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Chapter IV (4)

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La rosée, à la fleur Défleurie Rend sa vive couleur; Mais j'aime mieux un pleur De ma mie.

Le temps vient tout briser. On l'oublie: Moi, pour le mépriser, Je ne veux qu'un baiser De ma mie.

La rosé sur le lin Meurt flétrie; J'aime mieux pour coussin Les lèvres et le sein De ma mie.

On change tour à tour De folie Moi, jusqu'au dernier jour, Je m'en tiens à l'amour De ma mie.

A ADOLPHE GAÎFFE

Jeune homme sans mélancolie, Blond comme un soleil d'Italie, Garde bien ta belle folie.

C'est la sagesse! Aimer le vin, La beauté, le printemps divin, Cela suffit. Le reste est vain.

Souris, même au destin sévère! Et quand revient la primevère, Jettes-en les fleurs dans ton verre.

Au corps sous la tombe enfermé Que reste-t-il? D'avoir aimé Pendant deux ou trois mois de mai.

"Cherchez les effets et les causes," Nous disent les rêveurs moroses. Des mots! des mots! cueillons les roses.

BALLADE DES PENDUS

Sur ses larges bras étendus, La forêt où s'éveille Flore, A des chapelets de pendus Que le matin caresse et dore. Ce bois sombre, où le chêne arbore Des grappes de fruits inouïs Même chez le Turc et le More, C'est le verger du roi Louis.

Tous ces pauvres gens morfondus, Roulant des pensers qu'on ignore, Dans les tourbillons éperdus Voltigent, palpitants encore. Le soleil levant les dévore. Regardez-les, cieux éblouis, Danser dans les feux de l'aurore. C'est le verger du roi Louis.

Ces pendus, du diable entendus, Appellent des pendus encore. Tandis qu'aux cieux, d'azur tendus, Où semble luire un météore, La rosée en l'air s'évapore, Un essaim d'oiseaux réjouis Par dessus leur tête picore. C'est le verger du roi Louis.

ENVOI

"Prince, il est un bois que décore Un tas de pendus enfouis Dans le doux feuillage sonore. C'est le verger du roi Louis."

HENRI DE BORNIER

RÉSIGNONS-NOUS

C'est la saison des avalanches; Le bois est noir, le ciel est gris, Les corbeaux dans les plaines blanches, Par milliers, volent à grands cris; --Mais, bientôt, de tièdes haleines Descendront du ciel moins jaloux, Avril consolera les plaines.... Résignons-nous.

C'est l'orage! Les eaux flamboient En se heurtant comme des blocs, Les dogues de l'abîme aboient Et hurlent en mordant les rocs; --Mais demain tous ces flots rebelles Se changeront, unis et doux, En miroirs pour les hirondelles.... Résignons-nous.

C'est l'âge où l'homme nie et doute: Soleils couchés et rêves morts! A chaque tournant de la route, Ou des regrets ou des remords! --Mais, bientôt, viendra la vieillesse Élevant sur nos fronts à tous La lampe d'or de la sagesse.... Résignons-nous.

Ceux qu'on aima sont dans les tombes, Les yeux adorés sont éteints, Dieu rappelle à lui nos colombes Pour réjouir des cieux lointains.... --Mais, bientôt, d'une âme ravie, Seigneur! pour les rejoindre en vous, Nous nous enfuirons de la vie.... Résignons-nous.

ANDRÉ THEURIET

BRUNETTE

Voici qu'avril est de retour, Mais le soleil n'est plus le même, Ni le printemps, depuis le jour Où j'ai perdu celle que j'aime.

Je m'en suis allé par les bois. La forêt verte était si pleine, Si pleine des fleurs d'autrefois, Que j'ai senti grandir ma peine.

J'ai dit aux beaux muguets tremblants: "N'avez-vous pas vu ma mignonne?" J'ai dit aux ramiers roucoulants: "N'avez-vous rencontré personne?"

Mais les ramiers sont restés sourds, Et sourde aussi la fleur nouvelle, Et depuis je cherche toujours Le chemin qu'a pris l'infidèle.

L'amour, l'amour qu'on aime tant, Est comme une montagne haute: On la monte tout en chantant, On pleure en descendant la côte.

