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Chapter IV (3)

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Va droit sur sa fenêtre, Près du palais du roi, Donne-lui cette lettre Et deux baisers pour moi.

Puis sur mon sein en flamme, Qui ne peut s'apaiser, Reviens, avec son âme, Reviens te reposer,

PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS

Tandis qu'à leurs oeuvres perverses Les hommes courent haletants, Mars qui rit, malgré les averses, Prépare en secret le printemps.

Pour les petites pâquerettes, Sournoisement lorsque tout dort, Il repasse des collerettes Et cisèle des boutons d'or.

Dans le verger et dans la vigne, Il s'en va, furtif perruquier, Avec une houppe de cygne, Poudrer à frimas l'amandier.

La nature au lit se repose; Lui, descend au jardin désert Et lace les boutons de rose Dans leur corset de velours vert.

Tout en composant des solfèges, Qu'aux merles il siffle à mi-voix, Il sème aux prés les perce-neiges Et les violettes aux bois.

Sur le cresson de la fontaine Où le cerf boit, l'oreille au guet, De sa main cachée il égrène Les grelots d'argent du muguet.

Sous l'herbe, pour que tu la cueilles, Il met la fraise au teint vermeil, Et te tresse un chapeau de feuilles Pour te garantir du soleil.

Puis, lorsque sa besogne est faite, Et que son règne va finir, Au seuil d'avril tournant la tête, Il dit: "Printemps, tu peux venir!"

L'AVEUGLE

Un aveugle au coin d'une borne, Hagard comme au jour un hibou, Sur son flageolet, d'un air morne, Tâtonne en se trompant de trou,

Et joue un ancien vaudeville Qu'il fausse imperturbablement; Son chien le conduit par la ville, Spectre diurne à l'oeil dormant.

Les jours sur lui passent sans luire; Sombre, il entend le monde obscur Et la vie invisible bruire Comme un torrent derrière un mur!

Dieu sait quelles chimères noires Hantent cet opaque cerveau! Et quels illisibles grimoires L'idée écrit en ce caveau!

Ainsi dans les puits de Venise, Un prisonnier à demi fou, Pendant sa nuit qui s'éternise, Grave des mots avec un clou.

Mais peut-être aux heures funèbres, Quand la mort souffle le flambeau, L'âme habituée aux ténèbres Y verra clair dans le tombeau!

LA SOURCE

Tout près du lac filtre une source, Entre deux pierres, dans un coin; Allègrement l'eau prend sa course Comme pour s'en aller bien loin.

Elle murmure: Oh! quelle joie! Sous la terre il faisait si noir! Maintenant ma rive verdoie, Le ciel se mire à mon miroir.

Les myosotis aux fleurs bleues Me disent : Ne m'oubliez pas! Les libellules de leurs queues M'égratignent dans leurs ébats:

A ma coupe l'oiseau s'abreuve; Qui sait?--Après quelques détours Peut-être deviendrai-je un fleuve Baignant vallons, rochers et tours.

Je broderai de mon écume Ponts de pierre, quais de granit, Emportant le steamer qui fume A l'Océan où tout finit.

Ainsi la jeune source jase, Formant cent projets d'avenir; Comme l'eau qui bout dans un vase, Son flot ne peut se contenir;

Mais le berceau touche à la tombe; Le géant futur meurt petit; Née à peine, la source tombe Dans le grand lac qui l'engloutit

LE MERLE

Un oiseau siffle dans les branches Et sautille gai, plein d'espoir, Sur les herbes, de givre blanches, En bottes jaunes, en frac noir.

C'est un merle, chanteur crédule, Ignorant du calendrier, Qui rêve soleil, et module L'hymne d'avril en février.

Pourtant il vente, il pleut à verse; L'Arve jaunit le Rhône bleu, Et le salon, tendu de perse, Tient tous ses hôtes près du feu.

Les monts sur l'épaule ont l'hermine, Comme des magistrats siégeant; Leur blanc tribunal examine Un cas d'hiver se prolongeant.

Lustrant son aile qu'il essuie, L'oiseau persiste en sa chanson, Malgré neige, brouillard et pluie, Il croit à la jeune saison.

Il gronde l'aube paresseuse De rester au lit si longtemps Et, gourmandant la fleur frileuse, Met en demeure le printemps.

Il voit le jour derrière l'ombre; Tel un croyant, dans le saint lieu, L'autel désert, sous la nef sombre, Avec sa foi voit toujours Dieu.

A la nature il se confie, Car son instinct pressent la loi. Qui rit de ta philosophie, Beau merle, est moins sage que toi!

L'ART

Oui, l'oeuvre sort plus belle D'une forme au travail Rebelle, Vers, marbre, onyx, émail.

Point de contraintes fausses! Mais que, pour marcher droit, Tu chausses, Muse, un cothurne étroit.

Fi du rhythme commode, Comme un soulier trop grand, Du mode Que tout pied quitte et prend!

Statuaire, repousse L'argile que pétrit Le pouce Quand flotte ailleurs l'esprit.

Lutte avec le carrare, Avec le paros dur Et rare, Gardiens du contour pur;

Emprunte à Syracuse Son bronze où fermement S'accuse Le trait fier et charmant;

D'une main délicate Poursuis dans un filon D'agate Le profil d'Apollon.

Peintre, fuis l'aquarelle, Et fixe la couleur Trop frêle Au four de l'émailleur.

Fais les sirènes bleues, Tordant de cent façons Leurs queues, Les monstres des blasons;

Dans son nimbe trilobé La Vierge et son Jésus, Le globe Avec la croix dessus.

Tout passe.--L'art robuste Seul a l'éternité. Le buste Survit à la cité.

Et la médaille austère Que trouve un laboureur Sous terre Révèle un empereur.

Les dieux eux-mêmes meurent. Mais les vers souverains Demeurent Plus forts que les airains.

Sculpte, lime, cisèle; Que ton rêve flottant Se scelle Dans le bloc résistant!

VICTOR DE LAPRADE

A UN GRAND ARBRE

L'esprit calme des dieux habite dans les plantes. Heureux est le grand arbre aux feuillages épais; Dans son corps large et sain la sève coule en paix, Mais le sang se consume en nos veines brûlantes.

A la croupe du mont tu sièges comme un roi; Sur ce trône abrité, je t'aime et je t'envie; Je voudrais échanger ton être avec ma vie, Et me dresser tranquille et sage comme toi.

Le vent n'effleure pas le sol où tu m'accueilles; L'orage y descendrait sans pouvoir t'ébranler; Sur tes plus hauts rameaux, que seuls on voit trembler, Comme une eau lente, à peine il fait gémir tes feuilles.

L'aube, un instant, les touche avec son doigt vermeil; Sur tes obscurs réseaux semant sa lueur blanche, La lune aux pieds d'argent descend de branche en branche, Et midi baigne en plein ton front dans le soleil.

L'éternelle Cybèle embrasse tes pieds fermes; Les secrets de son sein, tu les sens, tu les vois; Au commun réservoir en silence tu bois, Enlacé dans ces flancs où dorment tous les germes.

