Chapter LXXXIV: Section 7: Puerto Real, 20 Mars, 1811
MON CHER GENERAL,
Enfin après 15 jours des plus cruelles souffrances je me trouve en état de reprendre la plume et de continuer le réçit que j’ai eu l’honneur de vous adresser dans ma lettre du 6 au 7 de ce mois.
L’une des choses qui mérite d’abord de fixer votre attention, est la composition de cette armée combinée dont nous avons été tout-à-coup assaillis. J’ai déjà dit que le 26 Février une flotte de 180 voiles était sortie de Cadiz portant 1500 hommes de débarquement, et que de ce nombre étaient environ 4000 Anglais et 1000 Portugais. Cette flotte se dirigea vers Tarifa où le débarquement se fit le lendemain sans aucun accident. Il parait que les Anglais en réunissant les garnisons d’Algéciras et de Gibraltar à quelques restes de troupes venues récemment de Sicile, avaient déjà formé à Tarifa un petit corps de 1000 Anglais et de 2000 Portugais commandé par le général Stuart, et qui forma avec 2 ou 300 hommes de cavalerie, l’avant garde de l’expédition dirigée contre nous. Cette armée ainsi composée de 10 à 12,000 Espagnols bien ou mal équipés, de 4 à 5000 Anglais et de 3000 Portugais se mit enfin en campagne, et vint nous attaquer le 5. Il parait que Monsieur le maréchal Victor ne fut instruit que tard de la vraie direction prise par l’armée ennemie. Il arriva à Chiclana le 5 entre 8 et 9 heures du matin, suivi des bataillons de la 1^e et 2^{de} division: le plan d’opérations auquel il s’arrêta fut d’envoyer sur le champ la division Villate avec un régiment de cavalerie aux lignes de St. Petri, avec ordre de laisser arriver l’ennemi, de lui résister foiblement pour l’engager à suivre notre mouvement de retraite et de l’attirer ainsi sous la position St. Anne, où il ne pouvait manquer de se trouver dans une situation extrêmement desavantageuse. Pendant cette manœuvre Monsieur le maréchal Victor s’était lui-même porté avec la 1^{re} et 2^{de} division entre Conil et St. Petri, à peu près à la hauteur de la Torre Barrosa avec l’intention de couper à l’ennemi la retraite des montagnes. Là, rencontrant la queue de l’armée, qui finissait de se filer, il la fit attaquer vigoureusement, culbuta tout ce qui se rencontra devant lui et accula les Espagnols à la mer, mais les Anglais que cette manœuvre hardie mettaient entre deux feux, et dans l’impossibilité de regagner Conil, revinrent sur leurs pas, et attaquant avec la rage du désespoir, ils forcèrent à la retraite nos deux divisions, qui ne formaient pas ensemble 5000 hommes.
Cependant Monsieur le maréchal Victor se croyait si sur de la victoire qu’avant d’attaquer il envoya ordre aux troupes qui étaient à Médina, de se porter entre Veger et Conil, pour ramasser le reste des trainards; les bagages, et les trains de munitions qu’ils pouvaient rencontrer.
Le projet d’attirer l’ennemi sur le feu de St. Anne n’avait pas mieux réussi du côté de la division Villatte; car si cette division fut d’abord assaillie par presque toute l’armée combinée, les généraux Anglais et Espagnols, avertis de bonne heure que Monsieur le maréchal les tournaient avec un corps de troupes, arrêterent leurs colonnes sur la rive gauche du ruisseau qui touche au Moulin d’Almanza, et là, naturellement retranchés derrière ce marais, ils n’eurent à garder que le pont et le Moulin, les seuls endroits par lesquels on pouvait les attaquer. Quelque chose de plus malheureux, fut, que des le commencement de l’action, nos lignes de St. Petri, n’étant pas défendues, il sortit par le pont de Radeaux 5000 hommes de troupes fraiches de la Isla, lesquels se plaçant en bataille devant la division Villatte, et couverts par le ruisseau du Moulin d’Almanza laissèrent au reste de l’armée combinée la liberté de se retourner tout entière contre l’attaque de Monsieur le maréchal Victor. Ainsi se termina la battaille du 5, l’ennemi coucha sur son champ de battaille, sans poursuivre les divisions Laval et Rufin dans leur retraite. Je vous ai déjà fait part de notre perte. Le général Rufin que nous croyons tué par une balle, qui lui a traversé la tête, a été porté par les Anglais à la Isla, où après deux jours de léthargie, il a donné signes de vie; on dit qu’il va mieux.