LES PAYSANS

Le village s'éveille à la corne du pâtre; Les bêtes et les gens sortent de leur logis; On les voit cheminer sous le brouillard bleuâtre, Dans le frisson mouillé des alisiers rougis.

Par les sentiers pierreux et les branches froissées, Coupeurs de bois, faucheurs de foin, semeurs de blé, Ruminant lourdement de confuses pensées, Marchent, le front courbé sur leur poitrail hâlé.

La besogne des champs est rude et solitaire: De la blancheur de l'aube à l'obscure lueur Du soir tombant, il faut se battre avec la terre Et laisser sur chaque herbe un peu de sa sueur.

Paysans, race antique à la glèbe asservie, Le soleil cuit vos reins, le froid tord vos genoux; Pourtant si l'on pouvait recommencer sa vie, Frères, je voudrais naître et grandir parmi vous!

Pétri de votre sang, nourri dans un village, Respirant des odeurs d'étable et de fenil, Et courant en plein air comme un poulain sauvage Qui se vautre et bondit dans les pousses d'avril,

J'aurais en moi peut-être alors assez de sève, Assez de flamme au coeur et d'énergie au corps, Pour chanter dignement le monde qui s'élève Et dont vous serez, vous, les maîtres durs et forts.

Car votre règne arrive, ô paysans de France; Le penseur voit monter vos flots lointains encor, Comme on voit s'éveiller dans une plaine immense L'ondulation calme et lente des blés d'or.

L'avenir est à vous, car vous vivez sans cesse Accouplés à la terre, et sur son large sein Vous buvez à longs traits la force et la jeunesse Dans un embrassement laborieux et sain.

Le vieux monde se meurt. Dans les plus nobles veines Le sang bleu des aïeux, appauvri, s'est figé, Et le prestige ancien des races souveraines Comme un soleil mourant dans l'ombre s'est plongé.

L'avenir est à vous!... Nos écoles sont pleines De fils de vignerons et de fils de fermiers; Trempés dans l'air des bois et les eaux des fontaines, Ils sont partout en nombre et partout les premiers.

Salut! Vous arrivez, nous partons. Vos fenêtres S'ouvrent sur le plein jour, les nôtres sur la nuit.... Ne nous imitez pas, quand vous serez nos maîtres, Demeurez dans vos champs où le grand soleil luit....

Ne reniez jamais vos humbles origines, Soyez comme le chêne au tronc noueux et dur; Dans la terre enfoncez vaillamment vos racines, Tandis que vos rameaux verdissent dans l'azur.

Car la terre qui fait mûrir les moissons blondes Et dans les pampres verts monter l'âme du vin, La terre est la nourrice aux mamelles fécondes; Celui-là seul est fort qui boit son lait divin.

Pour avoir dédaigné ses rudes embrassades, Nous n'avons plus aux mains qu'un lambeau de pouvoir, Et, pareils désormais à des enfants malades, Ayant peur d'obéir et n'osant plus vouloir,

Nous attendons, tremblants et la mine effarée, L'heure où vous tous, bouviers, laboureurs, vignerons, Vous épandrez partout comme un ras de marée Vos flots victorieux où nous disparaîtrons.

GEORGES LAFENESTRE

L'ÉBAUCHE

_Sur une statue inachevée de Michel-Ange._

Comme un agonisant caché, les lèvres blanches, Sous des draps en sueur dont ses bras et ses hanches Soulèvent par endroits les grands plis distendus, Au fond du bloc taillé brusquement comme un arbre, On devine, râlant sous le manteau de marbre, Le géant qu'il écrase et ses membres tordus.

Impuissance ou dégoût, le ciseau du vieux maître N'a pas à son captif donné le temps de naître, A l'âme impatiente il a nié son corps; Et, depuis trois cents ans, l'informe créature, Nuits et jours, pour briser son enveloppe obscure, Du coude et du genou fait d'horribles efforts.

Sous le grand ciel brûlant, près des noirs térébinthes, Dans les fraîches villas et les coupoles peintes, L'appellent vainement ses aînés glorieux: Comme un jardin fermé dont la senteur l'enivre, Le maudit voit la vie, il s'élance, il veut vivre... Arrière! Où sont tes pieds pour t'en aller vers eux ?