Salut, toi qu'en naissant l'homme aurait adoré! Notre âge, qui se rue aux luttes convulsives, Te voyant immobile, a douté que tu vives, Et ne reconnaît plus en toi d'hôte sacré,

Ah! moi je sens qu'une âme est là sous ton écorce: Tu n'as pas nos transports et nos désirs de feu, Mais tu rêves, profond et serein comme un dieu; Ton immobilité repose sur ta force.

Salut! Un charme agit et s'échange entre nous. Arbre, je suis peu fier de l'humaine nature; Un esprit revêtu d'écorce et de verdure Me semble aussi puissant que le nôtre, et plus doux.

Verse à flots sur mon front ton ombre qui m'apaise; Puisse mon sang dormir et mon corps s'affaisser; Que j'existe un moment sans vouloir ni penser: La volonté me trouble, et la raison me pèse.

Je souffre du désir, orage intérieur; Mais tu ne connais, toi, ni l'espoir, ni le doute, Et tu n'as su jamais ce que le plaisir coûte; Tu ne l'achètes pas au prix de la douleur.

Quand un beau jour commence et quand le mal fait trêve, Les promesses du ciel ne valent pas l'oubli; Dieu même ne peut rien sur le temps accompli; Nul songe n'est si doux qu'un long sommeil sans rêve.

Le chêne a le repos, l'homme a la liberté.... Que ne puis-je en ce lieu prendre avec toi racines! Obéir, sans penser, à des forces divines, C'est être dieu soi-même, et c'est ta volupté.

Verse, ah! verse dans moi tes fraîcheurs printanières, Les bruits mélodieux des essaims et des nids, Et le frissonnement des songes infinis; Pour ta sérénité je t'aime entre nos frères.

Si j'avais, comme toi, tout un mont pour soutien, Si mes deux pieds trempaient dans la source des choses, Si l'Aurore humectait mes cheveux de ses roses, Si mon coeur recélait toute la paix du tien;

Si j'étais un grand chêne avec ta sève pure, Pour tous, ainsi que toi, bon, riche, hospitalier, J'abriterais l'abeille et l'oiseau familier Qui sur ton front touffu répandent le murmure;

Mes feuilles verseraient l'oubli sacré du mal, Le sommeil, à mes pieds, monterait de la mousse Et là viendraient tous ceux que la cité repousse Écouter ce silence où parle l'idéal.

Nourri par la nature, au destin résignée, Des esprits qu'elle aspire et qui la font rêver, Sans trembler devant lui, comme sans le braver, Du bûcheron divin j'attendrais la cognée.

BÉATRIX

Gloire au coeur téméraire épris de l'impossible, Qui marche, dans l'amour, au sentier des douleurs, Et fuit tout vain plaisir au vulgaire accessible.

Heureux qui sur sa route, invité par les fleurs, Passe et n'écarte point leur feuillage ou leurs voiles, Et, vers l'azur lointain tournant ses yeux en pleurs,

Tend ses bras insensés pour cueillir les étoiles. Une beauté, cachée aux désirs trop humains, Sourit à ses regards, sur d'invisibles toiles;

Vers ses ambitions lui frayant des chemins, Un ange le soutient sur des brises propices; Les astres bien aimés s'approchent de ses mains;

Les lis du paradis lui prêtent leurs calices. Béatrix ouvre un monde à qui la prend pour soeur, A qui lutte et se dompte et souffre avec délices,

Et goûte à s'immoler sa plus chère douceur; Et, joyeux, s'élançant au delà du visible, De la porte du ciel s'approche en ravisseur. Gloire au coeur téméraire épris de l'impossible!

LE DROIT D'AINESSE

Te voilà fort et grand garçon, Tu vas entrer dans la jeunesse; Reçois ma dernière leçon: Apprends quel est ton droit d'aînesse.

Pour le connaître en sa rigueur Tu n'as pas besoin d'un gros livre; Ce droit est écrit dans ton coeur.... Ton coeur! c'est la loi qu'il faut suivre,

Afin de le comprendre mieux, Tu vas y lire avec ton père, Devant ces portraits des aïeux Qui nous aideront, je l'espère.

Ainsi que mon père l'a fait, Un brave aîné de notre race Se montre fier et satisfait En prenant la plus dure place.

A lui le travail, le danger, La lutte avec le sort contraire; A lui l'orgueil de protéger La grande soeur, le petit frère.

Son épargne est le fonds commun Où puiseront tous ceux qu'il aime; Il accroît la part de chacun De tout ce qu'il s'ôte à lui-même.

Il voit, au prix de ses efforts, Suivant les traces paternelles, Tous les frères savants et forts, Toutes les soeurs sages et belles.

C'est lui qui, dans chaque saison, Pourvoyeur de toutes les fêtes, Fait abonder dans la maison Les fleurs, les livres des poètes.

Il travaille, enfin, nuit et jour: Qu'importe! les autres jouissent. N'est-il pas le père à son tour? S'il vieillit, les enfants grandissent!

Du poste où le bon Dieu l'a mis Il ne s'écarte pas une heure; Il y fait tête aux ennemis, Il y mourra, s'il faut qu'il meure!

Quand le berger manque au troupeau, Absent, hélas! où mort peut-être, Tel, pour la brebis et l'agneau, Le bon chien meurt après son maître.

Ainsi, quand Dieu me reprendra, Tu sais, dans notre humble héritage, Tu sais le lot qui t'écherra Et qui te revient sans partage.

Nos chers petits seront heureux, Mais il faut qu'en toi je renaisse. Veiller, lutter, souffrir pour eux.... Voilà, mon fils, ton droit d'aînesse!

MME. L. ACKERMANN

L'HOMME

Jeté par le hasard sur un vieux globe infime,
A l'abandon, perdu comme en un océan,
Je surnage un moment et flotte à fleur d'abîme,
Épave du néant.

Et pourtant, c'est à moi, quand sur des mers sans rives
Un naufrage éternel semblait me menacer,
Qu'une voix a crié du fond de l'Être: "Arrive!
Je t'attends pour penser."

L'Inconscience encor sur la nature entière
Étendait tristement son voile épais et lourd.
J'apparus; aussitôt à travers la matière
L'Esprit se faisait jour.

Secouant ma torpeur et tout étonné d'être,
J'ai surmonté mon trouble et mon premier émoi,
Plongé dans le grand Tout, j'ai su m'y reconnaître;
Je m'affirme et dis: "Moi!"

Bien que la chair impure encor m'assujettisse,
Des aveugles instincts j'ai rompu le réseau;
J'ai créé la Pudeur, j'ai conçu la Justice;
Mon coeur fut leur berceau.

Seul je m'enquiers des fins et je remonte aux causes.
A mes yeux l'univers n'est qu'un spectacle vain.
Dussé-je m'abuser, au mirage des choses
Je prête un sens divin.

Je défie à mon gré la mort et la souffrance.
Nature impitoyable, en vain tu me démens,
Je n'en crois que mes voeux, et fais de l'espérance
Même avec mes tourments.

Pour combler le néant, ce gouffre vide et morne,
S'il suffit d'aspirer un instant, me voilà!
Fi de cet ici-bas! Tout m'y cerne et m'y borne;
Il me faut l'au-delà!

Je veux de l'éternel, moi qui suis l'éphémère.
Quand le réel me presse, impérieux, brutal,
Pour refuge au besoin n'ai-je pas la chimère
Qui s'appelle Idéal?

