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Chapter VII: Part 7

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Cette Peau quand on l'apporta
Terriblement l'epouvanta
Et la fit de son sort amerement se plaindre,
Sa Maraine survint & lui representa
Que quand on fait le bien on ne doit jamais craindre;
Qu'il faut laisser penser au Roy
Qu'elle est tout a fait disposee
A subir avec lui la conjugale Loi;
Mais qu'au meme moment seule & bien deguisee
Il faut qu'elle s'en aille en quelque Etat lointain
Pour eviter un mal si proche & si certain.

Voici, poursuivit-elle, une grande cassette
Ou nous mettrons tous vos habits
Votre miroir, votre toillette,
Vos diamans & vos rubis.
Je vous donne encor ma Baguette;
En la tenant en votre main
La cassette suivra votre meme chemin.
Toujours sous la Terre cachee;
Et lorsque vous voudrez l'ouvrir
A peine mon baton la Terre aura touchee
Qu'aussi-tot a vos yeux elle viendra s'offrir.

Pour vous rendre meconnaissable
La depoueille de l'Asne est un masque admirable
Cachez-vous bien dans cette peau,
On ne croira jamais, tant elle est effroyable
Qu'elle renferme rien de beau.

La Princesse ainsi travestie
De chez la sage Fee a peine fut sortie,
Pendant la fraicheuer du matin
Que le Prince qui pour la Fete
De son heureux Hymen s'apprete
Apprend tout effraye son funeste destin.
Il n'est point de maison, de chemin, d'avenue
Qu'on ne parcoure promptement,
On ne peut deviner ce qu'elle est devenue.

Par tout se repandit un triste & noir chagrin
Plus de Nopces, plus de Festin,
Plus de Tarte, plus de Dragees,
Les Dames de la Cour toutes decouragees
N'en dinerent point la plupart;
Mais du Cure sur tout la tristesse fut grande,
Car il en dejeuna fort tard
Et qui pis est n'eut point d'offrande.

L'Infante cependant poursuivoit son chemin
Le visage couvert d'une vilaine crasse
A tous Passans elle tendoit la main
Et tachoit pour servir de trouver une place;
Mais les moins delicats & les plus malheureux
La voyant si maussade & si pleine d'ordure
Ne vouloient ecouter ni retirer chez eux
Une si sale creature.
Elle alla donc bien loin, bien loin, encor plus loin,
Enfin elle arriva dans une Metairie
Ou la Fermiere avoit besoin
D'une soueillon, dont l'industrie
Allat jusqu'a scavoir bien laver des torchons
Et nettoyer l'auge aux Cochons.

On la mit dans un coin au fond de la cuisine
Ou les Valets, insolente vermine,
Ne faisoient que la tirailler,
La contredire & la railler,
Ils ne scavoient quelle piece lui faire
La harcelant a tout propos;
Elle etoit la butte ordinaire
De tous leurs quolibets & de tous leurs bons mots.

Elle avoit le Dimanche un peu plus de repos,
Car ayant du matin fait sa petite affaire,
Elle entroit dans sa chambre & tenant son huis clos,
Elle se decrassoit, puis ouvroit sa cassette,
Mettoit proprement sa toilette
Rangeoit dessus ses petits pots,
Devant son grand miroir contente & satisfaite;
De la Lune tantot, la robe elle mettoit
Tantot celle ou le feu du Soleil eclattoit,
Tantot la belle robe bluee
Que tout l'azur des Cieux ne scauroit egaler,
Avec ce chagrin seul que leur trainante queuee
Sur le plancher trop court ne pouvoit s'etaler.
Elle aimoit a se voir jeune, vermeille & blanche
Et plus brave cent fois que nulle autre n'etoit;
Ce doux plaisir la sustentoit
Et la menoit jusqu'a l'autre Dimanche.

J'oubliois a dire en passant
Qu'en cette grande Metairie
D'un Roy magnifique & puissant
Se faisoit la Menagerie,
Que la, Poules de Barbarie,
Rales, Pintades, Cormorans,
Oisons musquez, Cannes Petieres
Et mille autres oiseaux de bijares manieres,
Entre eux presque tous differents
Remplissoient a l'envi dix cours toutes entieres.

Le fils du Roy dans ce charmant sejour
Venoit souvent au retour de la Chasse
Se reposer, boire a la glace
Avec les Seigneurs de sa Cour.
Tel ne fut point le beau Cephale;
Son air etoit Royal, sa mine martiale
Propre a faire trembler les plus fiers bataillons;
Peau d'Asne de fort loin le vit avec tendresse
Et reconnut par cette hardiesse
Que sous sa crasse & ses haillons
Elle gardoit encor le coeur d'une Princesse.

Qu'il a l'air grand, quoi qu'il l'ait neglige,
Qu'il est aimable, disoit-elle,
Et que bienheureuse est la belle
A qui son coeur est engage.
D'une robe de rien s'il m'avoit honoree.
Je m'en trouverois plus paree
Que de toutes celles que j'ai.

Un jour le jeune Prince errant a l'aventure
De bassecour en bassecour,
Passa dans une allee obscure
Ou de Peau d'Asne etoit l'humble sejour.
Par hasard il mit l'oeil au trou de la serrure;
Comme il etoit fete ce jour
Elle avoit pris une riche parure
Et ses superbes vetemens
Qui tissus de fin or & de gros diamans
Egaloient du Soleil la clarte la plus pure.
Le Prince au gre de son desir
La contemple & ne peut qu'a peine,
En la voyant, reprendre haleine,
Tant il est comble de plaisir.
Quels que soient les habits, la beaute du visage,
Son beau tour, sa vive blancheur,
Ses traits fins, sa jeune fraicheur
Le touchent cent fois davantage,
Mais un certain air de grandeur
Plus encore une sage & modeste pudeur
Des beautez de son ame, asseure temoignage,
S'emparerent de tout son coeur.

Trois fois dans la chaleur du feu qui le transporte
Il voulut enfoncer la porte,
Mais croyant voir une Divinite,
Trois fois par le respect son bras fut arrete,
Dans le Palais pensif il se retire
Et la nuit & jour il soupire,
Il ne veut plus aller au Bal
Quoi qu'on soit dans le Carnaval,
Il hait la Chasse, il hait la Comedie
Il n'a plus d'appetit, tout lui fait mal au coeur
Et le fond de sa maladie
Est une triste & mortelle langueur.

Il s'enquit quelle etoit cette Nymphe admirable
Qui demeuroit dans une bassecour
Au fond d'une allee effroyable,
Ou l'on ne voit goutte en plein jour.
C'est, lui dit-on, Peau d'Asne, en rien Nymphe ni bele
Et que Peau d'Asne l'on appelle,
A cause de la peau qu'elle met sur son cou;
De l'Amour c'est le vrai remede,
La bete en un mot la plus laide,
Qu'on puisse voir apres le Loup:
On a beau dire, il ne scauroit le croire,
Les traits que l'amour a tracez
Toujours presens a sa memoire
N'en seront jamais effacez.

Cependant la Reyne sa Mere,
Qui n'a que lui d'enfant pleure & se desespere,
De declarer son mal elle le presse en vain,
Il gemit, il pleure, il soupire,
Il ne dit rien, si ce n'est qu'il desire
Que Peau d'Asne lui fasse un gateau de sa main;
Et la Mere ne scait ce que son Fils veut dire;
O Ciel! Madame, lui dit-on,
Cette Peau d'Asne est une noire Taupe
Plus vilaine encore & plus gaupe
Que le plus sale Marmiton.
N'importe, dit la Reyne, il le faut satisfaire,
Et c'est a cela seul que nous devons songer;
Il auroit eu de l'or, tant l'aimoit cette Mere,
S'il en avoit voulu manger.