Va, je plains, je comprends, je connais ta torture. Nul ouvrier n'est rude autant que la Nature; Nul sculpteur ne la vaut, dans ses jours souverains, Pour encombrer le sol d'inutiles ébauches Qu'on voit se démener, lourdes, plates et gauches, En des destins manqués qui leur brisent les reins.

Elle aussi, dès l'aurore, elle chante et se lève, Pour pétrir au soleil les formes de son rêve, Avec ses bras vaillants, dans l'argile des morts, Puis, tout d'un coup, lâchant sa besogne, en colère, Pèle mêle, en un coin, les jette à la poussière, Avec des moitiés d'âme et des moitiés de corps.

Nul ne les comptera, ces victimes étranges, Risibles avortons trébuchant dans leurs langes, Qui tâtent le vent chaud de leurs yeux endormis, Monstres mal copiés sur de trop beaux modèles Qui, de leur coeur fragile et de leurs membres grêles, S'efforcent au bonheur qu'on leur avait promis.

Vastes foules d'humains flagellés par les fièvres! Ceux-là, tous les fruits mûrs leur échappent des lèvres. La marâtre brutale en finit-elle un seul? Non. Chez tous le désir est plus grand que la force; Comme l'arbre, au printemps, déchire son écorce, Chacun, pour en jaillir, s'agite en son linceul.

Qu'en dis-tu, lamentable et sublime statue? Ta force, à ce combat, doit-elle être abattue? As-tu soif, à la fin, de ce muet néant Où nous dormions si bien dans les roches inertes, Avant qu'on nous montrât les portes entr'ouvertes D'un ironique Éden qu'un glaive nous défend?

Ah! nous sommes bien pris dans la matière infâme: Je n'allongerai pas les chaînes de mon âme, Tu ne sortiras pas de ton cachot épais. Quand l'artiste, homme ou dieu, lassé de sa pensée, Abandonne au hasard une oeuvre commencée, Son bras indifférent n'y retourne jamais.

Pour nous le mieux serait d'attendre et de nous taire Dans le moule borné qu'il lui plut de nous faire, Sans force et sans beauté, sans parole et sans yeux. Mais non! le résigné ressemble trop au lâche, Et tous deux vers le ciel nous crîrons sans relâche, Maudissant Michel-Ange, et réclamant des dieux!

LE PLONGEUR

Comme un marin hardi que la cloche aux flancs lourds Sous,l'amas des grands flots refoulés avec peine Dépose, en frémissant, dans la terreur sereine Des vieux gouffres muets, immobiles et sourds,

Quand le poète pâle, en descendant toujours, Tout à coup a heurté le fond de l'âme humaine, L'abîme étonné montre à sa vue incertaine D'étranges habitants dans d'étranges séjours:

Sous les enlacements des goëmons livides Blanchissent de vieux mâts et des squelettes vides: Des reptiles glacés circulent alentour;

Mais lui, poussant du pied l'ignoble pourriture, Sans se tromper poursuit sa sublime aventure, Prend la perle qui brille, et la rapporte au jour!

FÉLIX FRANK

C'ÉTAIT UN VIEUX LOGIS

C'était un vieux logis dans une étroite rue, Tout petit et perché bien haut sur l'escalier; Mais un flot de soleil y réchauffait la vue En frappant, le matin, au carreau familier.

C'était un vieux logis où circulait une âme, Où les meubles anciens, aux détails ingénus, Dans les angles amis jetaient comme une flamme Et riaient doucement sous les regards connus.

C'était un vieux logis où la famille entière Avait groupé longtemps ses arides travaux, Ses efforts qu'animait une volonté fière, Et ces rêves du coeur, toujours chers et nouveaux!

Jours passés, jours sacrés jusqu'en vos amertumes, Dans ce pauvre logis vous étiez enfermés; Ah! qu'il est triste et doux, l'endroit où nous vécûmes Souffrant, aimant, heureux de nous sentir aimés!