Je puis avec orgueil, au sein des nuits profondes,
De l'éther étoile contempler la splendeur.
Gardez votre infini, cieux lointains, vastes mondes,
J'ai le mien dans mon coeur!

LECONTE DE LISLE

LES MONTREURS

Tel qu'un morne animal, meurtri, plein de poussière, La chaîne au cou, hurlant au chaud soleil d'été, Promène qui voudra son coeur ensanglanté Sur ton pavé cynique, ô plèbe carnassière!

Pour mettre un feu stérile en ton oeil hébété, Pour mendier ton rire ou ta pitié grossière, Déchire qui voudra la robe de lumière De la pudeur divine et de la volupté.

Dans mon orgueil muet, dans ma tombe sans gloire, Dussé-je m'engloutir pour l'éternité noire, Je ne te vendrai pas mon ivresse ou mon mal,

Je ne livrerai pas ma vie à tes huées, Je ne danserai pas sur ton tréteau banal Avec tes histrions et tes prostituées.

MIDI

Midi, roi des étés, épandu sur la plaine, Tombe en nappes d'argent des hauteurs du ciel bleu. Tout se tait. L'air flamboie et brûle sans haleine; La terre est assoupie en sa robe de feu.

L'étendue est immense, et les champs n'ont pas d'ombre Et la source est tarie où buvaient les troupeaux; La lointaine forêt, dont la lisière est sombre, Dort là-bas, immobile, en un pesant repos.

Seuls, les grands blés mûris, tels qu'une mer dorée Se déroulent au loin, dédaigneux du sommeil; Pacifiques enfants de la terre sacrée, Ils épuisent sans peur la coupe du soleil.

Parfois, comme un soupir de leur âme brûlante, Du sein des épis lourds qui murmurent entre eux, Une ondulation majestueuse et lente S'éveille, et va mourir à l'horizon poudreux.

Non loin, quelques boeufs blancs, couchés parmi les herbes. Bavent avec lenteur sur leurs fanons épais, Et suivent de leurs yeux languissants et superbes Le songe intérieur qu'ils n'achèvent jamais.

Homme, si, le coeur plein de joie ou d'amertume, Tu passais vers midi dans les champs radieux, Fuis! la nature est vide et le soleil consume: Rien n'est vivant ici, rien n'est triste ou joyeux.

Mais si, désabusé des larmes et du rire, Altéré de l'oubli de ce monde agité, Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire, Goûter une suprême et morne volupté,

Viens! Le soleil te parle en paroles sublimes; Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin; Et retourne à pas lents vers les cités infimes, Le coeur trempé sept fois dans le néant divin.

NOX

Sur la pente des monts les brises apaisées Inclinent au sommeil les arbres onduleux; L'oiseau silencieux s'endort dans les rosées, Et l'étoile a doré l'écume des flots bleus.

Au contour des ravins, sur les hauteurs sauvages, Une molle vapeur efface les chemins; La lune tristement baigne les noirs feuillages; L'oreille n'entend plus les murmures humains.

Mais sur le sable au loin chante la mer divine, Et des hautes forêts gémit la grande voix, Et l'air sonore, aux cieux que la nuit illumine, Porte le chant des mers et le soupir des bois.

Montez, saintes rumeurs, paroles surhumaines, Entretien lent et doux de la terre et du ciel! Montez, et demandez aux étoiles sereines S'il est pour les atteindre un chemin éternel.

O mers, ô bois songeurs, voix pieuses du monde, Vous m'avez répondu durant mes jours mauvais, Vous avez apaisé ma tristesse inféconde, Et dans mon coeur aussi vous chantez à jamais!

L'ECCLÉSIASTE

L'ecclésiaste a dit: Un chien vivant vaut mieux Qu'un lion mort. Hormi, certes, manger et boire, Tout n'est qu'ombre et fumée. Et le monde est très vieux, Et le néant de vivre emplit la tombe noire.

Par les antiques nuits, à la face des cieux, Du sommet de sa tour comme d'un promontoire, Dans le silence, au loin laissant planer ses yeux, Sombre, tel il songeait sur son siège d'ivoire.

Vieil amant du soleil, qui gémissais ainsi, L'irrévocable mort est un mensonge aussi. Heureux qui d'un seul bond s'engloutirait en elle.

Moi, toujours, à jamais, j'écoute, épouvanté, Dans l'ivresse et l'horreur de l'immortalité, Le long rugissement de la Vie éternelle.

LA VÉRANDAH

Au tintement de l'eau dans les porphyres roux Les rosiers de l'Iran mêlent leurs frais murmures, Et les ramiers rêveurs leurs roucoulements doux. Tandis que l'oiseau grêle et le frelon jaloux, Sifflant et bourdonnant, mordent les figues mûres, Les rosiers de l'Iran mêlent leurs frais murmures Au tintement de l'eau dans les porphyres roux.

Sous les treillis d'argent de la vérandah close, Dans l'air tiède embaumé de l'odeur des jasmins, Où la splendeur du jour darde une flèche rose, La Persane royale, immobile, repose, Derrière son col brun croisant ses belles mains, Dans l'air tiède, embaumé de l'odeur des jasmins, Sous les treillis d'argent de la vérandah close.

Jusqu'aux lèvres que l'ambre arrondi baise encor, Du cristal d'où s'échappe une vapeur subtile Qui monte en tourbillons légers et prend l'essor, Sur les coussins de soie écarlate, aux fleurs d'or, La branche du hûka rôde comme un reptile Du cristal d'où s'échappe une vapeur subtile Jusqu'aux lèvres que l'ambre arrondi baise encor.

Deux rayons noirs, chargés d'une muette ivresse, Sortent de ses longs yeux entr'ouverts à demi; Un songe l'enveloppe, un souffle la caresse; Et parce que l'effluve invincible l'oppresse, Parce que son beau sein qui se gonfle a frémi, Sortent de ses longs yeux entr'ouverts à demi Deux rayons noirs, chargés d'une muette ivresse.

Et l'eau vive s'endort dans les porphyres roux, Les rosiers de l'Iran ont cessé leurs murmures, Et les ramiers rêveurs leurs roucoulements doux. Tout se tait. L'oiseau grêle et le frelon jaloux Ne se querellent plus autour des figues mûres. Les rosiers de l'Iran ont cessé leurs murmures, Et l'eau vive s'endort dans les porphyres roux.

LES ELFES

Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Du sentier des bois aux daims familier, Sur un noir cheval, sort un chevalier. Son éperon d'or brille en la nuit brune; Et, quand il traverse un rayon de lune, On voit resplendir, d'un reflet changeant, Sur sa chevelure un casque d'argent.

Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Ils l'entourent tous d'un essaim léger Qui dans l'air muet semble voltiger. --Hardi chevalier, par la nuit sereine, Où vas-tu si tard? dit la jeune Reine. De mauvais esprits hantent les forêts; Viens danser plutôt sur les gazons frais.

Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

--Non! ma fiancée aux yeux clairs et doux M'attend, et demain nous serons époux. Laissez-moi passer, Elfes des prairies, Qui foulez en rond les mousses fleuries; Ne m'attardez pas loin de mon amour, Car voici déjà les lueurs du jour.--

Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

--Reste, chevalier. Je te donnerai L'opale magique et l'anneau doré, Et, ce qui vaut mieux que gloire et fortune, Ma robe filée au clair de la lune. --Non! dit-il.--Va donc!--Et de son doigt blanc Elle touche au coeur le guerrier tremblant.

Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Et sous l'éperon le noir cheval part. Il court, il bondit et va sans retard; Mais le chevalier frissonne et se penche; Il voit sur la route une forme blanche Qui marche sans bruit et lui tend les bras: --Elfe, esprit, démon, ne m'arrête pas!--

Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

--Ne m'arrête pas, fantôme odieux! Je vais épouser ma belle aux doux yeux. --O mon cher époux, la tombe éternelle Sera notre lit de noce, dit-elle. Je suis morte!--Et lui, la voyant ainsi, D'angoisse et d'amour tombe mort aussi.

Couronnés de thym et de marjolaine, Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

LES ÉLÉPHANTS

Le sable rouge est comme une mer sans limite, Et qui flambe, muette, affaissée en son lit. Une ondulation immobile remplit L'horizon aux vapeurs de cuivre où l'homme habite.

Nulle vie et nul bruit. Tous les lions repus Dorment au fond de l'antre éloigné de cent lieues, Et la girafe boit dans les fontaines bleues, Là-bas, sous les dattiers des panthères connus.

Pas un oiseau ne passe en fouettant de son aile L'air épais, où circule un immense soleil. Parfois quelque boa, chauffé dans son sommeil, Fait onduler son dos dont l'écaillé étincelle.

Tel l'espace enflammé brûle sous les cieux clairs. Mais, tandis que tout dort aux mornes solitudes, Les éléphants rugueux, voyageurs lents et rudes, Vont au pays natal à travers les déserts.

D'un point de l'horizon, comme des masses brunes, Ils viennent, soulevant la poussière, et l'on voit, Pour ne pas dévier du chemin le plus droit, Sous leur pied large et sûr crouler au loin les dunes.

Celui qui; tient la tête est un vieux chef. Son corps Est gercé comme un tronc que le temps ronge et mine; Sa tête est comme un roc, et l'arc de son échine Se voûte puissamment à ses moindres efforts.

Sans ralentir jamais et sans hâter sa marche, Il guide au but certain ses compagnons poudreux; Et, creusant par derrière un sillon sablonneux, Les pèlerins massifs suivent leur patriarche.

L'oreille en éventail, la trompe entre les dents, Ils cheminent, l'oeil clos. Leur ventre bat et fume, Et leur sueur dans l'air embrasé monte en brume; Et bourdonnent autour mille insectes ardents.

Mais qu'importent la soif et la mouche vorace, Et le soleil cuisant leur dos noir et plissé? Ils rêvent en marchant du pays délaissé, Des forêts de figuiers où s'abrita leur race.

Ils reverront le fleuve échappé des grands monts, Où nage en mugissant l'hippopotame énorme, Où, blanchis par la lune et projetant leur forme, Ils descendaient pour boire en écrasant les joncs.

Aussi, pleins de courage et de lenteur, ils passent Comme une ligne noire, au sable illimité; Et le désert reprend son immobilité Quand les lourds voyageurs à l'horizon s'effacent.

LA CHUTE DES ÉTOILES

Tombez, ô perles dénouées, Pâles étoiles, dans la mer. Un brouillard de roses nuées Émerge de l'horizon clair; A l'Orient plein d'étincelles Le vent joyeux bat de ses ailes L'onde qui brode un vif éclair. Tombez, ô perles immortelles, Pâles étoiles, dans la mer.

Plongez sous les écumes fraîches De l'Océan mystérieux. La lumière crible de flèches Le faîte des monts radieux; Mille et mille cris, par fusées, Sortent des bois lourds de rosées; Une musique vole aux cieux. Plongez, de larmes arrosées, Dans l'Océan mystérieux.

Fuyez, astres mélancoliques, O Paradis lointains encor! L'aurore aux lèvres métalliques Rit dans le ciel et prend l'essor; Elle se vêt de molles flammes, Et sur l'émeraude des lames Fait pétiller des gouttes d'or. Fuyez, mondes où vont les âmes, O Paradis lointains encor!

Allez, étoiles, aux nuits douces, Aux cieux muets de l'Occident. Sur les feuillages et les mousses Le soleil darde un oeil ardent; Les cerfs, par bonds, dans les vallées, Se baignent aux sources troublées; Le bruit des hommes va grondant. Allez, ô blanches exilées, Aux cieux muets de l'Occident. Heureux qui vous suit, clartés mornes, O lampes qui versez l'oubli! Comme vous, dans l'ombre sans bornes, Heureux qui roule enseveli! Celui-là vers la paix s'élance: Haine, amour, larmes, violence, Ce qui fut l'homme est aboli. Donnez-nous l'éternel silence, O lampes qui versez l'oubli!

MILLE ANS APRÈS

L'apre rugissement de la mer pleine d'ombres, Cette nuit-là, grondait au fond des gorges noires, Et tout échevelés, comme des spectres sombres, De grands brouillards couraient le long des promontoires,

Le vent hurleur rompait en convulsives masses Et sur les pics aigus éventrait les ténèbres, Ivre, emportant par bonds dans les lames voraces Les bandes de taureaux aux beuglements funèbres.

Semblable à quelque monstre énorme, épileptique, Dont le poil se hérisse et dont la bave fume, La montagne, debout dans le ciel frénétique, Geignait affreusement, le ventre blanc d'écume.

Et j'écoutais, ravi, ces voix désespérées. Vos divines chansons vibraient dans l'air sonore, O jeunesse, ô désirs, ô visions sacrées, Comme un choeur de clairons éclatant à l'aurore!

Hors du gouffre infernal, sans y rien laisser d'elle, Parmi ces cris et ces angoisses et ces fièvres, Mon âme en palpitant s'envolait d'un coup d'aile Vers ton sourire, ô gloire! et votre arôme, ô lèvres!

La nuit terrible, avec sa formidable bouche, Disait:--La vie est douce; ouvre ses portes closes! Et le vent me disait de son râle farouche: --Adore! Absorbe-toi dans la beauté des choses!--

Voici qu'après mille ans, seul, à travers les âges, Je retourne, ô terreur! à ces heures joyeuses, Et je n'entends plus rien que les sanglots sauvages Et l'écroulement sourd des ombres furieuses.

LE SOIR D'UNE BATAILLE

Tels que la haute mer contre les durs rivages, A la grande tuerie ils se sont tous rués, Ivres et haletants, par les boulets troués, En d'épais tourbillons pleins de clameurs sauvages.

Sous un large soleil d'été, de l'aube au soir, Sans relâche, fauchant les blés, brisant les vignes Longs murs d'hommes, ils ont poussé leurs sombres lignes, Et là, par blocs entiers, ils se sont laissés choir

Puis, ils se sont liés en étreintes féroces, Le souffle au souffle uni, l'?il de haine chargé. Le fer d'un sang fiévreux à l'aise s'est gorgé; La cervelle a jailli sous la lourdeur des crosses.

