la maison; car en marchant il avoit laisse tomber le long du chemin les petits cailloux blancs qu'il avoit dans ses poches. Il leur dit donc, ne craignez-point mes freres, mon Pere & ma Mere nous ont laissez icy, mais je vous remeneray bien au logis, suivez-moy seulement, ils le suivirent, & il les mena jusqu'a leur maison par le meme chemin qu'ils estoient venus dans la forest. Ils n'oserent d'abord entrer, mais ils se mirent tous contre la porte pour ecouter ce que disoient leur Pere & leur Mere.
Dans le moment que le Bucheron & la Bucheronne arriverent chez eux, le Seigneur du Village leur envoya dix ecus qu'il leur devoit il y avoit longtems, & dont ils n'esperoient plus rien: Cela leur redonna la vie, car les pauvres gens mouroient de faim. Le Bucheron envoya sur l'heure sa femme a la Boucherie. Comme il y avoit long-temps qu'elle n'avoit mange, elle acheta trois fois plus de viande qu'il n'en falloit pour le souper de deux personnes. Lors qu'ils furent rassassiez; la Bucheronne dit, helas, ou sont maintenant nos pauvres enfans, ils feroient bonne chere de ce qui nous reste la: Mais aussi Guillaume, c'est toy qui les as voulu perdre, j'avois bien dit que nous nous en repentirions, que font-ils maintenant dans cette Forest? Helas! mon Dieu, les Loups les ont peut etre deja mangez; tu es bien inhumain d'avoir perdu ainsi tes enfans. Le Bucheron s'impatienta a la fin, car elle redit plus de vingt fois qu'ils s'en repentiroient & qu'elle l'avoit bien dit. Il la menaca de la battre si elle ne se taisoit. Ce n'est pas que le Bucheron ne fust peut-estre encore plus fache que sa femme, mais c'est qu'elle luy rompoit la teste, & qu'il estoit de l'humeur de beaucoup d'autres gens, qui ayment fort les femmes qui disent bien, mais qui trouvent tres importunes celles qui ont toujours bien dit. La Bucheronne estoit toute en pleurs? Helas! ou sont maintenant mes enfans, mes pauvres enfans? Elle le dit une fois si haut que les enfans qui etoient a la porte l'ayant entendu, se mirent a crier tous ensemble, nous voyla, nous voyla. Elle courut viste leur ouvrir la porte, & leur dit en les embrassant, que je suis aise de vous revoir, mes chers enfans, vous estes bien las, & vous avez bien faim; & toy Pierrot comme te voyla crotte, vien que je te debarboueille. Ce Pierrot estoit son fils aine qu'elle aimoit plus que tous les autres, parce qu'il estoit un peu rousseau, & qu'elle estoit un peu rousse. Ils se mirent a Table, & mangerent d'un apetit qui faisoit plaisir au Pere & a la Mere, a qui ils racontoient la peur qu'ils avoient eue dans la Forest en parlant presque toujours tous ensemble: Ces bonnes gens etoient ravis de revoir leurs enfans avec eux, & cette joye dura tant que les dix ecus durerent; mais lors que l'argent fut depense ils retomberent dans leur premier chagrin; & resolurent de les perdre encore, & pour ne pas manquer leur coup, de les mener bien plus loin que la premiere fois. Ils ne purent parler de cela si secrettement qu'ils ne fussent entendus par le petit Poucet, qui fit son compte de sortir d'affaire comme il avoit deja fait; mais quoy qu'il se fut leve de bon matin pour aller ramasser des petits cailloux, il ne put en venir a bout, car il trouva la porte de la maison fermee a double tour. Il ne scavoit que faire lors que la Bucheronne leur ayant donne a chacun un morceau de pain pour leur dejeune, il songea qu'il pourroit se servir de son pain au lieu de cailloux en le jettant par miettes le long des chemins ou ils passeroient, il le serra donc dans sa poche. Le Pere & la Mere les menerent dans l'endroit de la Forest le plus epais & le plus obscur, & des qu'ils y furent ils gagnerent un faux fuyant & les laisserent la. Le petit Poucet ne s'en chagrina pas beaucoup, parce qu'il croyait retrouver aisement son chemin par le moyen de son pain qu'il avoit seme par tout ou il avoit passe; mais il fut bien supris lors qu'il ne put en retrouver une seule miette, les Oiseaux etoient venus qui avoient tout mange. Les voyla donc bien affliges, car plus ils marchoient plus ils s'egaroient, & s'enfoncoient dans la Forest. La nuit vint, & il s'eleva un grand vent qui leur faisoit des peurs epouventables. Ils croyoient n'entendre de tous cotes que les