Entre les quatre murs d'une chambre modeste, Qui dira ce que l'homme entasse de trésors? Trésors faits de sa vie, et dont il ne lui reste Qu'un pâle souvenir et qu'un songe au dehors!....

Quand il fallut partir de la vieille demeure; Quand il fallut partir,--l'ayant bien décidé,-- Là, tel qu'un faible enfant, j'ai perdu plus d'une heure A penser, à pleurer, seul, dans l'ombre accoudé.

--"C'était un vieux logis!" murmurait la Sagesse, "Un logis plein d'amour!" disait le coeur tremblant; "C'était un vieux logis plein d'intime richesse: Prendras-tu ta jeunesse aux murs, en t'en allant?

"C'est là qu'elle vibrait! Là qu'elle s'est levée, Radieuse et chantant les clairs matins d'avril! C'est là que d'espérance elle fut abreuvée,-- Comme on vole au bonheur, s'élançant au péril!

"C'est là qu'elle versa ses premiers pleurs d'ivresse, Qu'elle eut ses premiers cris et ses premiers sanglots! Tout ici lui gardait une chaude caresse; Qu'elle s'achève ailleurs, loin de ces vieux échos!

"Jadis il existait des foyers toujours stables: Qui les avait quittés, y pouvait revenir; C'est de là que sortaient ces âmes indomptables Dont le passé puissant ombrageait l'avenir.

"Aujourd'hui la maison est une hôtellerie: On arrive, on se couche, on s'éveille, et l'on part; Et d'aucuns aujourd'hui veulent que la Patrie Soit une auberge aussi, dédiée au hasard!

"Et pourtant le Progrès et la libre Justice N'exigent pas que l'homme erre jusqu'à la mort; Et pourtant il est bon que chacun se bâtisse Un nid, pour y garder tout ce qu'il tient du sort!

"Mais c'est la loi de l'or,--c'est le gain,-- c'est la fièvre De ce siècle agité d'un étrange tourment, Qui partout nous poursuit, et nous chasse, et nous sèvre De ce bonheur si pur, si calme et si charmant!

"Donc rien n'est ferme et fort désormais, rien ne dure: Et comme un vil bagage, à l'aventure, on va Cahotant son passé dans la lourde voiture Qu'au premier coin de rue --hier au soir-- on trouva.

"En route! Voici l'heure et le logis est vide: Rêves, propos émus, passé vivant ... adieu!-- C'était un vieux logis où vint plus d'une ride; Mais l'âge, dans les coeurs, y retardait un peu.

"C'était un vieux logis dans une étroite rue, Tout petit et perché bien haut sur l'escalier; Mais un flot de soleil y réchauffait la vue En frappant, le matin, au carreau familier."

ARMAND SILVESTRE

LE PÈLERINAGE

Après vingt ans d'exil, de cet exil impie Où l'oubli de nos coeurs enchaîne seul nos pas, Où la fragilité de nos regrets s'expie, Après vingt ans d'exil que je ne comptais pas,

J'ai revu la maison lointaine et bien-aimée Où je rêvais, enfant, de soleils sans déclin, Où je sentais mon âme à tous les maux fermée, Et dont, un jour de deuil, je sortis orphelin.

J'ai revu la maison et le doux coin de terre Où mon souvenir seul fait passer, sous mes yeux, Mon père souriant avec un front austère Et ma mère pensive avec un front joyeux.

Rien n'y semblait changé des choses bien connues Dont le charme autrefois bornait mon horizon: Les arbres familiers, le long des avenues, Semaient leurs feuilles d'or sur le même gazon;

Le berceau de bois mort qu'un chèvrefeuille enlace, Le banc de pierre aux coins par la mousse mordus, Ainsi qu'aux anciens jours tout était à sa place Et les hôtes anciens y semblaient attendus.

Ma mère allait venir, entre ses mains lassées Balançant une fleur sur l'or pâle du soir; Au pied du vieux tilleul, gardien de ses pensées, Son Horace à la main, mon père allait s'asseoir.

Tous deux me chercheraient des yeux dans les allées Où de mes premiers jeux la gaîté s'envola; Tous deux m'appelleraient avec des voix troublées Et seraient malheureux ne me voyant pas là.