Victorieux, vaincus, fantassins, cavaliers, Les voici maintenant, blêmes, muets, farouches, Les poings fermés, serrant les dents, et les yeux louches. Dans la mort furieuse étendus par milliers.

La pluie, avec lenteur lavant leurs pâles faces, Aux pentes du terrain fait murmurer ses eaux; Et par la morne plaine où tourne un vol d'oiseaux Le ciel d'un soir sinistre estompe au loin leurs masses.

Tous les cris se sont tus, les râles sont poussés. Sur le sol bossué de tant de chair humaine, Aux dernières lueurs du jour on voit à peine Se tordre vaguement des corps entrelacés;

Et là-bas, du milieu de ce massacre immense, Dressant son cou roidi percé de coups de feu, Un cheval jette au vent un rauque et triste adieu Que la nuit fait courir à travers le silence.

O boucherie! ô soif du meurtre! acharnement Horrible! odeur des morts qui suffoques et navres! Soyez maudits devant ces cent mille cadavres Et la stupide horreur de cet égorgement.

Mais, sous l'ardent soleil ou sur la plaine noire, Si, heurtant de leur coeur la gueule du canon, Ils sont morts, Liberté, ces braves, en ton nom, Béni soit le sang pur qui fume vers ta gloire!

IN EXCELSIS

Mieux que l'aigle chasseur, familier de la nue, Homme! monte par bonds dans l'air resplendissant La vieille terre, en bas, se tait et diminue.

Monte. Le clair abîme ouvre à ton vol puissant Les houles de l'azur que le soleil flagelle. Dans la brume, le globe, en bas, va s'enfonçant.

Monte. La flamme tremble et pâlit, le ciel gèle, Un crépuscule morne étreint l'immensité. Monte, monte et perds-toi dans la nuit éternelle:

Un gouffre calme, noir, informe, illimité, L'évanouissement total de la matière Avec l'inénarrable et pleine cécité.

Esprit! monte à ton tour vers l'unique lumière, Laisse mourir en bas tous l^s anciens flambeaux, Monte où la Source en feu brûle et jaillit entière.

De rêve en rêve, va! des meilleurs aux plus beaux. Pour gravir les degrés de l'Echelle infinie, Foule les dieux couchés dans leurs sacrés tombeaux.

L'intelligible cesse, et voici l'agonie, Le mépris de soi-même, et l'ombre, et le remord, Et le renoncement furieux du génie. Lumière, où donc es-tu? Peut-être dans la mort.

REQUIES

Comme un morne exilé, loin de ceux que j'aimais, Je m'éloigne à pas lents des beaux jours de ma vie, Du pays enchanté qu'on ne revoit jamais. Sur la haute colline où la route dévie Je m'arrête, et vois fuir à l'horizon dormant Ma dernière espérance, et pleure amèrement.

O malheureux! crois-en ta muette détresse: Rien ne refleurira, ton coeur ni ta jeunesse, Au souvenir cruel de tes félicités. Tourne plutôt les yeux vers l'angoisse nouvelle, Et laisse retomber dans leur nuit éternelle L'amour et le bonheur que tu n'as point goûtés.

Le temps n'a pas tenu ses promesses divines. Tes yeux ne verront point reverdir tes ruines; Livre leur cendre morte au souffle de l'oubli. Endors-toi sans tarder en ton repos suprême, Et souviens-toi, vivant dans l'ombre enseveli, Qu'il n'est plus dans ce inonde un seul être qui t'aime.

La vie est ainsi faite, il nous la faut subir. Le faible souffre et pleure, et l'insensé s'irrite; Mais le plus sage en rit, sachant qu'il doit mourir. Rentre au tombeau muet où l'homme enfin s'abrite, Et là, sans nul souci de la terre et du ciel, Repose, ô malheureux, pour le temps éterne!

DANS LE CIEL CLAIR

Dans le ciel clair rayé par l'hirondelle alerte, Le matin qui fleurit comme un divin rosier Parfume la feuillée étincelante et verte Où les nids amoureux, palpitants, l'aile ouverte, A la cime des bois chantent à plein gosier Le matin qui fleurit comme un divin rosier Dans le ciel clair rayé par l'hirondelle alerte.

En grêles notes d'or, sur les graviers polis, Les eaux vives, filtrant et pleuvant goutte à goutte, Caressent du baiser de leur léger coulis La bruyère et le thym, les glaïeuls et les lys; Et le jeune chevreuil, que l'aube éveille, écoute Les eaux vives filtrant et pleuvant goutte à goutte En grêles notes d'or sur les graviers polis.

Le long des frais buissons où rit le vent sonore, Par le sentier qui fuit vers le lointain charmant Où la molle vapeur bleuit et s'évapore, Tous deux, sous la lumière humide de l'aurore, S'en vont entrelacés et passent lentement Par le sentier qui fuit vers le lointain charmant, Le long des frais buissons où rit le vent sonore.

La volupté d'aimer clôt à demi leurs yeux, Ils ne savent plus rien du vol de l'heure brève, Le charme et la beauté de la terre et des cieux Leur rendent éternel l'instant délicieux, Et, dans l'enchantement de ce rêve d'un rêve, Ils ne savent plus rien du vol de l'heure brève, La volupté d'aimer clôt à demi leurs yeux.

Dans le ciel clair rayé par l'hirondelle alerte L'aube fleurit toujours comme un divin rosier; Mais eux, sous la feuillée étincelante et verte, N'entendront plus, un jour, les doux nids, l'aile ouverte, Jusqu'au fond de leur coeur chanter à plein gosier Le matin qui fleurit comme un divin rosier Dans le ciel clair rayé par l'hirondelle alerte.

LA LAMPE DU CIEL

Par la chaîne d'or des étoiles vives La Lampe du ciel pend du sombre azur Sur l'immense mer, les monts et les rives. Dans la molle paix de l'air tiède et pur Bercée au soupir des houles pensives, La Lampe du ciel pend du sombre azur Par la chaîne d'or des étoiles vives.

Elle baigne, emplit l'horizon sans fin De l'enchantement de sa clarté calme; Elle argenté l'ombre au fond du ravin, Et, perlant les nids, posés sur la palme, Qui dorment, légers, leur sommeil divin, De l'enchantement de sa clarté calme Elle baigne, emplit l'horizon sans fin.

Dans le doux abîme, ô Lune, où tu plonges Es-tu le soleil des morts bienheureux, Le blanc paradis où s'en vont leurs songes? O monde muet, épanchant sur eux De beaux rêves faits de meilleurs mensonges, Es-tu le soleil des morts bienheureux, Dans le doux abîme, ô Lune, où tu plonges?

Toujours, à jamais, éternellement, Nuit! Silence! Oubli des heures amères! Que n'absorbez-vous le désir qui ment, Haine, amour, pensée, angoisse et chimères? Que n'apaisez-vous l'antique tourment, Nuit! Silence! Oubli des heures amères! Toujours, à jamais, éternellement?

Par la chaîne d'or des étoiles vives, O Lampe du ciel, qui pends de l'azur, Tombe, plonge aussi dans la mer sans rives! Fais un gouffre noir de l'air tiède et pur Au dernier soupir des houles pensives, O Lampe du ciel, qui pends de l'azur Par la chaîne d'or des étoiles vives!