heurlemens de Loups qui venoient a eux pour les manger. Ils n'osoient presque se parler ny tourner la teste. Il survint une grosse pluye qui les perca jusqu'aux os; ils glissoient a chaque pas & tomboient dans la bouee, d'ou ils se relevoient tout crottes, ne scachant que faire de leurs mains. Le petit Poucet grimpa au haut d'un Arbre pour voir s'il ne decouvriroit rien; ayant tourne la teste de tous costes, il vit une petite lueur comme d'une chandelle, mais qui estoit bien loin par de-la la Forest. Il descendit de l'arbre; & lors qu'il fut a terre il ne vit plus rien; cela le desola. Cependant ayant marche quelque temps avec ses freres du coste qu'il avoit veu la lumiere, il la revit en sortant du Bois. Ils arriverent enfin a la maison ou estoit cette chandelle, non sans bien des frayeurs, car souvent ils la perdoient de veue, ce qui leur arrivoit toutes les fois qu'ils descendoient dans quelques fonds. Ils heurterent a la porte, & une bonne femme vint leur ouvrir. Elle leur demanda ce qu'ils vouloient, le petit Poucet luy dit, qu'ils etoient de pauvres enfans qui s'estoient perdus dans la Forest, & qui demandoient a coucher par charite. Cette femme les voyant tous si jolis se mit a pleurer, & leur dit, helas! mes pauvres enfans, ou estes vous venus? scavez vous bien que c'est icy la maison d'un Ogre qui mange les petits enfans. Helas! Madame, luy repondit le petit Poucet, qui trembloit de toute sa force aussi bien que ses freres; que ferons-nous? Il est bien seur que les Loups de la Forest ne manqueront pas de nous manger cette nuit, si vous ne voulez pas nous retirer chez vous. Et cela etant nous aimons mieux que ce soit Monsieur qui nous mange, peut-estre qu'il aura pitie de nous, si vous voulez bien l'en prier. La femme de l'Ogre qui crut qu'elle pourroit les cacher a son mary jusqu'au lendemain matin, les laissa entrer & les mena se chauffer aupres d'un bon feu, car il y avoit un Mouton tout entier a la broche pour le soupe de l'Ogre. Comme ils commencoient a se chauffer ils entendirent heurter trois ou quartre grands coups a la porte, c'estoit l'Ogre qui revenoit. Aussi-tost sa femme les fit cacher sous le lit, & alla ouvrir la porte. L'Ogre demanda d'abord si le soupe estoit prest, & si on avoit tire du vin, & aussi-tost se mit a table. Le Mouton estoit encore tout sanglant, mais il ne luy en sembla que meilleur. Il fleuroit a droite & a gauche, disant qu'il sentoit la chair fraiche. Il faut luy dit sa femme, que ce soit ce Veau que je viens d'habiller que vous sentez. Je sens la chair fraiche, te dis-je encore une fois, reprit l'Ogre, en regardant sa femme de travers, & il y a icy quelque chose que je n'entens pas; en disant ces mots, il se leva de Table, & alla droit au lit. Ah, dit il, voila donc comme tu veux me tromper maudite femme, je ne scais a quoy il tient que je ne te mange aussi; bien t'en prend d'etre une vieille beste. Voila du Gibier qui me vient bien a propos pour traiter trois Ogres de mes amis qui doivent me venir voir ces jours icy. Il les tira de dessous le lit l'un apres l'autre. Ces pauvres enfans se mirent a genoux en luy demandant pardon, mais ils avoient a faire au plus cruel de tous les Ogres, qui bien loin d'avoir de la pitie les devoroit deja des yeux, & disoit a sa femme que ce seroit la de friands morceaux lors qu'elle leur auroit fait une bonne sausse. Il alla prendre un grand Couteau, & en approchant de ces pauvres enfans, il l'aiguisoit sur une longue pierre qu'il tenoit a sa main gauche. Il en avoit deja empoigne un, lorsque sa femme luy dit, que voulez vous faire a l'heure qu'il est, n'aurez-vous pas assez de temps demain matin? Tay-toy, reprit l'Ogre, ils en seront plus mortifies. Mais vous avez encore la tant de viande, reprit sa femme, voila un Veau, deux Moutons & la moitie d'un Cochon. Tu as raison dit l'Ogre, donne leur bien a souper affin qu'il ne maigrissent pas, & va les mener coucher. La bonne femme fut ravie de joye, & leur porta bien a souper, mais ils ne purent manger tant ils etoient saisis de peur. Pour l'Ogre il se remit a boire, ravi d'avoir de quoy si bien regaler ses Amis. Il but une douzaine de coups plus qu'a l'ordinaire, ce qui luy donna un peu dans la teste, & l'obligea de s'aller coucher.