Peau d'Asne donc prend sa farine
Qu'elle avoit fait blutter expres,
Pour rendre sa pate plus fine,
Son sel, son beurre & ses oeufs frais,
Et pour bien faire sa galette
S'enferme seule en sa chambrette.

D'abord elle se decrassa
Les mains, les bras & le visage,
Et prit un corps d'argent que vite elle laca
Pour dignement faire l'ouvrage,
Qu'aussi-tot elle commenca.

On dit qu'en travaillant un peu trop a la hate,
De son doigt par hazard il tomba dans la pate
Un de ses anneaux de grand prix,
Mais ceux qu'on tient scavoir le fin de cette histoire
Asseurent que par elle expres il y fut mis;
Et pour moi franchement, je l'oserois bien croire,
Fort seur que quand le Prince a sa porte aborda
Et par le trou la regarda,
Elle s'en etoit appercue.
Sur ce point la Femme est si drue,
Et son oeil va si promptement
Qu'on ne peut la voir un moment,
Qu'elle ne scache qu'on l'a veuee.
Je suis bien seur encore, et j'en ferois serment
Qu'elle ne douta point que de son jeune Amant
La Bague ne fut bien receue.

On ne petrit jamais un si friand morceau,
Et le Prince trouva la galette si bonne
Qu'il ne s'en fallut rien que d'une faim gloutonne
Il n'avalat aussi l'anneau.
Quand il en vit l'emeraude admirable,
Et du jonc d'or le cercle etroit,
Qui marquoit la forme du doigt,
Son coeur en fut touche d'une joye incroyable;
Sous son chevet il le mit a l'instant
Et son mal toujours augmentant
Les Medecins sages d'experience,
En le voyant maigrir de jour en jour
Jugerent tous par leur grande science
Qu'il etoit malade d'amour.

Comme l'Hymen, quelque mal qu'on en die,
Est un remede exquis pour cette maladie,
On conclut a le marier;
Il s'en fit quelque tems prier,
Puis dit, je le veux bien, pourvu que l'on me donne
En mariage la personne
Pour qui cet anneau sera bon;
A cette bijare demande
De la Reine & du Roi la surprise fut grande,
Mais il etoit si mal qu'on n'osa dire non.
Voila donc qu'on se met en quete
De celle que l'anneau, sans nul egard du sang,
Doit placer dans un si haut rang,
Il n'en est point qui ne s'apprete
A venir presenter son doigt
Ni qui veueille ceder son droit.

Le bruit ayant couru que pour pretendre au Prince,
Il faut avoir le doigt bien mince,
Tout Charlatan, pour etre bien venu,
Dit qu'il a le secret de le rendre menu,
L'une en suivant son bizare caprice
Bomme une rave le ratisse,
L'autre en couppe un petit morceau,
Une autre en le pressant croit qu'elle l'appetisse,
Et l'autre avec de certaine eau
Pour le rendre moins gros en fait tomber la peau;
Il n'est enfin point de manoeuvre
Qu'une Dame ne mette en oeuvre,
Pour faire que son doigt quadre bien a l'anneau.

L'essai fut commence par les jeunes Princesses
Les Marquises & les Duchesses,
Mais leurs doigts quoi que delicats
Estoient trop gros & n'entroient pas.
Les Comtesses & les Baronnes,
Et toutes les nobles Personnes,
Comme elles tour a tour presenterent leur main
Et la presenterent en vain.

Ensuite vinrent les Grisettes,
Dont les jolis & menus doigts,
Car il en est de tres-bien faites,
Semblerent a l'anneau s'ajuster quelquefois
Mais la Bague toujours trop petite ou trop ronde
D'un dedain presque egal rebuttoit tout le monde.

Il fallut en venir enfin
Aux Servantes, aux Cuisinieres,
Aux Tortillons, aux Dindonnieres;
En un mot a tout le fretin,
Dont les rouges & noires pattes,
Non moins que les mains delicates
Esperoient un heureux destin.
Il s'y presenta mainte fille
Dont le doigt gros & ramasse,
Dans la Bague du Prince eut aussi peu passe
Qu'un cable au travers d'une aiguille.
On crut enfin que c'etoit fait,
Car il ne restoit en effet,
Que la pauvre Peau d'Asne au fond de la cuisine,
Mais comment croire, disoit-on,
Qu'a regner le Ciel la destine,
Le Prince dit, & pourquoi non?
Qu'on la fasse venir. Chacun se prit a rire
Criant tout haut que veut-on dire,
De faire entrer ici cette sale guenon
Mais lorsqu'elle tira de dessous sa peau noire
Une petite main qui sembloit de l'yvoire,
Qu'un peu de pourpre a colore,
Et que de la bague fatale,
D'une justesse sans egale
Son petit doigt fut entoure,
La Cour fut dans une surprise
Qui ne peut pas etre comprise.

On la menoit au Roi dans ce transport subit,
Mais elle demanda qu'avant que de paraitre
Devant son Seigneur & son Maitre
On lui donnat le temps de prendre un autre habit,
De cet habit, pour la verite dire,
De tous cotez on s'appretoit a rire,
Mais lorsqu'elle arriva dans les Appartemens
Et qu'elle eut traverse les salles
Avec ses pompeux vetemens
Dont les riches beautez n'eurent jamais d'egales,
Que ses aimables cheveux blonds
Melez de diamans dont la vive lumiere
En faisoit autant de rayons,
Que ses yeux bleus, grands, doux & longs,
Qui pleins d'une Majeste fiere
Ne regardent jamais sans plaire & sans blesser,
Et que sa taille enfin si menuee & si fine
Qu'avecque ses deux mains on eut pu l'embrasser,
Montrerent leurs appas & leur grace divine;
Des Dames de la Cour, & de leurs ornemens
Tomberent tous les agremens.

Dans la joye & le bruit de toute l'Assemblee,
Le bon Roi ne se sentoit pas
De voir sa Bru posseder tant d'appas,
La Reyne en etoit affolee,
Et le Prince son cher Amant,
De cent plaisirs l'ame comblee
Succomboit sous le poids de son ravissement.
Pour l'Hymen aussitot chacun prit ses mesures,
Le Monarque en pria tous les Rois d'alentour,
Qui tous brillans de diverses parures
Quitterent leurs Etats pour etre a ce-grand jour
On en vit arriver des climats de l'Aurore,
Montez sur de grands Elephans,
Il en vint du rivage More,
Qui plus noirs & plus laids encore,
Faisoient peur aux petits enfans;
Il en debarque & la Cour en abonde.

Mais nul Prince, nul Potentat,
N'y parut avec tant d'eclat
Que le Pere de l'Epousee,
Qui d'elle autrefois amoureux
Avoit avec le temps purifie les feux
Dont son ame etoit embrasee,
Il en avoit banni tout desir criminel
Et de cette odieuse flamme
Le peu qui restoit dans son ame
N'en rendoit que plus vif son amour paternel.
Des qu'il la vit, que benit soit le Ciel
Qui veut bien que je te revoye,
Ma chere enfant, dit-il, &, tout pleurant de joye
Courut tendrement l'embrasser;
Chacun a son bonheur voulut s'interesser,
Et le futur Espoux etoit ravi d'apprendre
Que d'un Roi si puissant il devenoit le Gendre.
Dans ce moment la Maraine arriva
Qui raconta toute l'histoire,
Et par son recit acheva
De combler Peau d'Asne de gloire.