J'allais franchir le seuil:--C'est moi, c'est moi, mon père!.... Mais ces rires, ces voix, je ne les connais pas. Pour tout ce qu'enfermait ce pauvre enclos de pierre, J'étais un étranger!... Je détournai mes pas....

Mais, par-dessus le mur, une aubépine blanche Tendait jusqu'à mes mains son feuillage odorant. Je compris sa pitié! J'en cueillis une branche, Et j'emportai la fleur solitaire en pleurant!

ALBERT GLATIGNY

BALLADE DES ENFANTS SANS SOUCI

Ils vont pieds nus le plus souvent. L'hiver Met à leurs doigts des mitaines d'onglée. Le soir, hélas! ils soupent du grand air, Et sur leur front la bise échevelée Gronde, pareille au bruit d'une mêlée, A peine un peu leur sort est adouci Quand avril fuit la terre consolée. Ayez pitié des Enfants sans souci.

Ils n'ont sur eux que le manteau du ver, Quand les frissons de la voûte étoilée Font tressaillir et briller leur oeil clair. Par la montagne abrupte et la vallée, Ils vont, ils vont! A leur troupe affolée Chacun répond: "Vous n'êtes pas d'ici, Prenez ailleurs, oiseaux, votre volée." Ayez pitié des Enfants sans souci.

Un froid de mort fait dans leur pauvre chair Glacer le sang, et leur veine est gelée. Les coeurs pour eux se cuirassent de fer. Le trépas vient. Ils vont sans mausolée Pourrir au coin d'un champs ou d'une allée, Et les corbeaux mangent leur corps transi Que lavera la froide giboulée. Ayez pitié des Enfants sans souci.

ENVOI

Pour cette vie effroyable, filée De mal, de peine, ils te disent: Merci! Muse, comme eux, avec eux, exilée. Ayez pitié des Enfants sans souci!

SULLY PRUDHOMME

LES CHAÎNES

J'ai voulu tout aimer et je suis malheureux, Car j'ai de mes tourments multiplié les causes; D'innombrables liens frêles et douloureux Dans l'univers entier vont de mon âme aux choses.

Tout m'attire à la fois et d'un attrait pareil: Le vrai par ses lueurs, l'inconnu par ses voiles; Un trait d'or frémissant joint mon coeur au soleil Et de longs fils soyeux l'unissent aux étoiles.

La cadence m'enchaîne à l'air mélodieux, La douceur du velours aux roses que je touche; D'un sourire j'ai fait la chaîne de mes yeux, Et j'ai fait d'un baiser la chaîne de ma bouche.

Ma vie est suspendue à ces fragiles noeuds, Et je suis le captif des mille êtres que j'aime: Au moindre ébranlement qu'un souffle cause en eux Je sens un peu de moi s'arracher de moi-même.

LE VASE BRISÉ

Le vase où meurt cette verveine D'un coup d'éventail fut fêlé; Le coup dut effleurer à peine. Aucun bruit ne l'a révélé.

Mais la légère meurtrissure, Mordant le cristal chaque jour, D'une marche invisible et sûre En a fait lentement le tour.

Son eau fraîche a fui goutte à goutte, Le suc des fleurs s'est épuisé; Personne encore ne s'en doute, N'y touchez pas, il est brisé.

Souvent aussi la main qu'on aime, Effleurant le coeur, le meurtrit; Puis le coeur se fend de lui-même, La fleur de son amour périt;

Toujours intact aux yeux du monde, Il sent croître et pleurer tout bas Sa blessure fine et profonde, Il est brisé, n'y touchez pas.

A L'HIRONDELLE

Toi qui peux monter solitaire Au ciel, sans gravir les sommets, Et dans les vallons de la terre Descendre sans tomber jamais;

Toi qui, sans te pencher au fleuve Où nous ne puisons qu'à genoux, Peux aller boire avant qu'il pleuve Au nuage trop haut pour nous;

Toi qui pars au déclin des roses Et reviens au nid printanier, Fidèle aux deux meilleures choses, L'indépendance et le foyer;

Comme toi mon âme s'élève Et tout à coup rase le sol, Et suit avec l'aile du rêve Les beaux méandres de ton vol;

S'il lui faut aussi des voyages, Il lui faut son nid chaque jour; Elle a tes deux besoins sauvages: Libre vie, immuable amour.