L'Ogre avoit sept filles qui n'etoient encore que des enfans. Ces petites Ogresses avoient toutes le teint fort beau, parce qu'elles mangeoient de la chair fraiche comme leur pere; mais elles avoient de petits yeux gris & tout ronds, le nez crochu & une fort grande bouche avec de longues dents fort aigues & fort eloignees l'une de l'autre. Elles n'estoient pas encore fort mechantes; mais elles promettoient beaucoup, car elles mordoient deja les petits enfans pour en succer le sang. On les avoit fait coucher de bonne heure, & elles estoient toutes sept dans un grand lit, ayant chacune une Couronne d'or sur la teste. Il y avoit dans la meme Chambre un autre lit de la meme grandeur; ce fut dans ce lit que la femme de l'Ogre mit coucher les sept petits garcons, apres quoi elle s'alla coucher aupres de son mary. Le petit Poucet qui avoit remarque que les filles de l'Ogre avoient des Couronnes d'or sur la teste, & qui craignoit qu'il ne prit a l'Ogre quelques remords de ne les avoir pas egorges des le soir meme, se leva vers le milieu de la nuit, & prenant les bonnets de ses freres & le sien, il alla tout doucement les mettre sur la teste des sept filles de l'Ogre apres leur avoir oste leurs Couronnes d'or qu'il mit sur la teste de ses freres & sur la sienne, afin que l'Ogre les prit pour ses filles, & ses filles pour les garcons qu'il vouloit egorger. La chose reuessit comme il l'avoit pense; car l'Ogre s'etant eveille sur le minuit, eut regret d'avoir differe au lendemain ce qu'il pouvoit executer la veille, il se jetta donc brusquement hors du lit, & prenant son grand Couteau, allons voir, dit il, comment se portent nos petits drolles, n'en faisons pas a deux fois; il monta donc a tatons a la Chambre de ses filles & s'approcha du lit ou etoient les petits garcons, qui dormoient tous excepte le petit Poucet, qui eut bien peur lors qu'il sentit la main de l'Ogre qui luy tastoit la teste, comme il avoit taste celle de tous ses freres. L'Ogre qui sentit les Couronnes d'or; vrayment, dit il, j'allois faire la un bel ouvrage, je voy bien que je bus trop hier au soir. Il alla ensuite au lit de ses filles ou ayant senti les petits bonnets des garcons. Ah, les voila, dit-il nos gaillards? Travaillons hardiment; en disant ses mots, il coupa sans balancer la gorge a ses sept filles. Fort content de cette expedition, il alla se recoucher aupres de sa femme. Aussi-tost que le petit Poucet entendit ronfler l'Ogre, il reveilla ses freres, & leur dit de s'habiller promptement & de le suivre. Ils descendirent doucement dans le Jardin, & sauterent par dessus les murailles. Ils coururent presque toute la nuit, toujours en tremblant & sans scavoir ou ils alloient. L'Ogre s'estant eveille dit a sa femme, va-t'en la haut habiller ces petits droles d'hier au soir; l'Ogresse fut fort estonnee de la bonte de son mary, ne se doutant point de la maniere qu'il entendoit qu'elle les habillast, & croyant qu'il luy ordonnoit de les aller vestir, elle monta en haut ou elle fut bien surprise lorsqu'elle apercut ses sept filles egorgees & nageant dans leur sang. Elle commenca par s'evanoueir (car c'est le premier expedient que trouvent presque toutes les femmes en pareilles rencontres.) L'Ogre craignant que sa femme ne fut trop longtemps a faire la besongne dont il l'avoit chargee, monta en haut pour luy aider. Il ne fut pas moins estonne que sa femme lors qu'il vit cet affreux spectacle. Ah, qu'ay-je fait, s'ecria-t-il, ils me le payeront les malheureux, & tout a l'heure. Il jetta aussi-tost une potee d'eau dans le nez de sa femme, & l'ayant fait revenir, donne-moy viste mes bottes de sept lieues, luy dit-il, afin que j'aille les attraper. Il se mit en campagne, & apres avoir couru bien loin de tous costes, enfin il entra dans le chemin ou marchoient ces pauvres enfans qui n'etoient plus qu'a cent pas du logis de leur pere. Ils virent l'Ogre qui alloit de montagne en montagne, & qui traversoit des rivieres aussi aisement qu'il auroit fait le moindre ruisseau. Le petit Poucet qui vit un Rocher creux proche le lieu ou ils estoient, y fit cacher ses six freres, & s'y fourra aussi, regardant toujours ce que l'Ogre deviendroit. L'Ogre qui se trouvoit fort las du long chemin qu'il avoit fait inutilement, (car les bottes de sept lieues fatiguent fort leur homme,) voulut se reposer, & par hazard il alla s'asseoir sur la roche ou les petits garcons s'estoient cachez. Comme il n'en pouvoit plus de fatigue, il s'endormit apres s'estre repose quelque temps; & vint a ronfler si effroyablement, que les pauvres enfans n'en eurent pas moins de peur, que quand