Il n'est pas malaise de voir
Que le but de ce conte est qu'un Enfant apprenne
Qu'il vaut mieux s'exposer a la plus rude peine
Que de manquer a son devoir.

Que la Vertu peut etre infortunee
Mais qu'elle est toujours couronnee.

Que contre un fol amour & ses fougueux transports
La Raison la plus forte est une foible digue,
Et qu'il n'est point de si riches thresors
Dont un Amant ne soit prodigue.

Que de l'eau claire & du pain bis
Suffisent pour la nourriture
De toute jeune Creature,
Pourvu qu'elle ait de beaux habits.

Que sous le Ciel il n'est point de femelle
Qui ne s'imagine etre belle,
Et qui souvent ne s'imagine encor
Que si des trois Beautez la fameuse querelle,
S'etoit demelee avec elle
Elle auroit eu la pomme d'or.
Le Conte de Peau d'Asne est difficile a croire,
Mais tant que dans le Monde on aura des Enfans,
Des Meres & des Meres-grands,
On en gardera la memoire.

LES SOUHAITS RIDICULES.

_CONTE._

A MADEMOISELLE DE LA C.

PAR MR. PERRAULT, DE L'ACADEMIE FRANCOISE.

Si vous etiez moins raisonnable,
Je me garderois bien de venir vous conter
La folle & peu galante Fable,
Que je m'en vais vous debiter.
Une aune de Boudin en fournit la matiere.
Une aune de Boudin, ma chere:
Quelle pitie! c'est une horreur,
S'ecrieroit une Pretieuse,
Qui toujours tendre & serieuse,
Ne veut ouir parler que d'affaires de coeur.

Mais vous, qui mieux qu'autre qui vive,
Scavez charmer en racontant,
Et dont l'expression est toujours si naive,
Que l'on croit voir ce qu'on entend,
Qui scavez que c'est la maniere
Dont quelque chose est invente,
Qui beaucoup plus que la matiere,
De tout recit fait la beaute,
Vous aimerez ma Fable & sa moralite;
J'en ai, j'ose le dire, une assurance entiere.

Il etoit une fois un pauvre Bucheron,
Qui las de sa penible vie,
Avoit, disoit-il, grande envie
De s'aller reposer aux bords de l'Acheron,
Representant dans sa douleur profonde,
Que depuis qu'il etoit au monde,
Le Ciel cruel n'avoit jamais
Voulu remplir un seul de ses souhaits.

Un jour que dans le bois il se mit a se plaindre,
A lui la foudre en main Jupitre s'apparut.
On auroit peine a bien depeindre
La peur que le bonhomme en eut.
Je ne veux rien, dit-il, en se jettant par terre,
Point de souhaits, point de Tonnerre,
Seigneur, demeurons but a but.
Cesse d'avoir aucune crainte,
Je viens, dit Jupiter, touche de ta complainte,
Te faire voir le tort que tu me fais.
Ecoute donc, je te promets,
Moi qui du monde entier suis le Souverain Maitre,
D'exaucer pleinnement les trois premiers souhaits
Que tu voudras former sur quoi que ce puisse etre
Voi ce qui peut te rendre heureux,
Voi ce qui peut te satisfaire,
Et comme ton bonheur depend tout de tes voeux,
Songes y bien avant que de les faire.

A ces mots Jupiter dans les Cieux remonta,
Et le gay Bucheron embrassant sa falourde,
Pour retourner chez lui sur son dos la jetta.
Cette charge jamais ne lui parut moins lourde,
Il ne faut pas, disoit-il en trottant,
Dans tout ceci rien faire a la legere
Il faut, le cas est important,
En prendre avis de notre Menagere,
C'a, dit-il en entrant sous son toit de feugere,
Faisons, Fanchon, grand feu, grand'chere,
Nous sommes riches desormais,
Et nous n'avons qu'a faire des souhaits.
La dessus fort au long tout se fait il lui conte.
A ce recit, l'Epouse vive & prompte,
Forma dans son esprit mille vastes projets,
Mais considerant l'importance
De s'y conduire avec prudence,
Blaise, mon cher Ami, dit-elle a son Epoux,
Ne gatons rien par notre impatience,
Examinons bien entre nous
Ce qu'il faut faire en pareille occurrence.
Remettons a demain notre premier souhait,
Et consultons notre chevet.
Je l'entens bien ainsi, dit le bonhomme Blaise,
Mais va tirer du vin derriere ces fagots.
A son retour il but, &, gouetant a son aise
Pres d'un grand feu la douceur du repos,
Il dit, en s'appuyant sur le dos de sa chaise,
Pendant que nous avons une si bonne braise,
Une aune de Boudin viendroit bien a propos.
A peine acheva-t-il de prononcer ces mots,
Que sa Femme apperceut, grandement etonnee,
Un Boudin fort long, qui partant
D'un des coins de la cheminee,
S'approchoit d'elle en serpentant.
Elle fit un cri dans l'instant,
Mais jugeant que cette avanture
Avoit pour cause le souhait
Que par betise toute pure
Son homme imprudent avoit fait,
Il n'est point de pouille, ni d'injure,
Que de depit & de couroux
Elle ne dit a son Epoux.

Quand on peut, disoit-elle, obtenir un Empire,
De l'or, des Perles, des Rubis,
Des Diamans, de beaux Habits,
Est-ce alors du Boudin qu'il faut que l'on desire?
Eh bien, j'ai tort, dit-il, j'ai mal place mon choix.
J'ai commis une faute enorme,
Je ferai mieux une autrefois.
Bon, bon, dit-elle, attendez-moi sous l'orme.
Pour faire un tel souhait, il faut etre bien Boeuf.
L'Epoux plus d'une fois emporte de colere
Pensa faire tout bas le souhait d'etre Veuf,
Et peut-etre entre nous ne pouvoit-il mieux faire.
Les hommes, disoit-il, pour souffrir sont bien nez.
Peste soit du Boudin, & du Boudin encore.
Plut a Dieu, maudite Pecore,
Qu'il te pendit au bout du nez!

La Priere aussitot du Ciel fut ecoutee,
Et des que le Mari la parole lacha
Au nez de l'Epouse irritee
L'Aune de Boudin s'attacha.
Ce prodige impreveu grandement le facha.
La Femme etoit jolie, elle avoit bonne grace,
Et pour dire sans fard la verite du fait,
Cet ornement en cette place
Ne faisoit pas un bon effet,
Si ce n'est qu'en pendant sur le bas du visage
Et lui fermant la bouche a tout moment
Il l'empechoit de parler aisement,
Pour un Epoux merveilleux avantage.
Je pourrois bien, disoit-il a part soi
Pour me dedommager d'un malheur si funeste,
Avec le souhait qui me reste
Tout d'un plein saut me faire Roi,
Rien n'egale, il est vrai, la grandeur Souveraine,
Mais encore faut-il songer
Comment seroit faite la Reine,
Et dans quelle douleur ce seroit la plonger,
De l'aller placer sur un Trone
Avec un nez plus long qu'une aune.
Il faut l'ecouter sur cela;
Et qu'elle meme elle soit la Maitresse
De devenir une grande Princesse,
En conservant l'horrible nez qu'elle a,
Ou de demeurer Bucheronne,
Avec un nez comme une autre personne,
Et tel qu'elle l'avoit avant ce malheur-la.