SI L'AURORE

Si l'Aurore, toujours, de ses perles arrose Cannes, gérofliers et maïs onduleux; Si le vent de la mer, qui monte aux pitons bleus, Fait les bambous géants bruire dans l'air rosé;

Hors du nid frais blotti parmi les vétivers Si la plume écarlate allume les feuillages; Si l'on entend frémir les abeilles sauvages Sur les cloches de pourpre et les calices verts;

Si le roucoulement des blondes tourterelles Et les trilles aigus du cardinal siffleur S'unissent çà et là sur la montagne en fleur Au bruit de l'eau qui va mouvant les herbes grêles;

Avec ses bardeaux roux jaspés de mousses d'or Et sa varangue basse aux stores de Manille, A l'ombred des manguiers où grimpe la vanille Si la maison du cher aïeul repose encor;

O doux oiseaux bercés sur l'aigrette des cannes, O lumière, ô jeunesse, arome de nos bois, Noirs ravins, qui, le long de vos âpres parois, Exhalez au soleil vos brumes diaphanes!

Salut! Je vous salue, ô montagnes, ô cieux, Du paradis perdu visions infinies, Aurores et couchants, astres des nuits bénies, Qui ne resplendirez jamais plus dans mes yeux!

Je vous salue, au bord de la tombe éternelle, Rêve stérile, espoir aveugle, désir vain, Mirages éclatants du mensonge divin Que l'heure irrésistible emporte sur son aile!

Puisqu'il n'est, par delà nos moments révolus, Que l'immuable oubli de nos mille chimères, A quoi bon se troubler des choses éphémères? A quoi bon le souci d'être ou de n'être plus?

J'ai goûté peu de joie, et j'ai l'âme assouvie Des jours nouveaux non moins que des siècles anciens. Dans le sable stérile où dorment tous les miens Que ne puis-je finir le songe de la vie!

Que ne puis-je, couché sous le chiendent amer, Chair inerte, vouée au temps qui la dévore, M'engloutir dans la nuit qui n'aura point d'aurore, Au grondement immense et morne de la mer!

LE MANCHY

Sous un nuage frais de claire mousseline,
Tous les dimanches au matin,
Tu venais à la ville en manchy de rotin,
Par les rampes de la colline.

La cloche de l'église alertement tintait;
Le vent de mer berçait les cannes;
Comme une grêle d'or, aux pointes des savanes,
Le feu du soleil crépitait.

Le bracelet aux poings, l'anneau sur la cheville,
Et le mouchoir jaune aux chignons,
Deux Telingas portaient, assidus compagnons,
Ton lit aux nattes de Manille,

Ployant leur jarret maigre et nerveux, et chantant,
Souples dans leurs tuniques blanches,
Le bambou sur l'épaule et les mains sur les hanches,
Ils allaient le long de l'Etang.

On voyait, au travers du rideau de batiste,
Tes boucles dorer l'oreiller,
Et, sous leurs cils mi clos, feignant de sommeiller,
Tes beaux yeux de sombre améthyste.

Tu t'en venais ainsi, par ces matins si doux,
De la montagne à la grand'messe,
Dans ta grâce naïve et ta rose jeunesse,
Au pas rhythmé de tes Hindous.

Maintenant, dans le sable aride de nos grèves,
Sous les chiendents, au bruit des mers,
Tu reposes parmi les morts qui me sont chers,
O charme de mes premiers rêves!

LE FRAIS MATIN DORAIT

Le frais matin dorait de sa clarté première La cime des bambous et des gérofliers. Oh! les mille chansons des oiseaux familiers Palpitant dans l'air rosé et buvant la lumière!

Comme lui tu brillais, ô ma douce lumière, Et tu chantais comme eux vers les cieux familiers! A l'ombre des letchis et des gérofliers, C'était toi que mon coeur contemplait la première.

Telle, au Jardin céleste, à l'aurore première, La jeune Eve, sous les divins gérofliers, Toute pareille encore aux anges familiers, De ses yeux innocents répandait la lumière.

Harmonie et parfum, charme, grâce, lumière, Toi, vers qui s'envolaient mes songes familiers, Rayon d'or effleurant les hauts gérofliers, O lys, qui m'as versé mon ivresse première!

La Vierge aux pâles mains t'a prise la première, Chère âme! Et j'ai vécu loin des gérofliers, Loin des sentiers charmants à tes pas familiers, Et loin du ciel natal où fleurit ta lumière.

Des siècles ont passé, dans l'ombre ou la lumière, Et je revois toujours mes astres familiers, Les beaux yeux qu'autrefois, sous nos gérofliers, Le frais matin dorait de sa clarté première!

TRE FILA D'ORO

La-bas, sur la mer, comme l'hirondelle, Je voudrais m'enfuir, et plus loin encor! Mais j'ai beau vouloir, puisque la cruelle A lié mon coeur avec trois fils d'or.

L'un est son regard, l'autre son sourire, Le troisième, enfin, est sa lèvre en fleur; Mais je l'aime trop, c'est un vrai martyre: Avec trois fils d'or elle a pris mon coeur!

Oh! si je pouvais dénouer ma chaîne! Adieu, pleurs, tourments; je prendrais l'essor. Mais non, non! mieux vaut mourir à la peine Que de vous briser, ô mes trois fils d'or!

BAUDELAIRE

LE GUIGNON

Pour soulever un poids si lourd, Sisyphe, il faudrait ton courage! Bien qu'on ait du coeur à l'ouvrage, L'Art est long et le Temps est court.

Loin des sépultures célèbres, Vers un cimetière isolé, Mon coeur, comme un tambour voilé, Va battant des marches funèbres.

Maint joyau dort enseveli Dans les ténèbres et l'oubli, Bien loin des pioches et des sondes;

Mainte fleur épanche à regret Son parfum doux comme un secret Dans les solitudes profondes.

LA VIE ANTÉRIEURE

J'ai longtemps habité sous de vastes portiques Que les soleils marins teignaient de mille feux, Et que leurs grands piliers, droits et majestueux, Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

Les houles, en roulant les images des cieux, Mêlaient d'une façon solennelle et mystique Les tout-puissants accords de leur riche musique Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.

C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes, Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs,

Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes, Et dont l'unique soin était d'approfondir Le secret douloureux qui me faisait languir.

LA BEAUTE

Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire, Que diras-tu, mon coeur, coeur autrefois flétri, A la très-belle, à la très-bonne, à la très-chère, Dont le regard divin t'a soudain refleuri ?

--Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges. Rien ne vaut la douceur de son autorité; Sa chair spirituelle a le parfum des Anges, Et son oeil nous revêt d'un habit de clarté.

Que ce soit dans la nuit et dans la solitude, Que ce soit dans la rue et dans la multitude, Son fantôme dans l'air danse comme un flambeau.

Parfois il parle et dit: "Je suis belle, et j'ordonne Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau; Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone!"

LA CLOCHE FÊLÉE

Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver, D'écouter, près du feu qui palpite et qui fume, Les souvenirs lointains lentement s'élever Au bruit des carillons qui chantent dans la brume.

Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante, Jette fidèlement sou cri religieux, Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente!

Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits, Il arrive souvent que sa voix affaiblie

Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts, Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts!