il tenoit son grand Couteau pour leur couper la gorge. Le petit Poucet en eut moins de peur, & dit a ses freres de s'enfuir promptement a la maison, pendant que l'Ogre dormoit bien fort, & qu'ils ne se missent point en peine de luy. Ils crurent son conseil & gagnerent viste la maison. Le petit Poucet s'estant approche de l'Ogre, luy tira doucement ses bottes, & les mit aussi-tost; les bottes estoient fort grandes & fort larges; mais comme elles estoient Fees, elles avoient le don de s'agrandir & de s'appetisser selon la jambe de celuy qui les chaussoit, de sorte qu'elles se trouverent aussi justes a ses pieds & a ses jambes que si elles avoient este faites pour luy. Il alla droit a la maison de l'Ogre ou il trouva sa femme qui pleuroit aupres de ses filles egorgees. Vostre mari, luy dit le petit Poucet, est en grand danger, car il a este pris par une troupe de Voleurs qui out jure de le tuer s'il ne leur donne tout son or & tout son argent. Dans le moment qu'ils luy tenoient le poignard sur la gorge, il m'a aperceu & m'a prie de vous venir avertir de l'estat ou il est, & de vous dire de me donner tout ce qu'il a vaillant sans en rien retenir, parcequ'autrement ils le tueront sans misericorde: Comme la chose presse beaucoup, il a voulu que je prisse ses bottes de sept lieues que voila pour faire diligence, & aussi afin que vous ne croyez pas que je sois un affronteur. La bonne femme fort effrayee luy donna aussi-tost tout ce qu'elle avoit; car cet Ogre ne laissoit pas d'estre fort bon mari, quoy qu'il mangeast les petits enfans. Le petit Poucet estant donc charge de toutes les richesses de l'Ogre s'en revint au logis de son pere, ou il fut receu avec bien de la joye.
Il y a bien des gens qui ne demeurent pas d'acord de cette derniere circonstance, & qui pretendent que le petit Poucet n'a jamais fait ce vol a l'Ogre; qu'a la verite, il n'avoit pas fait conscience de luy prendre ses bottes de sept lieuees, parce qu'il ne s'en servoit que pour courir apres les petits enfans. Ces gens-la asseurent le scavoir de bonne part, & meme pour avoir bu & mange dans la maison du Bucheron. Ils assurent que lorsque le petit Poucet eut chausse les bottes de l'Ogre, il s'en alla a la Cour, ou il scavoit qu'on estoit fort en peine d'une Armee, qui etoit a deux cens lieuees de-la, & du succes d'une Bataille qu'on avoit donnee. Il alla, disent-ils, trouver le Roi, & luy dit que s'il le souhaitoit, il luy rapporteroit des nouvelles de l'Armee avant la fin du jour. Le Roi luy promit une grosse somme d'argent s'il en venoit a bout. Le petit Poucet rapporta des nouvelles des le soir meme, & cette premiere course l'ayant fait connoitre, il gagnoit tout ce qu'il vouloit; car le Roi le payoit parfaitement bien pour porter ses ordres a l'Armee, & une infinite de Dames luy donnoient tout ce qu'il vouloit pour avoir des nouvelles de leurs Amans, & ce fut la son plus grand gain. Il se trouvoit quelques femmes qui le chargeoient de Lettres pour leur maris, mais elles le payoient si mal, & cela alloit a si peu de chose, qu'il ne daignoit mettre en ligne de compte ce qu'il gagnoit de ce cote-la. Apres avoir fait pendant quelque temps le metier de courier, & y avoir amasse beaucoup de bien, il revint chez son pere, ou il n'est pas possible d'imaginer la joye qu'on eut de le revoir. Il mit toute sa famille a son aise. Il achepta des Offices de nouvelle creation pour son pere & pour ses freres; & par la il les etablit tous, & fit parfaitement bien sa Cour en meme-temps.
MORALITE.
_On ne s'afflige point d'avoir beaucoup d'enfans,
Quand ils sont tous beaux, bien-faits & bien grands,
Et d'un exterieur qui brille;
Mais si l'un d'eux est foible ou ne dit mot,
On le meprise, on le raille, on le pille,
Quelquefois cependant c'est ce petit marmot
Qui fera le bonheur de toute la famille._
FIN.
_Extrait du Privilege du Roy._
Par Grace & Privilege du Roy, Donne a Fontainebleau, le 28. Octobre 1696. Signe LOUVET, & Scele: Il est permis au Sieur P. DARMANCOUR, de faire Imprimer par tel Imprimeur ou Libraire qu'il voudra choisir, un Livre qui a pour titre, _Histoires ou Contes du temps passe, avec des Moralites_; & ce pendant le temps & espace de six annees consecutives, avec defense a tous Imprimeurs & Libraires de Notre Royaume, ou autres: d'Imprimer ou faire imprimer, vendre & distribueer ledit Livre sans son consentement, ou de ceux qui auront droit de lui; pendant ledit temps, sur les peines portees plus au long par ledit Privilege: Et ledit Sieur P. Darmancour a cede son Privilege a Claude Barbin, pour en joueir par luy, suivant l'accord fait entr'eux.