La chose bien examinee,
Quoi qu'elle sceut d'un Sceptre & le prix & l'effet,
Et que quand on est couronnee
On a toujours le nez bien fait,
Comme au desir de plaire il n'est rien qui ne cede,
Elle aima mieux garder son Bavolet,
Que d'etre Reine & d'etre laide.
Ainsi le Bucheron ne changea point d'etat;
Il ne devint point Potentat,
D'ecus il n'emplit point sa Bourse,
Trop heureux d'employer le souhait qui restoit,
Fraile bonheur, pauvre ressource,
A remettre sa Femme en l'etat qu'elle etoit;
Tant il est vrai qu'aux hommes miserables,
Aveugles, imprudens, inquiets, variables,
Pas n'appartient de faire des souhaits,
Et que peu d'entre eux sont capables
De bien user des dons que le Ciel leur a faits.

GRISELIDIS.

_NOUVELLE._

PAR MR. PERRAULT, DE L'ACADEMIE FRANCOISE.

A MADEMOISELLE ----

En vous offrant, jeune & sage Beaute
Ce modele de patience,
Je ne me suis jamais flatte
Que par vous de tout point il seroit imite
C'en seroit trop en conscience.

Mais Paris ou l'homme est poli,
Ou le beau sexe ne pour plaire
Trouve son bonheur accompli,
De tous cotez est si rempli
D'Exemples du vice contraire,
Qu'on ne peut en toute saison
Pour s'en garder ou s'en defaire,
Avoir trop de contrepoison.

Une Dame aussi patiente
Que celle dont ici je releve le prix,
Seroit par tout une chose etonnante.
Mais ce seroit un prodige a Paris.
Les femmes y sont souveraines,
Tout s'y regle selon leurs voeux,
Enfin c'est un climat heureux
Qui n'est habite que de Reines.

Ainsi je voi que de toutes facons,
Griselidis y sera peu prisee,
Et qu'elle y donnera matiere de risee,
Par ses trop antiques lecons.

Ce n'est pas que la patience
Ne soit une vertu des Dames de Paris,
Mais, par un long usage elles ont la science
De la faire exercer par leurs propres Maris.

* * * * *

Au pie des celebres Montagnes
Ou le Po s'echappant de dessous ses roseaux,
Va dans le sein des prochaines Campagnes,
Promener ses naissantes eaux,
Vivoit un jeune et vaillant Prince,
Les delices de sa Province.
Le Ciel en le formant, sur lui tout a la fois,
Versa ce qu'il a de plus rare,
Ce qu'entre ses Amis d'ordinaire il separe,
Et qu'il ne donne qu'aux grands Rois.

Comble de tous les dons & du corps & de l'Ame,
Il fut robuste, adroit, propre au metier de Mars,
Et par l'instinct secret d'une divine flame,
Avec ardeur il aima les beaux arts.
Il aima les combats, il aima la Victoire,
Les grands projets, les actes Valeureux,
Et tout ce qui fait vivre un beau nom dans l'Histoire;
Mais son coeur tendre & genereux
Fut encor plus sensible a la solide gloire
De rendre ses peuples heureux.
Ce temperament Heroique
Fut obscurci d'une sombre vapeur
Qui chagrine & melancolique,
Lui faisoit voir dans le fond de son Coeur,
Tout le beau sexe infidelle & trompeur.
Dans la femme, ou brilloit le plus rare merite,
Il voyoit une ame hipocrite,
Un Esprit d'orgueil enivre,
Un cruel ennemi qui sans cesse n'aspire
Qu'a prendre un souverain Empire
Sur l'Homme malheureux qui lui sera livre.

Le frequent usage du Monde,
Ou l'on ne voit qu'Epoux subjuguez ou trahis,
Joint a l'air jaloux du Pais,
Accrut encor cette haine profonde.
Il jura donc plus d'une fois
Que quand meme le Ciel pour lui plein de tendresse,
Formeroit une autre Lucrece,
Jamais de l'himenee il ne suivroit les Loix.
Ainsi, quand le matin, qu'il donnoit aux affaires,
Il avoit regle sagement
Toutes les choses necessaires
Au bonheur du Gouvernement,
Que du foible orphelin, de la veuve oppressee,
Il avoit conserve les droits,
Ou banni quelque impot qu'une guerre forcee
Avoit introduit autrefois;
L'autre moitie de la journee
A la Chasse etoit destinee,
Ou les Sangliers & les Ours,
Malgre leur fureur & leurs Armes
Lui donnoient encor moins d'allarmes
Que le sexe charmant qu'il evitoit toujours.

Cependant ses sujets que leur interet presse
De s'asseurer d'un Successeur
Qui les gouverne un jour avec meme douceur,
A leur donner un fils le convioient sans cesse.

Un jour dans le Palais ils vinrent tous en corps
Pour faire leurs derniers efforts;
Un Orateur d'une grave apparence,
Et le meilleur qui fut alors,
Dit tout ce qu'on peut dire en pareille occurrence
Il marqua leur desir pressant
De voir sortir du Prince une heureuse Lignee
Qui rendit a jamais leur Etat florissant,
Il lui dit meme en finissant
Qu'il voyoit un astre naissant
Issu de son chaste hymenee
Qui faisoit palir le croissant.

D'un ton plus simple & d'une voix moins forte
Le Prince a ses sujets repondit de la sorte.

Le zele ardent, dont je voi qu'en ce jour
Vous me portez aux noeuds du mariage,
Me fait plaisir, & m'est de votre Amour
Un agreable temoignage;
J'en suis sensiblement touche,
Et voudrais des demain pouvoir vous satisfaire
Mais a mon sens l'Hymen est une affaire
Ou plus l'homme est prudent, plus il est empeche.
Observez bien toutes les jeunes filles;
Tant qu'elles sont au sein de leurs familles
Ce n'est que vertu, que bonte,
Que pudeur, que sincerite;
Mais sitot que le mariage
Au deguisement a mis fin,
Et qu'ayant fixe leur destin
Il n'importe plus d'etre sage,
Elles quittent leur personnage,
Non sans avoir beaucoup pati,
Et chacune dans son menage
Selon son gre prend son parti.

L'une d'humeur chagrine, & que rien ne recree,
Devient une devote outree,
Qui crie & gronde a tous momens,
L'autre se faconne en Coquette,
Qui sans cesse ecoute ou caquette,
Et n'a jamais assez d'Amans;
Celle ci des beaux arts follement curieuse,
De tout decide avec hauteur,
Et critiquant le plus habile autheur,
Prend la forme de Precieuse;
Cette autre s'erige en joueeuse,
Perd tout, argent, bijoux, bagues, meubles de prix,
Et meme jusqu'a ses habits.
Dans la diversite des routes qu'elles tiennent
Il n'est qu'une chose ou je voi
Qu'enfin toutes elles conviennent,
C'est de vouloir donner la Loi.

Or je suis convaincu que dans le mariage
On ne peut jamais vivre heureux,
Quand on y commande tous deux.
Si donc vous souhaittez qu'a l'Himen je m'engage,
Cherchez une jeune Beaute
Sans orgueil & sans vanite,
D'une obeissance achevee,
D'une patience eprouvee,
Et qui n'ait point de volonte,
Je la prendrai quand vous l'aurez trouvee.