SPLEEN

J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans. Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans, De vers, de billets doux, de procès, de romances, Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances, Cache moins de secrets que mon triste cerveau. C'est une pyramide, un immense caveau, Qui contient plus de morts que la fosse commune.

--Je suis un cimetière abhorré de la lune, Où, comme des remords, se traînent de longs vers Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers. Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées, Où gît tout un fouillis de modes surannées, Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher, Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.

Rien n'égale en longueur les boiteuses journées, Quand sous les lourds flocons des neigeuses années L'Ennui, fruit de la morne incuriosité, Prend les proportions de l'immortalité.

--Désormais tu n'es plus, ô matière vivante! Qu'un granit entouré d'une vague épouvante, Assoupi dans le fond d'un Saharau brumeux! Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux, Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche!

LE GOÛT DU NÉANT

Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte, L'Espoir, dont l'éperon attisait ton ardeur, Ne veut plus t'enfourcher! Couche-toi sans pudeur, Vieux cheval dont le pied à chaque obstacle butte. Résigne-toi, mon coeur; dors ton sommeil de brute.

Esprit vaincu, fourbu! Pour toi, vieux maraudeur, L'amour n'a plus de goût, non plus que la dispute; Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte! Plaisirs, ne tentez plus un coeur sombre et boudeur! Le Printemps adorable a perdu son odeur!

Et le Temps m'engloutit minute par minute, Comme la neige immense un corps pris de roideur; Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur, Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute! Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute?

LA RANÇON

L'homme a, pour payer sa rançon, Deux champs au tuf profond et riche, Qu'il faut qu'il remue et défriche Avec le fer de la raison;

Pour obtenir la moindre rose, Pour extorquer quelques épis, Des pleurs salés de son front gris Sans cesse il faut qu'il les arrose.

L'un est l'Art, et l'autre l'Amour. --Pour rendre le juge propice, Lorsque de la stricte justice Paraîtra le terrible jour,

Il faudra lui montrer des granges Pleines de moissons, et des fleurs Dont les formes et les couleurs Gagnent le suffrage des Anges.

LE COUCHER DU SOLEIL ROMANTIQUE

Que le soleil est beau quand tout frais il se lève, Comme une explosion nous lançant son bonjour! --Bienheureux celui-là qui peut avec amour Saluer son coucher plus glorieux qu'un rêve!

Je me souviens! ... J'ai vu tout, fleur, source, sillon Se pâmer sous son oeil comme un coeur qui palpite.... Courons vers l'horizon, il est tard, courons vite, Pour attraper au moins un oblique rayon!

Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire; L'irrésistible Nuit établit son empire, Noire, humide, funeste et pleine de frissons;

Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage, Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage, Des crapauds imprévus et de froids limaçons.

HYMNE

A la très-chère, à la très-belle Qui remplit mon coeur de clarté, A l'ange, à l'idole immortelle, Salut en immortalité!

Elle se répand dans ma vie Comme un air imprégné de sel, Et dans mon âme inassouvie Verse le goût de l'éternel.

Sachet toujours frais qui parfume L'atmosphère d'un cher réduit, Encensoir oublié qui fume En secret à travers la nuit,

Comment, amour incorruptible, T'exprimer avec vérité? Grain de musc qui gis, invisible, Au fond de mon éternité!

A la très-bonne, à la très-belle Qui fait ma joie et ma santé, A l'ange, à l'idole immortelle, Salut en immortalité!

LA MORT DES PAUVRES

C'est la Mort qui console, hélas! et qui fait vivre; C'est le but de la vie, et c'est le seul espoir Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre, Et nous donne le coeur de marcher jusqu'au soir;

A travers la tempête, et la neige, et le givre, C'est la clarté vibrante à notre horizon noir; C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre, Où l'on pourra manger, et dormir, et s'asseoir;

C'est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques Le sommeil et le don des rêves extatiques, Et qui refait le lit des gens pauvres et nus;

C'est la gloire des Dieux, c'est le grenier mystique, C'est la bourse du pauvre et sa patrie antique, C'est le portique ouvert sur les d'eux inconnus!

L'HOMME ET LA MER

Homme libre, toujours tu chériras la mer. La mer est ton miroir; tu contemples ton âme Dans le déroulement infini de sa lame, Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image; Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton coeur Se distrait quelquefois de sa propre rumeur Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets: Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes, O mer, nul ne connaît tes richesses intimes, Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets!

Et cependant voilà des siècles innombrables Que vous vous combattez sans pitié ni remord, Tellement vous aimez le carnage et la mort, O lutteurs éternels, ô frères implacables!

PIERRE DUPONT

LA VÉRONIQUE

Quand les chênes, à chaque branche, Poussent leurs feuilles par milliers, La véronique bleue et blanche Sème les tapis à leurs pieds; Sans haleine, à peine irisée, Ce n'est qu'un reflet de couleur, Pleur d'azur, goutte de rosée, Que l'aurore a changée en fleur.

Douces à voir, ô véroniques! Vous ne durez qu'une heure ou deux, Fugitives et sympathiques Comme des regards amoureux.

Les violettes sont moins claires, Les bluets moins légers que vous, Les pervenches moins éphémères Et les myosotis moins doux. Le dahlia, non plus la rose, N'imiteront point votre azur; Votre couleur bleue est éclose Simplement comme un amour pur.

Douces à voir, ô véroniques! Vous ne durez qu'une heure ou deux, Fugitives et sympathiques Comme des regards amoureux.

Le papillon bleu vous courtise, L'insecte vous perce le coeur, D'un coup de bec l'oiseau vous brise, Que guette à son tour l'oiseleur. Rêveurs, amants, race distraite, Vous effeuilleront au hasard, Sans voir votre grâce muette. Ni votre dernier bleu regard.

Douces à voir, ô véroniques! Vous ne durez qu'une heure ou deux, Fugitives et sympathiques Comme des regards amoureux.

O fleur insaisissable et pure, Saphir dont nul ne sait le prix, Mêlez-vous à la chevelure De celle dont je suis épris; Pointillez dans la mousseline De son blanc peignoir entr'ouvert, Et dans la porcelaine fine Où sa lèvre boit le thé vert.

Douces à voir, ô véroniques! Vous ne durez qu'une heure ou deux, Fugitives et sympathiques Comme des regards amoureux.

Fleurs touchantes du sacrifice, Mortes, vous savez nous guérir; Je vois dans votre humble calice Le ciel entier s'épanouir. O véroniques! sous les chênes Fleurissez pour les simples coeurs Qui, dans les traverses humaines, Vont cherchant les petites fleurs.

Douces à voir, ô véroniques! Vous ne durez qu'une heure ou deux, Fugitives et sympathiques Comme des regards amoureux.

LES BOEUFS

J'ai deux grands boeufs dans mon étable, Deux grands boeufs blancs, marqués de roux; La charrue est en bois d'érable, L'aiguillon en branche de houx; C'est par leur soin qu'on voit la plaine Verte l'hiver, jaune l'été; Ils gagnent dans une semaine Plus d'argent qu'ils n'en ont coûté.

S'il me fallait les vendre,
J'aimerais mieux me pendre;
J'aime Jeanne ma femme, eh bien! j'aimerais mieux
La voir mourir, que voir mourir mes boeufs.