La perte de l’ennemi a été à peu près de 3000 Anglais ou Portugais, et de 5 à 600 Espagnols, tués ou blessés; les Anglais ont eu beaucoup des officiers mis hors de combat, on croit les généraux _Grâm_ et Stuart ainsi que le général Peña blessés. Le 6 à la pointe du jour nous nous attendions bien à une attaque générale qui pouvait nous être très funeste; mais l’ennemi se contenta d’occuper avec 2000 hommes, le fort de Médina, que nous avions un peu imprudemment abandonnés; la flotille ennemie fit aussi des démonstrations d’attaque sur le Trocadero, mais sans effet. Elle débarqua 6 à 700 hommes entre le Port de St. Marie, et le fort St. Cataline, qui fût sommé de se rendre; on répondit à coups de canons. Un officier Anglais vint chez le gouverneur de St. Marie le prévenir qu’il allait prendre possession de la ville, mais il avait laissé ses troupes à la porte. Elles courent faire une action d’éclat en brulant et réduisant la petite redoute St. Antoine, qui n’était point gardée; enchantés de ce succès ils se rembarquèrent. M. le maréchal s’attendait bien à être attaqués le 6 à Chiclana, il avait donné des ordres en conséquence, ces ordres furent mal interprétés, et on endommagea mal-à-propos dans la nuit quelques uns de nos ouvrages, mais ils furent sur le champ réparés. Lui-même était venu à Puerto Réal avec la division Laval, et avait envoyé la 1^{re} division à St. Marie pour reprendre la ligne de Blocus comme avant la bataille du 5. Le 5^{me} regiment de chasseurs fut envoyé entre Puerto Real et Médina à la ferme de Guerra en reconnaissance; il y rencontra une poste de cavalerie ennemie, et la tailla en pièces. Le 6 au soir, on essaya de reprendre le fort de Médina, mais sans succès. Le 7 il fallut y envoyer plus de monde, et les Espagnols l’évacuèrent sans opposer de résistance.
Dans la nuit du 5 les Espagnols avaient rasés nos lignes de St. Petri, ils employèrent pendant plusieurs jours et plusieurs nuits 6000 hommes, à transporter à la Isla, du bois, dont ils manquaient, quelques jours après, nous avons fait cesser ces approvisionnements, en reprenant la position de St. Petri, où on ne trouva personne; les Espagnols craignant une répétition de l’affaire du 2 Mars, ont détruits eux-même de fort bonne grace leur tête de pont, et replié leur pont de Radeaux, des ce moment chacun resta chez soi, comme avant les hostilités.
_Du 21 Mars, 1811._
Il est surprenant que l’armée combinée ne nous ait pas poursuivis le 5, bien plus surprenant encore qu’elle ne nous ait point attaqués le 6 au matin; on en conçoit plusieurs raisons. On conjecture d’abord que la principale perte de la bataille étant tombée sur les Anglais, qui ont eu un grand nombre d’officiers et même leurs généraux mis hors de combat, les Espagnols n’ont pas osé venir seuls nous attaquer. Le général _Grâm_ voulait cependant les y contraindre le lendemain, mais sur leur refus formel, il les a traité de lâches, de gens indignes d’être secourus. Ils ont répondu qu’ils feraient une sortie de la Isla si l’on voulait mettre le tiers d’Anglais ou Portugais avec les deux tiers d’Espagnols, le général Anglais a répondu qu’il n’exposerait plus un seul de ses soldats avec des troupes de cette espèce, et sur le champ il a donné ordre aux Anglais et Portugais de se retirer.
A Cadiz ou dans la ville de la Isla. Il parait même que le lendemain les Anglais se sont embarqués pour se rendre à Gibraltar ou peut-être à Lisbonne. Les gens du pays donnent pour certain que le général _Grâm_, en envoyant ces jours derniers à Londres trente-trois officiers des moins blessés, n’a pas dissimulé qu’il les chargeaint d’exposer à son gouvernement quelle folie il y avait de sacrifier de braves gens pour soutenir en Espagne un parti sans moyens, sans bravoure et sans moralité. Si ce qui précède n’est pas vrai, au moins sommes nous certains qu’une grande mésintelligence règne entre les Espagnols et leurs alliés. Le 20, les Espagnols ont encore essayé une sortie de la Carraca mais sans succès; ils s’y prennent un peu tard. Nous sommes à présent très à mesure pour les recevoir. Ils font semblant d’embarquer continuellement des troupes qui n’agissent pas et qui ne peuvent plus nous nuire. Il est arrivé à Médina quelques bataillons du 4^{me} corps, deux bataillons du soixante-trois sont aussi venus de Séville. Nous apprenons avec la prise de Badajos, que M. le maréchal Soult est à Séville. La blessure de M. le commandant Bompar et les miennes vont un peu mieux.
LEGENTIL.
Excusez les imperfections de cette longue lettre, j’écris de mon lit, dans une posture gênante.
_Monsieur le général de division Lery, à Séville._
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