_Registre sur le Livre de la Communaute des Imprimeurs & Libraires de Paris le 11. Janvier 1697._
Signe, P. AUBOUIN,
Syndic.
Les Exemplaires ont este fournis.
CONTES
_EN VERS_
PAR MR. PERRAULT,
DE L'ACADEMIE FRANCOISE.
TABLE.
_Preface_ p. 77
_Peau d'Asne, Conte_ p. 83
_Les Souhaits Ridicules, Conte_ p. 107
_Griselidis, Nouvelle_ p. 113
PREFACE.[100]
La maniere dont le public a recu les pieces de ce recueil, a mesure qu'elles lui ont ete donnees separement, est une espece d'assurance qu'elles ne lui deplairont pas, en paroissant toutes ensemble. Il est vrai que quelques personnes, qui affectent de paroitre graves, et qui ont assez d'esprit pour voir que ce sont des contes faits a plaisir, et que la matiere n'en est pas fort importante, les ont regardees avec mepris; mais on a eu la satisfaction de voir que les gens de bon gout n'en ont pas juge de la sorte.
Ils ont ete bien aises de remarquer que ces bagatelles n'etoient pas de pures bagatelles, qu'elles renfermoient une morale utile, et que le recit enjoue dont elles etoient enveloppees n'avoit ete choisi que pour les faire entrer plus agreablement dans l'esprit et d'une maniere qui instruisit et divertit tout ensemble. Cela devoit me suffire pour ne pas craindre le reproche de m'etre amuse a des choses frivoles. Mais, comme j'ai affaire a bien des gens qui ne se payent pas de raisons, et qui ne peuvent etre touches que par l'autorite et par l'exemple des anciens, je vais les satisfaire la-dessus.
Les fables milesiennes, si celebres parmi les Grecs, et qui ont fait les delices d'Athenes et de Rome, n'etoient pas d'une autre espece que les fables de ce recueil. L'histoire de la Matrone d'Ephese est de la meme nature que celle de Griselidis: ce sont l'une et l'autre des Nouvelles, c'est-a-dire des recits de choses qui peuvent etre arrivees et qui n'ont rien qui blesse absolument la vraisemblance. La fable de Psyche, ecrite par Lucien et par Apulee, est une fiction toute pure et un conte de vieille, comme celui de Peau d'Ane. Aussi voyons-nous qu'Apulee le fait raconter, par une vieille femme, a une jeune fille que des voleurs avoient enlevee, de meme que celui de Peau d'Ane est conte tous les jours a des enfants par leurs gouvernantes et par leurs grand'meres. La fable du laboureur qui obtint de Jupiter le pouvoir de faire, comme il lui plairoit, la pluie et le beau temps, et qui en usa de telle sorte qu'il ne recueillit que de la paille sans aucuns grains, parce qu'il n'avoit jamais demande ni vent, ni froid, ni neige, ni aucun temps semblable, chose necessaire cependant pour faire fructifier les plantes; cette fable, dis-je, est de meme genre que le conte des Souhaits ridicules, si ce n'est que l'un est serieux et l'autre comique; mais tous les deux vont a dire que les hommes ne connoissent pas ce qui leur convient, et sont plus heureuz d'etre conduits par la Providence, que si toutes choses leur succedoient selon qu'ils le desirent.
Je ne crois pas qu'ayant devant moi de si beaux modeles, dans la plus sage et la plus docte antiquite, on soit en droit de me faire aucun reproche. Je pretends meme que mes fables meritent mieux d'etre racontees que la plupart des contes anciens, et particulierement celui de la Matrone d'Ephese et celui de Psyche, si on les regarde du cote de la morale, chose principale dans toutes sortes de fables, et pour laquelle elles doivent avoir ete faites. Toute la moralite qu'on peut tirer de la Matrone d'Ephese est que souvent les femmes qui semblent les plus vertueuses le sont le moins, et qu'ainsi il n'y en a presque point qui le soient veritablement.
Qui ne voit que cette morale est tres-mauvaise, et qu'elle ne va qu'a corrompre les femmes par le mauvais exemple, et a leur faire croire qu'en manquant a leur devoir elles ne font que suivre la voie commune? Il n'en est pas de meme de la morale de Griselidis, qui tend a porter les femmes a souffrir de leurs maris, et a faire voir qu'il n'y en a point de si brutal ni de si bizarre dont la patience d'une honnete femme ne puisse venir a bout.