Le prince, ayant mis fin a ce discours moral,
Monte brusquement a cheval,
Et court joindre a perte d'haleine
Sa meutte qui l'attend au milieu de la plaine.

Apres avoir passe des pres & des guerets,
Il trouve ses chasseurs couchez sur l'herbe verte
Tous se levent, & tous alerte,
Font trembler de leurs cors les hotes des forets.
Des chiens courans, l'abboyante famille,
Deca, de la, parmi le chaume brille,
Et les Limiers a l'oeil ardent
Qui du fort de la bete a leur poste reviennent,
Entrainent en les regardant
Les forts valets qui les retiennent.

S'etant instruit par un des siens
Si tout est pret, si l'on est sur la trace
Il ordonne aussitot qu'on commence la chasse,
Et fait donner le Cerf aux chiens.
Le son des cors qui retentissent,
Le bruit des chevaux qui hennissent
Et des chiens animez les penetrans abois,
Remplissent la foret de tumulte & de trouble,
Et pendant que l'echo sans cesse les redouble,
S'enfoncent avec eux dans les plus creux du bois.

Le Prince par hasard ou par sa destinee,
Prit une route detournee
Ou nul des chasseurs ne le suit;
Plus il court, plus il s'en separe:
Enfin, a tel point il s'egare,
Que des chiens & des cors il n'entend plus le bruit.

L'Endroit ou le mena sa bijarre avanture,
Clair de ruisseaux & sombre de verdure,
Saisissoit les Esprits d'une secrette horreur;
La simple & naive nature
S'y faisoit voir & si belle & si pure,
Que mille fois il benit son erreur.

Rempli des douces reveries
Qu'inspirent les grands bois, les eaux & les prairies,
Il sent soudain frapper & son coeur & ses yeux
Par l'objet le plus agreable,
Le plus doux & le plus aimable
Qu'il eut jamais vu sous les Cieux.
C'etoit une jeune Bergere
Qui filoit aux bords d'un ruisseau,
Et qui conduisant son troupeau,
D'une main sage & menagere
Tournoit son agile fuzeau.
Elle auroit pu dompter les coeurs les plus sauvages;
Des Lys, son teint a la blancheur,
Et sa naturelle fraicheur
S'etoit toujours sauvee a l'ombre des boccages:
Sa bouche, de l'enfance avoit tout l'agrement,
Et ses yeux qu'adoucit une brune paupiere,
Plus bleus que n'est le firmament,
Avoient aussi plus de lumiere.

Le Prince, avec transport, dans le bois se glissant,
Contemple les beautez dont son Ame est emeuee,
Mais le bruit qu'il fait en passant
De la belle sur lui fit detourner la veuee;
Des qu'elle se vit appercuee,
D'un brillant incarnat la prompte & vive ardeur,
De son beau teint redoubla la splendeur,
Et sur son visage epandeuee,
Y fit triompher la pudeur.

Sous le voile innocent de cette honte aimable,
Le Prince decouvrit une simplicite,
Une douceur, une sincerite,
Dont il croyoit le beau sexe incapable,
Et qu'il voyait dans toute leur beaute.

Saisi d'une frayeur pour lui toute nouvelle,
Il s'approche interdit, & plus timide qu'elle,
Lui dit d'une tremblante voix,
Que de tous ses veneurs il a perdu la trace,
Et lui demande si la chasse
N'a point passe quelque part dans le bois.
Rien n'a paru, Seigneur, dans cette solitude,
Dit-elle, & nul ici que vous seul n'est venu;
Mais n'ayez point d'inquietude,
Je remettrai vos pas sur un chemin connu.

De mon heureuse destinee
Je ne puis, lui dit-il, trop rendre grace aux Dieux,
Depuis long-tems je frequente ces lieux,
Mais j'avois ignore jusqu'a cette journee
Ce qu'ils ont de plus precieux.

Dans ce tems elle voit que le Prince se baisse
Sur le moitte bord du ruisseau,
Pour etancher dans le cours de son eau
La soif ardente qui le presse;
Seigneur, attendez un moment,
Dit-elle, & courant promptement
Vers sa cabane, elle y prend une tasse,
Qu'avec joye & de bonne grace,
Elle presente a ce nouvel Amant.

Les vases precieux de cristal & d'agathe
Ou l'or en mille endroits eclatte,
Et qu'un art curieux avec soin faconna:
N'eurent jamais pour lui, dans leur pompe inutile,
Tant de beaute que le vase d'argile
Que la Bergere lui donna.

Cependant pour trouver une route facile,
Qui mene le Prince a la Ville,
Ils traversent des bois, des rochers escarpez
Et de torrents entrecoupez,
Le Prince n'entre point dans de route nouvelle
Sans en bien observer, tous les lieux d'alentour;
Et son ingenieux Amour
Qui songeoit au retour
En fit une carte fidelle.
Dans un boccage sombre & frais
Enfin la Bergere le meine,
Ou, de dessous ses branchages epais
Il voit au loin dans le sein de la plaine
Les toits dorez de son riche Palais.

S'etant separe de la Belle,
Touche d'une vive douleur,
A pas lents il s'eloigne d'elle
Charge du trait qui lui perce le coeur.
Le souvenir de sa tendre avanture,
Avec plaisir le conduisit chez lui,
Mais des le lendemain il sentit sa blessure,
Et se vit accable de tristesse & d'ennui.

Des qu'il le peut il retourne a la chasse,
Ou de sa suite adroitement
Il s'echappe & se debarrasse
Pour s'egarer heureusement.
Des arbres & des monts les cimes elevees.
Qu'avec grand soin il avoit observees,
Et les avis secrets de son fidelle amour,
Le guiderent si bien que malgre les traverses,
De cent routes diverses,
De sa jeune Bergere il trouva le sejour.
Il scut qu'elle n'a plus que son pere avec elle,
Que Griselidis on l'appelle,
Qu'ils vivent doucement du lait de leurs brebis,
Et que de leur toison qu'elle seule elle file,
Sans avoir recours a la Ville,
Ils font eux-memes leurs habits.

Plus il la voit plus il s'enflame
Des vives beautez de son ame.
Il connoit en voyant tant de dons precieux,
Que si sa Bergere est si belle,
C'est qu'une legere etincelle,
De l'esprit qui l'anime a passe dans ses yeux.

Il ressent une joye extreme,
D'avoir si bien place ses premieres amours,
Ainsi sans plus tarder, il fit des le jour meme
Assembler son Conseil & lui tint ce discours.

Enfin aux Loix de l'hymenee
Suivant vos voeux je me vais engager,
Je ne prens point ma femme en pais etranger.
Je la prends parmi vous, belle, sage, bien nee,
Ainsi que mes ayeux ont fait plus d'une fois,
Mais j'attendrai cette grande journee
A vous informer de mon choix.

Des que la nouvelle fut scuee,
Partout elle fut repandue.
On ne peut dire avec combien d'ardeur
L'allegresse publique
De tous cotez s'explique;
Le plus content fut l'Orateur,
Qui par son discours pathetique
Croyoit d'un si grand bien etre l'unique Auteur,
Qu'il se trouvoit homme de consequence!
Rien ne peut resister a la grande eloquence,
Disoit-il sans cesse en son coeur.

Le plaisir fut de voir le travail inutile,
Des Belles de toute la Ville
Pour s'attirer & meriter le choix
Du Prince leur Seigneur, q'un air chaste & modeste,
Charmoit uniquement & plus que tout le reste,
Ainsi qu'il l'avoit dit cent fois.