Les voyez-vous, les belles bêtes, Creuser profond et tracer droit, Bravant la pluie et les tempêtes, Qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid? Lorsque je fais halte pour boire, Un brouillard sort de leurs naseaux, Et je vois sur leur corne noire Se poser les petits oiseaux. S'il me fallait les vendre, etc.

Ils sont forts comme un pressoir d'huile, Ils sont doux comme des moutons. Tous les ans on vient de la ville Les marchander dans nos cantons, Pour les mener aux Tuileries, Au mardi gras devant le roi, Et puis les vendre aux boucheries, Je ne veux pas, ils sont à moi. S'il me fallait les vendre, etc.

Quand notre fille sera grande, Si le fils de notre régent En mariage la demande, Je lui promets tout mon argent; Mais si pour dot il veut qu'on donne Les grands boeufs blancs, marqués de roux, Ma fille, laissons la couronne, Et ramenons les boeufs chez nous. S'il me fallait les vendre, etc.

LE CHANT DES OUVRIERS

Nous, dont la lampe, le matin, Au clairon du coq se rallume; Nous tous, qu'un salaire incertain Ramène avant l'aube à l'enclume; Nous, qui des bras, des pieds, des mains. De tout le corps, luttons sans cesse, Sans abriter nos lendemains Contre le froid de la vieillesse,

Aimons-nous, et quand nous pouvons Nous unir pour boire à la ronde, Que le canon se taise ou gronde, Buvons A l'indépendance du monde!

Nos bras, sans relâche tendus, Aux flots jaloux, au sol avare, Ravissent leurs trésors perdus, Ce qui nourrit et ce qui pare: Perles, diamants et métaux, Fruit du coteau, grain de la plaine. Pauvres moutons, quels bons manteaux Il se tisse avec notre laine! Aimons-nous, etc.

Quel fruit tirons-nous des labeurs Qui courbent nos maigres échines? Où vont les flots de nos sueurs? Nous ne sommes que des machines. Nos Babels montent jusqu'au ciel, La terre nous doit ses merveilles! Dés qu'elles ont fini le miel Le maître chasse les abeilles. Aimons-nous, etc.

Mal vêtus, logés dans des trous, Sous les combles, dans les décombres, Nous vivons avec les hiboux Et les larrons, amis des ombres: Cependant notre sang vermeil Coule impétueux dans nos veines; Nous nous plairions au grand soleil, Et sous les rameaux verts des chênes! Aimons-nous, etc.

A chaque fois que par torrents Notre sang coule sur le monde, C'est toujours pour quelques tyrans Que cette rosée est féconde; Ménageons-le dorénavant, L'amour est plus fort que la guerre; En attendant qu'un meilleur vent Souffle du ciel ou de la terre, Aimons-nous, etc.

LE REPOS DU SOIR

Quand le soleil se couche horizontal, De longs rayons noyant la plaine immense, Comme un blé mûr, le ciel occidental De pourpre vive et d'or pur se nuance; L'ombre est plus grande et la clarté s'éteint

Sur le versant des pentes opposées;
Enfin, le ciel, par degrés, se déteint,
Le jour s'efface en des brumes rosées.
Reposons-nous!
Le repos est si doux:
Que la peine sommeille
Jusqu'à l'aube vermeille!

Dans le sillon, la charrue, au repos, Attend l'aurore et la terre mouillée; Bergers, comptez et parquez les troupeaux, L'oiseau s'endort dans l'épaisse feuillée. Gaules en main, bergères, aux doux yeux,

A l'eau des gués mènent leurs bêtes boire; Les laboureurs vont délier les boeufs, Et les chevaux soufflent dans la mangeoire. Reposons-nous! etc.

Tous les fuseaux s'arrêtent dans les doigts, La lampe brille, une blanche fumée Dans l'air du soir monte de tous les toits; C'est du repas l'annonce accoutumée. Les ouvriers, si las, quand vient la nuit, Peuvent partir; enfin, la cloche sonne, Ils vont gagner leur modeste réduit, Où, sur le feu, la marmite bouillonne. Reposons-nous! etc.

La ménagère et les enfants sont là, Du chef de l'âtre attendant la présence: Dès qu'il paraît, un grand cri: "Le voilà!" S'élève au ciel, comme en réjouissance; De bons baisers, la soupe, un doigt de vin, Rendent la joie à sa figure blême; Il peut dormir, ses enfants ont du pain, Et n'a-t-il pas une femme qui l'aime? Reposons-nous! etc.

Tous les foyers s'éteignent lentement; Dans le lointain, une usine, qui fume, Pousse de terre un sourd mugissement; Les lourds marteaux expirent sur l'enclume. Ah! détournons nos âmes du vain bruit, Et nos regards du faux éclat des villes: Endormons-nous sous l'aile de la nuit Qui mène en rond ses étoiles tranquilles! Reposons-nous! etc.

ANDRÉ LEMOYNE

CHANSON MARINE

Nous revenions d'un long voyage, Las de la mer et las du ciel. Le banc d'azur du cap Fréhel Fut salué par l'équipage.

Bientôt nous vîmes s'élargir Les blanches courbes de nos grèves; Puis, au cher pays de nos rêves, L'aiguille des clochers surgir.

Le son d'or des cloches normandes Jusqu'à nous s'égrenait dans l'air; Nous arrivions par un temps clair, Marchant à voiles toutes grandes.

De loin nous fûmes reconnus Par un vol de mouettes blanches, Oiseaux de Granville et d'Avranches, Pour nous revoir exprès venus.

Ils nous disaient: "L'Orne et la Vire Savent déjà votre retour, Et c'est avant la fin du jour Que doit mouiller votre navire.

"Vous n'avez pas compté les pleurs Des vieux pères qui vous attendent. Les hirondelles vous demandent, Et tous vos pommiers sont en fleurs.

"Nous connaissons de belles filles, Aux coiffes en moulin à vent, Qui de vous ont parlé souvent, Au feu du soir dans vos familles.

"Et nous en avons pris congé Pour vous rejoindre à tire-d'ailes, Vous avez trop vécu loin d'elles, Mais pas un seul coeur n'a changé."

UN FLEUVE A LA MER

Quand un grand fleuve a fait trois ou quatre cents lieues Et longtemps promené ses eaux vertes ou bleues Sous le ciel refroidi de l'ancien continent, C'est un voyageur las, qui va d'un flot traînant.

Il n'a pas vu la mer, mais il l'a pressentie. Par de lointains reflux sa marche est ralentie.

Le désert, le silence accompagnent ses bords. Adieu les arbres verts.--Les tristes fleurs des landes, Bouquets de romarins et touffes de lavandes, Lui versent les parfums qu'on répand sur les morts.

Le seul oiseau qui plane au fond du paysage, C'est le goëland gris, c'est l'éternel présage Apparaissant le soir qu'un fleuve doit mourir, Quand le grand inconnu devant lui va s'ouvrir.

DE BANVILLE

LA CHANSON DE MA MIE

L'eau dans les grands lacs bleus Endormie, Est le miroir des cieux: Mais j'aime mieux les yeux De ma mie.

Pour que l'ombre parfois Nous sourie, Un oiseau chante au bois, Mais j'aime mieux la voix De ma mie.

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French LyricsChapter IV (3)

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