A l'egard de la morale cachee dans la fable de Psyche, fable en elle-meme tres-agreable et tres-ingenieuse, je la comparerai avec celle de Peau d'Ane, quand je la saurai; mais, jusqu'ici, je n'ai pu la deviner. Je sais bien que Psyche signifie l'ame; mais je ne comprends point ce qu'il faut entendre par l'Amour, qui est amoureux de Psyche, c'est-a-dire de l'ame, et encore moins ce qu'on ajoute, que Psyche devoit etre heureuse tant qu'elle ne connoitroit point celui dont elle etoit aimee, qui etoit l'Amour; mais qu'elle seroit tres-malheureuse des le moment qu'elle viendroit a le connoitre: voila pour moi une enigme impenetrable. Tout ce qu'on peut dire, c'est que cette fable, de meme que la plupart de celles qui nous restent des anciens, n'ont ete faites que pour plaire, sans egard aux bonnes moeurs, qu'ils negligeoient beaucoup.
Il n'en est pas de meme des Contes que nos aieux ont inventes pour leurs enfants. Ils ne les ont pas contes avec l'elegance et les agrements dont les Grecs et les Romains ont orne leurs fables; mais ils ont toujours eu un tres-grand soin que leurs contes renfermassent une morale louable et instructive. Partout la vertu y est recompensee, et partout le vice y est puni. Ils tendent tous a faire voir l'avantage qu'il y a d'etre honnete, patient, avise, laborieux, obeissant, et le mal qui arrive a ceux qui ne le sont pas.
Tantot ce sont des fees qui donnent pour don a une jeune fille qui leur aura repondu avec civilite, qu'a chaque parole qu'elle dira, il lui sortira de la bouche un diamant ou une perle; et, a une autre fille qui leur aura repondu brutalement, qu'a chaque parole il lui sortira de la bouche une grenouille ou un crapaud. Tantot ce sont des enfants qui, pour avoir bien obei a leur pere et a leur mere, deviennent grands seigneurs; ou d'autres qui, ayant ete vicieux et desobeissans, sont tombes dans des malheurs epouvantables.
Quelque frivoles et bizarres que soient toutes ces fables dans leurs aventures, il est certain qu'elles excitent dans les enfants le desir de ressembler a ceux qu'ils voient devenir heureux, et en meme temps la crainte des malheurs ou les mechans sont tombes par leur mechancete. N'est-il pas louable a des peres et a des meres, lorsque leurs enfants ne sont pas encore capables de gouter les verites solides et denuees de tout agrement, de les leur faire aimer, et, si cela se peut dire, de les leur faire avaler, en les enveloppant dans des recits agreables et proportionnes a la foiblesse de leur age! Il n'est pas croyable avec quelle avidite ces ames innocentes, et dont rien n'a encore corrompu la droiture naturelle, recoivent ces instructions cachees; on les voit dans la tristesse et dans l'abattement tant que le heros ou l'heroine du conte sont dans le malheur, et s'ecrier de joie quand le temps de leur bonheur arrive; de meme qu'apres avoir souffert impatiemment la prosperite du mechant ou de la mechante, ils sont ravis de les voir enfin punis comme ils le meritent. Ce sont des semences qu'on jette, qui ne produisent d'abord que des mouvements de joie et de tristesse, mais dont il ne manque guere d'eclore de bonnes inclinations.
J'aurois pu rendre mes contes plus agreables, en y melant certaines choses un peu libres dont on a accoutume de les egayer; mais le desir de plaire ne m'a jamais assez tente pour violer une loi que je me suis imposee, de ne rien ecrire qui put blesser ou la pudeur, ou la bienseance. Voici un madrigal qu'une jeune demoiselle de beaucoup d'esprit a compose sur ce sujet, et qu'elle a ecrit au-dessous du conte de Peau d'Ane que je lui avois envoye:
Le conte de Peau d'Ane est ici raconte
Avec tant de naivete,
Qu'il ne m'a pas moins divertie
Que quand, aupres du feu, ma nourrice ou ma mie
Tenoient en le faisant mon esprit enchante.
On y voit par endroits quelques traits de satire,
Mais qui, sans fiel et sans malignite,
A tous egalement font du plaisir a lire.
Ce qui me plait encor dans sa simple douceur
C'est qu'il divertit et fait rire,
Sans que mere, epoux, confesseur,
Y puissent trouver a redire.
[Footnote 100: From the Griselidis of 1695.]
PEAU D'ASNE.
_CONTE._
A MADAME LA MARQUISE DE L.
PAR MR. PERRAULT, DE L'ACADEMIE FRANCOISE.
Il est des gens de qui l'esprit guinde,
Sous un front jamais deride
Ne souffre, n'approuve & n'estime
Que le pompeux & le sublime;
Pour moi, j'ose poser en fait
Qu'en de certains momens l'esprit le plus parfait
Peut aimer sans rougir jusqu'aux Marionnettes;
Et qu'il est des tems & des lieux
Ou le grave & le serieux
Ne vallent pas d'agreables sornettes.