D'habit & de maintien toutes elles changerent,
D'un ton devot elles tousserent,
Elles radoucirent leurs voix,
De demi pied les coeffures baisserent,
La gorge se couvrit, les manches s'allongerent,
A peine on leur voyoit le petit bout des doigts.

Dans la Ville avec diligence,
Pour l'hymen dont le jour s'avance,
On voit travailler tous les arts,
Ici se font de magnifiques chars
D'une forme toute nouvelle,
Si beaux & si bien inventez,
Que l'or qui par tout etincelle,
En fait la moindre des beautez.

La, pour voir aisement & sans aucun obstacle,
Toute la pompe du spectacle,
On dresse de longs echaffaux,
Ici de grands Arcs triomphaux,
Ou du Prince guerrier se celebre la gloire,
Et de l'amour sur lui l'eclatante victoire.

La sont forgez d'un art industrieux,
Ces feux qui par les coups d'un innocent Tonnerre,
En effrayant la Terre,
De mille astres nouveaux embellissent les Cieux.

La d'un ballet ingenieux
Se concerte avec soin l'agreable folie,
Et la d'un Opera peuple de mille dieux,
Le plus beau que jamais ait produit l'Italie,
On entend repeter les Airs melodieux.

Enfin, du fameux hymene,
Arriva la grande journee.

Sur le fond d'un Ciel vif & pur,
A peine l'Aurore vermeille,
Confondoit l'or avec l'azur,
Que par tout en sursaut le beau sexe s'eveille;
Le peuple curieux s'epand de tous cotez,
En differens endroits des Guardes sont postez,
Pour contenir la populace,
Et la contraindre a faire place.
Tout le Palais retentit de clairons,
De flutes, de hautbois, de rustiques musettes,
Et l'on n'entend aux environs
Que des tambours & des trompettes.
Enfin le Prince sort entoure de sa Cour,
Il s'eleve un long cri de joye,
Mais on est bien surpris quand au premier detour,
De la foret prochaine on voit qu'il prend la voye,
Ainsi qu'il faisoit chaque jour.
Voila, dit-on, son penchant qui l'emporte,
Et de ses passions, en depit de l'amour,
La Chasse est toujours la plus forte.

Il traverse rapidement
Les guerets de la plaine, & gagnant la montagne,
Il entre dans le bois au grand etonnement
De la Troupe qui l'accompagne.
Apres avoir passe par differens detours,
Que son coeur amoureux se plait a reconnaitre,
Il trouve enfin la cabane champetre
Ou logent ses tendres amours.

Griselidis de l'hymen informee,
Par la voix de la Renommee,
En avoit pris son bel habillement;
Et pour en aller voir la pompe magnifique
De dessous sa case rustique
Sortoit en ce meme moment.

Ou courez-vous, si prompte & si legere?
Lui dit le prince en l'abordant,
Cessez de vous hater, trop aimable Bergere,
La Nopce ou vous allez, & dont je suis l'Epoux,
Ne saurait se faire sans vous.

Ouei, je vous aime, & je vous ai choisie
Entre mille jeunes beautez
Pour passer avec vous le reste de ma vie.
Si toutefois mes voeux ne sont pas rejettez.

Ah! dit-elle, Seigneur, je n'ai garde de croire
Que je sois destinee a ce comble de gloire,
Vous cherchez a vous divertir.
Non, non, dit-il, je suis sincere,
J'ai deja pour moi votre Pere.
(Le Prince avoit eu soin de l'en faire avertir)
Daignez Bergere y consentir,
C'est-la tout ce qui reste a faire.
Mais afin qu'entre nous une solide paix
Eternellement se maintienne,
Il faudroit me jurer que vous n'aurez jamais
D'autre volonte que la mienne.

Je le jure, dit-elle, & je vous le promets;
Si j'avois epouze le moindre du Village,
J'obeirois, son joug me serait doux,
Helas! combien donc davantage,
Si je viens a trouver en vous,
Et mon Seigneur et mon Epoux.

Ainsi le Prince se declare,
Et pendant que la Cour applaudit a son choix,
Il porte la Bergere a souffrir qu'on la pare
Des ornemens qu'on donne aux Epouzes des Rois.
Celles qu'a cet emploi leur devoir interesse,
Entrent dans la Cabane, & la diligemment
Mettent tout leur savoir & toute leur adresse
A donner de la grace a chaque ajustement.
Dans cette hutte ou l'on se presse,
Les Dames admirent sans cesse
Avec quel art la pauvrete
S'y cache sous la proprete;
Et cette rustique Cabane,
Que couvre & refraichit un spacieux Platane,
Leur semble un sejour enchante.

Enfin, de ce Reduit sort pompeuse & brillante
La Bergere Charmante,
Ce ne sont qu'applaudissemens
Sur sa beaute, sur ses habillemens;
Mais sous cette pompe etrangere,
Deja plus d'une fois le Prince a regrette
Des ornemens de la Bergere
L'innocente simplicite.

Sur un grand char d'or & d'Ivoire
La Bergere s'assied pleine de Majeste,
Le Prince y monte avec fierte,
Et ne trouve pas moins de gloire
A se voir comme Amant assis a son cote,
Qu'a marcher en triomphe apres une victoire;
La Cour les suit & tous gardent le rang
Que leur donne leur charge ou l'eclat de leur sang.

La Ville dans les champs presque toute sortie
Couvroit les plaines d'alentour,
Et du choix du Prince avertie,
Avec impatience attendoit son retour,
Il paroit, on le joint. Parmi l'epaisse foule
Du peuple qui se fend le char a peine roule;
Par les longs cris de joye a tout coup redoublez,
Les chevaux emus et troublez,
Se cabrent, trepignent, s'elancent
Et reculent plus qu'ils n'avancent.

Dans le Temple on arrive enfin,
Et la par la chaine eternelle
D'une promesse solennelle,
Les deux Epoux unissent leur destin:
Ensuite au Palais ils se rendent,
Ou mille plaisirs les attendent,
Ou la Danse, les Jeux, les Courses, les Tournois
Repandent l'allegresse en differens endroits;
Sur le soir le blond hymenee,
De ses chastes douceurs couronna la journee.

Le lendemain les differents Etats
De toute la Province
Accourent haranguer la Princesse & le Prince
Par la voix de leurs Magistrats.

De ses Dames environnee,
Griselidis, sans paroitre etonnee,
En Princesse les entendit,
En Princesse leur repondit.
Elle fit toute chose avec tant de prudence,
Qu'il sembla que le Ciel eut verse ses thresors,
Avec encor plus d'abondance
Sur son Ame que sur son corps.
Par son Esprit, par ses vives lumieres,
Du Grand monde aussitot elle prit les manieres,
Et meme des le premier jour
Des talens, de l'humeur des Dames de la Cour,
Elle se fit si bien instruire,
Que son bon sens jamais embarrasse
Eut moins de peine a les conduire,
Que ses brebis du tems passe.

Avant la fin de l'an des fruits de l'hymenee,
Le Ciel benit leur couche fortunee,
Ce ne fut point un Prince, on l'eut bien souhaitte;
Mais la jeune Princesse avoit tant de beaute,
Que l'on ne songea plus qu'a conserver sa vie;
Le Pere qui lui trouve un air doux & charmant,
La venoit voir de moment en moment,
Et la Mere encor plus ravie
La regardoit incessamment.

Elle voulut la nourrir elle-meme,
Ah! dit-elle, comment m'exempter de l'emploi
Que ses cris demandent de moi,
Sans une ingratitude extreme;
Par un motif de Nature ennemi
Pourrois-je bien vouloir de mon Enfant que j'aime,
N'etre la Mere qu'a demi.
Soit que le Prince eut l'ame un peu moins enflamme
Qu'aux premiers jours de son ardeur,
Soit que de sa maligne humeur
La masse se fut rallumee,
Et de son epaisse fumee
Eut obscurci ses sens et corrompu son Coeur;
Dans tout ce que fait la Princesse,
Il s'imagine voir peu de sincerite,
Sa trop grande vertu le blesse,
C'est un piege qu'on rend a sa credulite;
Son Esprit inquiet & de trouble agite
Croit tous les soupcons qu'il ecoute,
Et prend plaisir a revoquer en doute
L'excez de sa felicite.

Pour guerir les chagrins dont son ame est atteinte
Il la suit, il l'observe, il aime a la troubler
Par les ennuys de la contrainte,
Par les alarmes de la crainte,
Par tout ce qui peut demeler
La verite d'avec la feinte.
C'est trop, dit-il, me laisser endormir,
Si ses vertus sont veritables
Les traitemens les plus insupportables,
Ne feront que les affermir.

Dans son Palais il la tient reserree,
Loin de tous les plaisirs qui naissent a la Cour,
Et dans sa chambre, ou seule elle vit retiree,
A peine il laisse entrer le jour.
Persuade que la Parure
Et le superbe ajustement
Du sexe, que pour plaire a forme la Nature
Est le plus doux enchantement.
Il lui demande avec rudesse
Les Perles, les Rubis, les Bagues, les Bijoux
Qu'il lui donna pour marque de tendresse,
Lorsque de son Amant il devint son Epoux.

Elle dont la vie est sans tache,
Et qui n'a jamais eu d'attache
Qu'a s'acquiter de son devoir,
Les lui donne sans s'emouvoir.
Et meme le voyant se plaire a les reprendre,
N'a pas moins de joye a les rendre
Qu'elle en eut a les recevoir.

Pour m'eprouver mon Epoux me tourmente,
Dit-elle, & je voi bien qu'il ne me fait souffrir,
Qu'afin de reveiller ma vertu languissante,
Qu'un doux & long repos pourrait faire perir.
S'il n'a pas ce dessein, du moins suis-je assuree
Que telle est du Seigneur la conduite sur moi;
Et que de tant de maux l'ennuyeuse duree,
N'est que pour exercer ma constance & ma foi.
Pendant que tant de malheureuses
Errent au gre de leurs desirs;
Par mille routes dangereuses.
Apres de faux & vains plaisirs;
Pendant que le Seigneur dans sa lente Justice
Les laisse aller au bord du precipice
Sans prendre part a leur danger
Par un pur mouvement de sa bonte supreme
Il me choisit comme un enfant qu'il aime
Et s'applique a me corriger.
Aymons donc sa rigueur utilement cruelle
On n'est heureux qu'autant qu'on a souffert;
Aymons sa bonte paternelle
Et la main dont elle se sert.

Le Prince a beau la voir obeir sans contrainte
A tous ses ordres absolus
Je voi le fondement de cette vertu feinte
Dit-il, & ce qui rend tous mes coups superflus,
C'est qu'ils n'ont porte leur atteinte
Qu'a des endroits ou son Amour n'est plus.

Dans son Enfant, dans la jeune Princesse
Elle a mis toute sa tendresse
A l'eprouver si je veux reuessir
C'est la qu'il faut que je m'adresse.
C'est la que je puis m'eclaircir.
Elle venait de donner la mamelle,
Au tendre objet de son Amour ardent
Qui couche sur son sein se joueoit avec elle,
Et rioit en la regardant:

Je voi que vous l'aymez, lui dit-il, cependant
Il faut que je vous l'ote en cet age encor tendre
Pour lui former les moeurs & pour la preserver
De certains mauvais airs qu'avec vous l'on peut prendre;
Mon heureux sort m'a fait trouver
Une Dame d'esprit qui saura l'elever
Dans toutes les vertus & dans la politesse
Que doit avoir une Princesse.
Disposez-vous a la quitter
On va venir pour l'emporter.

Il la laisse a ces mots, n'ayant pas le courage,
Ni les yeux assez inhumains,
Pour voir arracher de ses mains
De leur Amour l'unique gage;
Elle de mille pleurs se baigne le visage,
Et dans un morne accablement
Attend de son malheur le funeste moment.

Des que d'une action si triste & si cruelle
Le Ministre odieux a ses yeux se montra,
Il faut obeir lui dit-elle,
Puis prenant son Enfant qu'elle considera,
Qu'elle baisa d'une ardeur maternelle,
Qui de ses petits bras tendrement la serra,
Toute en pleurs elle le livra.
Ah! que sa douleur fut amere!
Arracher l'Enfant ou le Coeur
Du sein d'une si tendre Mere,
C'est la meme douleur.

Pres de la Ville etoit un monastere,
Fameux par son antiquite,
Ou des vierges vivoient dans une regle austere,
Sous les yeux d'une Abbesse illustre en piete.
Ce fut la que dans le silence,
Et sans declarer sa naissance,
On deposa l'Enfant & des bagues de prix,
Sous l'espoir d'une recompense
Digne de soins que l'on en auroit pris.

Le Prince qui tachoit d'eloigner par la Chasse
Le vif remords qui l'embarrasse
Sur l'excez de sa cruaute,
Craignoit de revoir la Princesse,
Comme on craint de revoir une fiere Tigresse
A qui son faon vient d'etre ote:
Cependant il en fut traite
Avec douceur, avec caresse,
Et meme avec cette tendresse,
Qu'elle eut aux plus beaux jours de sa prosperite.

Par cette complaisance & si grande & si prompte,
Il fut touche de regret & de honte,
Mais son chagrin demeura le plus fort:
Ainsi, deux jours apres, avec des larmes feintes,
Pour lui porter encor de plus vives atteintes,
Il lui vient dire que la mort
De leur aimable Enfant avoit fini le sort.

Le coup inopine mortellement la blesse
Cependant malgre sa tristesse,
Ayant veu son Epoux qui changeoit de couleur,
Elle parut oublier son malheur,
Et n'avoir meme de tendresse
Que pour le consoler de sa fausse douleur.

Cette bonte, cette ardeur sans egale
D'amitie conjugale,
Du Prince tout a coup desarmant la rigueur
Le touche, le penetre, & lui change le Coeur,
Jusques-la qu'il lui prend envie
De declarer que leur Enfant
Joueit encore de la vie:
Mais sa bile s'eleve, &, fiere lui defend
De rien decouvrir du mystere
Qu'il peut-etre utile de faire.

Des ce bien heureux jour telle des deux Epoux
Fut la mutuelle tendresse,
Qu'elle n'est point plus vive aux momens les plus doux
Entre l'Amant & la Maitresse.
Quinze fois le soleil pour former les saisons,
Habita tour a tour dans ses douze maisons,
Sans rien voir qui les desunisse:
Que si quelques fois par caprice
Il prend plaisir a la facher,
C'est seulement pour empecher
Que l'amour ne se ralentisse,
Tel que le forgeron qui pressant son labeur
Repand un peu d'eau sur la braize
De sa languissante fournaise
Pour en redoubler la chaleur.