Pourquoi faut-il s'emerveiller
Que la Raison la mieux sensee,
Lasse souvent de trop veiller,
Par des contes d'Ogre[101] & de Fee
Ingenieusement bercee,
Prenne plaisir a sommeiller,
Sans craindre donc qu'on me condamne
De mal employer mon loisir,
Je vais, pour contenter votre juste desir,
Vous conter tout au long l'histoire de Peau D'Asne.
[Footnote 101: Homme Sauvage qui mangeoit les petits enfans.]
* * * * *
Il etoit une fois un Roi
Le plus grand qui fut sur la Terre,
Aimable en Paix, terrible en Guerre,
Seul enfin comparable a soi:
Ses voisins le craignoient, ses Etats etoient calmes,
Et l'on voyoit de toutes parts
Fleurir, a l'ombre de ses palmes
Et les Vertus & les beaux Arts.
Son aimable Moitie, sa Compagne fidelle,
Etoit si charmante & si belle,
Avoit l'esprit si commode & si doux
Qu'il etoit encor avec elle
Moins heureux Roi qu'heureux espoux.
De leur tendre & chaste Hymenee,
Plein de douceur & d'agrement
Avec tant de vertus une fille etoit nee,
Qu'ils se consoloient aisement
De n'avoir pas de plus ample lignee.
Dans son vaste & riche Palais,
Ce n'etoit que magnificence,
Partout y fourmilloit une vive abondance
De Courtisans & de Valets;
Il avoit dans son Escurie
Grands & petits chevaux de toutes les facons,
Couverts de beaux caparacons
Roides d'or & de broderie;
Mais ce qui surprenoit tout le monde en entrant
C'est qu'au lieu plus apparent,
Un maitre Asne etailloit ses deux grandes oreilles,
Cette injustice vous surprend,
Mais, lorsque vous scaurez ses vertus nompareilles,
Vous ne trouverez pas que l'honneur fut trop grand.
Tel et si net le forma la Nature
Qu'il ne faisoit jamais d'ordure,
Mais bien beaux Ecus au soleil
Et Loueis de toute maniere
Qu'on alloit recueillir sur la blonde litiere
Tous les matins a son reveil.
Or le Ciel qui par fois se lasse
De rendre les hommes contents,
Qui toujours a ses biens mele quelque disgrace
Ainsi que la pluye au beau tems,
Permit qu'une aspre maladie
Tout a coup de la Reine attaquat les beaux jours.
Par tout on cherche du secours,
Mais ni la Faculte qui le Grec etudie,
Ni les Charlatans ayant cours,
Ne purent tous ensemble arreter l'incendie
Que la fievre allumoit en s'augmentant toujours.
Arrivee a sa derniere heure,
Elle dit au Roi son epoux
Trouvez bon qu'avant que je meure,
J'exige une chose de vous
C'est que s'il vous prenoit envie
De vous remarier quand je n'y serai plus...
--Ha! dit le Roi, ces soins sont superflus,
Je n'y songerai de ma vie,
Soyez en repos la dessus.
Je le croi bien, reprit la Reine,
Si j'en prens a temoin votre amour vehement,
Mais pour m'en rendre plus certaine
Je veux avoir votre serment,
Adouci toute fois par ce temperamment
Que si vous rencontrez une femme plus belle,
Mieux faite & plus sage que moi,
Vous pourrez franchement lui donner votre foi
Et vous marier avec elle:
Sa confiance en ses attraits
Lui faisoit regarder une telle promesse
Comme un serment surpris avec adresse
De ne se marier jamais.
Le Prince jura donc, les yeux baignez de larmes
Tout ce que la Reine voulut;
La Reine entre ses bras mourut,
Et jamais un Mari ne fit tant de vacarmes.
A l'ouir sanglotter & les nuits & les jours,
On jugea que son deueil ne lui durerait guerre
Et qu'il pleuroit ses defuntes Amours
Comme un homme presse qui veut sortir d'affaire.
On ne se trompa point. Au bout de quelques mois
Il voulut proceder a faire un nouveau choix;
Mais ce n'etoit pas chose aisee,
Il falloit garder son serment
Et que la nouvelle Epousee
Eut plus d'attraits & d'agrement
Que celle qu'on venoit de mettre au monument.
Ni la Cour en beautez fertile,
Ni la Campagne, ni la Ville,
Ni les Royaumes d'alentour
Dont on alla faire le tour,
N'en purent fournir une telle,
L'Infante seule etoit plus belle
Et possedoit certains tendres appas
Que la deffunte n'avoit pas.