Cependant la jeune Princesse.
Croissoit en esprit, en sagesse,
A la douceur, a la naivete
Qu'elle tenoit de son aimable Mere,
Elle joignit de son Illustre Pere
L'agreable et noble fierte.
L'Amas de ce qui plait dans chaque Caractere
Fit une parfaite beaute.

Par tout comme un Astre elle brille,
Et par hazard un Seigneur de la Cour,
Jeune, bien fait & plus beau que le jour,
L'ayant vu paroitre a la Grille,
Concut pour elle un violent amour.
Par l'instinct qu'au beau sexe a donne la nature,
Et que toutes les beautez ont,
De voir l'invisible blessure
Que font leurs yeux, au moment qu'ils la font,
La Princesse fut informee
Qu'elle etoit tendrement aimee.
Apres avoir quelque tems resiste,
Comme on le doit avant que de se rendre,
D'un amour egalement tendre
Elle l'aima de son cote.

Dans cet Amant, rien n'etoit a reprendre
Il etoit beau, vaillant, ne d'illustres Ayeux
Et des long-tems, pour en faire son Gendre
Sur lui le Prince avoit jette les yeux.
Ainsi donc avec joye il apprit la nouvelle,
De l'ardeur tendre & mutuelle
Dont bruloient ces jeunes Amans,
Mais il lui prit une bizarre envie,
De leur faire acheter par de cruels tourmens,
Le plus grand bonheur de leur vie.

Je me plairai, dit-il, a les rendre contens;
Mais il faut que l'inquietude
Par tout ce qu'elle a de plus rude,
Rende encor leurs feux plus constans;
De mon Epouze en meme tems,
J'exercerai la patience,
Non point comme jusqu'a ce jour,
Pour rasseurer ma folle defiance;
Je ne dois plus douter de son amour:
Mais pour faire eclatter aux yeux de tout le monde,
Sa bonte, sa douceur, sa sagesse profonde;
Afin que de ses dons si grands, si precieux,
La terre se voyant paree,
En soit de respect penetree,
Et par reconnaissance en rende grace aux Cieux.

Il declare en public que manquant de lignee,
En qui l'Etat un jour retrouve son Seigneur,
Que la fille qu'il eut de son fol hymenee
Etant morte aussi-tot que nee,
Il doit ailleurs chercher plus de bonheur.
Que l'Epouze qu'il prend est d'illustre naissance,
Qu'en un Couvent on l'a jusqu'a ce jour
Fait elever dans l'innocence,
Et qu'il va par l'hymen couronner son amour.

On peut juger a quel point fut cruelle
Aux deux jeunes Amans cette affreuse nouvelle;
Ensuite sans marquer ni chagrin ni douleur,
Il avertit son Epouze fidelle,
Qu'il faut qu'il se separe d'elle
Pour eviter un extreme malheur;
Que le peuple indigne de sa basse naissance
Le force a prendre ailleurs une digne alliance.

Il faut, dit-il, vous retirer
Sous votre toit de chaume & de fougere
Apres avoir repris vos habits de Bergere,
Que je vous ai fait preparer.
Avec une tranquile & muette constance,
La Princesse entendit prononcer sa sentence;
Sous les dehors d'un visage serain
Elle devoroit son chagrin,
Et sans que la douleur diminuat ses charmes,
De ses beaux yeux tomboient de grosses larmes,
Ainsi que quelquefois au retour du Printems,
Il fait soleil, & pleut en meme tems.

Vous etes mon Epoux, mon Seigneur, & mon Maitre,
(Dit-elle en soupirant, prete a s'evanoueir,)
Et quelque affreux que soit ce que je viens d'ouir,
Je saurai vous faire connoitre
Que rien ne m'est si cher que de vous obeir.

Dans sa chambre aussi-tot seule elle se retire
Et la se depoueillant de ses riches habits,
Elle reprend paisible & sans rien dire,
Pendant que son coeur en soupire,
Ceux qu'elle avoit en gardant ses Brebis.
En cet humble & simple equipage,
Elle aborde le Prince & lui tient ce langage.

Je ne puis m'eloigner de vous
Sans le pardon d'avoir su vous deplaire,
Je puis souffrir le poids de ma misere,
Mais je ne puis, Seigneur, souffrir votre courroux.
Accordez cette grace a mon regret sincere,
Et je vivrai contente en mon triste sejour,
Sans que jamais le tems altere
Ni mon humble respect, ni mon fidelle amour.
Tant de soumission, & tant de grandeur d'ame
Sous un si vil habillement,
Qui dans le coeur du Prince en ce meme moment
Raveilla tous les traits de sa premiere flame,
Alloient casser l'arret de son bannissement.
Emu par de si puissants charmes,
Et pret a repandre des larmes,
Il commencoit a s'avancer,
Pour l'embrasser.

Quand tout a coup l'imperieuse gloire,
D'etre ferme en son sentiment
Sur son amour remporta la victoire,
Et le fit en ces mots repondre durement.

De tout le temps passe j'ai perdu la memoire,
Je suis content de votre repentir,
Allez il est tems de partir.

Elle part aussi-tot, & regardant son Pere,
Qu'on avoit revetu de son rustique habit,
Et qui le coeur perce d'une douleur amere,
Pleuroit un changement si prompt & si subit.
Retournons, lui dit-elle, en nos sombres boccages,
Retournons habiter nos demeures sauvages,
Et quittons sans regret la pompe des Palais,
Nos cabanes n'ont pas tant de magnificence,
Mais on y voit regner dans l'innocence
Un plus ferme repos, une plus douce paix.

Dans son desert a grand'peine arrivee,
Elle reprend & quenoueille & fuzeaux,
Et va filer au bord des memes eaux
Ou le Prince l'avoit trouvee.
La son coeur tranquille & sans fiel,
Cent fois le jour demande au Ciel,
Qu'il comble son Epoux de gloire, de richesses,
Et qu'a tous ses desirs il ne refuse rien.
Un Amour nourri de caresses
N'est pas plus ardent que le sien.

Ce cher Epoux qu'elle regrette,
Voulant encore l'eprouver,
Lui fait dire dans sa retraite
Qu'elle ait a le venir trouver.

Griselidis, dit-il, des qu'elle se presente,
Il faut que la Princesse a qui je dois demain
Dans le Temple donner la main,
De vous & de moi soit contente.
Je vous demande ici tous vos soins, & je veux
Que vous m'aidiez a plaire a l'objet de mes voeux,
Vous savez de quel air il faut que l'on me serve,
Point d'epargne, point de reserve,
Que tout sente le Prince, & le Prince amoureux.
Employez toute votre adresse
A parer son appartement,
Que l'abondance, la richesse,
La proprete, la politesse
S'y fasse voir egalement;
Enfin songez incessamment
Que c'est une jeune Princesse
Que j'aime tendrement.

Pour vous faire entrer davantage
Dans les soins de votre devoir,
Je veux ici vous faire voir
Celle qu'a bien servir mon ordre vous engage.
Telle qu'aux portes du Levant
Se montre la naissante Aurore,
Telle parut en arrivant
La Princesse plus belle encore.
Griselidis a son abord
Dans le fond de son coeur sentit un doux transport
De la tendresse maternelle;
Du tems passe, de ses jours bienheureux,
Le souvenir en son coeur se rappelle,
Helas! ma fille, en soi-meme, dit-elle,
Si le Ciel favorable eut ecoute mes voeux,
Seroit presqu'aussi grande & peut-etre aussi belle!

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Popular TalesChapter VII: Part 7

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