Le Roy le remarqua lui-meme
Et brulant d'un amour extreme
Alla follement s'aviser
Que par cette raison il devoit l'epouser.
Il trouva meme un Casuiste
Qui jugea que le cas se pouvoit proposer;
Mais la jeune Princesse triste
D'oueir parler d'un tel amour,
Se lamentoit & pleuroit nuit & jour.
De mille chagrins l'ame pleine
Elle alla trouver sa Maraine,
Loin dans une grotte a l'ecart
De Nacre & de Corail richement etoffee;
C'etoit une admirable Fee
Qui n'eut jamais de pareille en son Art.
Il n'est pas besoin qu'on vous die
Ce qu'etoit une Fee en ces bienheureux tems,
Car je suis sur que votre Mie
Vous l'aura dit dez vos plus jeunes ans.
Je scay, dit-elle, en voyant la Princesse
Ce qui vous fait venir ici,
Je sais de votre coeur la profonde tristesse
Mais avec moi n'ayez plus de souci.
Il n'est rien qui vous puisse nuire
Pourvu qu'a mes conseils vous vous laissiez conduire,
Votre Pere, il est vrai, voudroit vous epouser;
Ecouter sa folle demande
Seroit une faute bien grande
Mais sans le contredire on le peut refuser.
Dites-lui qu'il faut qu'il vous donne
Pour rendre vos desirs contents,
Avant qu'a son amour votre coeur s'abandonne
Une Robe qui soit de la couleur du Tems.
Malgre tout son pouvoir et toute sa richesse,
Quoi que le Ciel en tout favorise ses voeux,
Il ne pourra jamais accomplir sa promesse.
Aussi-tot la jeune Princesse
L'alla dire en tremblant a son Pere amoureux
Qui dans le moment fit entendre
Aux Tailleurs les plus importans
Que s'ils ne lui faisoient, sans trop le faire attendre,
Une robe qui fut de la couleur du Temps,
Ils pouvoient s'assurer qu'il les feroit
Tous pendre.
Le second jour ne luisoit pas encor
Qu'on apporta la robe desiree;
Le plus beau bleu de l'Empiree
N'est pas, lorsqu'il est ceint de gros nuages d'or
D'une couleur plus azuree.
De joye & de douleur l'Infante penetree
Ne scait que dire ni comment
Se derober a son engagement.
Princesse demandez-en une,
Lui dit sa Maraine tout bas,
Qui plus brillante & moins commune,
Soit de la couleur de la Lune
Il ne vous la donnera pas.
A peine la Princesse en eut fait la demande
Que le Roi dit a son Brodeur,
Que l'astre de la Nuit n'ait pas plus de splendeur
Et que dans quatre jours sans faute on me la rende.
Le riche habillement fut fait au jour marque
Tel que le Roy s'en etoit explique
Dans les Cieux ou la Nuit a deploye ses voiles,
La Lune est moins pompeuse en sa robe d'argent
Lors meme qu'au milieu de son cours diligent
Sa plus vive clarte fait palir les etoiles.
La Princesse admirant ce merveilleux habit
Estoit a consentir presque deliberee,
Mais, par sa Maraine inspiree
Au Prince amoureux elle dit,
Je ne scaurois etre contente
Que je n'aye une Robe encore plus brillante
Et de la couleur du Soleil;
Le Prince qui l'aimoit d'un amour sans pareil
Fit venir aussi-tot un riche Lapidaire
Et lui commanda de la faire
D'un superbe tissu d'or & de diamans,
Disant que s'il manquoit a le bien satisfaire,
Il le feroit mourir au milieu des tourmens.
Le Prince fut exempt de s'en donner la peine,
Car l'ouvrier industrieux,
Avant la fin de la semaine
Fit apporter l'ouvrage precieux
Si beau, si vif, si radieux
Que le blond Amant de Climene
Lorsque sur la voute des Cieux
Dans son char d'or il se promene
D'un plus brillant eclat n'ebloueit pas les yeux.
L'Infante que ces dons achevent de confondre
A son Pere, a son Roi ne scait plus que repondre;
Sa Maraine aussi-tot la prenant par la main,
Il ne faut pas, lui dit-elle a l'oreille,
Demeurer en si beau chemin,
Est-ce une si grande merveille
Que tous ces dons que vous en recevez
Tant qu'il aura l'Asne que vous scavez
Qui d'ecus d'or sans cesse emplit sa bource;
Demandez-lui la peau de ce rare Animal,
Comme il est toute sa resource,
Vous ne l'obtiendrez pas, ou je raisonne mal.
Cette Fee etoit bien scavante,
Et cependant elle ignoroit encor
Que l'amour violent pourvu qu'on le contente,
Conte pour rien l'argent & l'or;
La peau fut galamment aussi tot accordee
Que l'Infante l'eut demandee.
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Popular TalesChapter VI: Part 6
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