ICI-BAS

Ici-bas tous les lilas meurent, Tous les chants des oiseaux sont courts Je rêve aux étés qui demeurent Toujours....

Ici-bas les lèvres effleurent Sans rien laisser de leur velours; Je rêve aux baisers qui demeurent Toujours....

Ici-bas tous les hommes pleurent Leurs amitiés ou leurs amours; Je rêve aux couples qui demeurent Toujours....

INTUS

Deux voix s'élèvent tour à tour Des profondeurs troubles de l'âme; La raison blasphème, et l'amour Rêve un Dieu juste et le proclame.

Panthéiste, athée, ou chrétien, Tu connais leurs luttes obscures; C'est mon martyre, et c'est le tien, De vivre avec ces deux murmures.

L'intelligence dit au coeur: --"Le monde n'a pas un bon père, Vois, le mal est partout vainqueur." Le coeur dit: "Je crois et j'espère;

Espère, ô ma soeur, crois un peu, C'est à force d'aimer qu'on trouve; Je suis immortel, je sens Dieu." --L'intelligence lui di: "Prouve."

LES YEUX

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux, Des yeux sans nombre ont vu l'aurore; Ils dorment au fond des tombeaux Et le soleil se lève encore.

Les nuits, plus douces que les jours, Ont enchanté des yeux sans nombre; Les étoiles brillent toujours Et les yeux se sont remplis d'ombre.

Oh! qu'ils aient perdu le regard, Non, non, cela n'est pas possible! Ils se sont tournés quelque part Vers ce qu'on nomme l'invisible;

Et comme les astres penchants Nous quittent, mais au ciel demeurent, Les prunelles ont leurs couchants, Mais il n'est pas vrai qu'elles meurent:

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux, Ouverts à quelque immense aurore, De l'autre côté des tombeaux Les yeux qu'on ferme voient encore.

L'IDÉAL

La lune est grande, le ciel clair Et plein d'astres, la terre est blême, Et l'âme du monde est dans l'air. Je rêve à l'étoile suprême,

A celle qu'on n'aperçoit pas, Mais dont la lumière voyage Et doit venir jusqu'ici-bas Enchanter les yeux d'un autre âge.

Quand luira cette étoile, un jour, La plus belle et la plus lointaine, Dites-lui qu'elle eut mon amour, O derniers de la race humaine!

SÉPARATION

Je ne devais pas vous le dire; Mes pleurs, plus forts que la vertu, Mouillant mon douloureux sourire, Sont allés sur vos mains écrire L'aveu brûlant que j'avais tu.

Danser, babiller, rire ensemble, Ces jeux ne nous sont plus permis: Vous rougissez, et moi je tremble, Je ne sais ce qui nous rassemble, Mais nous ne sommes plus amis.

Disposez de nous, voici l'heure Où je ne puis vous parler bas Sans que l'amitié change ou meure: Oh! dites-moi qu'elle demeure, Je sens qu'elle ne suffit pas.

Si le langage involontaire De mes larmes vous a déplu, Eh bien, suivons chacun sur terre Notre sentier; moi, solitaire, Vous, heureuse, au bras de l'élu.

Je voyais nos deux coeurs éclore Comme un couple d'oiseaux chantants; Eveillés par la même aurore, Ils n'ont pas pris leur vol encore, Séparons-les, il en est temps;

Séparons-les à leur naissance, De crainte qu'un jour à venir, Malheureux d'une longue absence, Ils n'aillent dans le vide immense Se chercher sans pouvoir s'unir.

QUI PEUT DIRE

Qui peut dire: mes yeux ont oublié l'aurore? Qui peut dire: c'est fait de mon premier amour? Quel vieillard le dira si son coeur bat encore, S'il entend, s'il respire et voit encor le jour?

Est-ce qu'au fond des yeux ne reste pas l'empreinte Des premiers traits chéris qui les ont fait pleurer? Est ce qu'au fond du coeur n'ont pas dû demeurer La marque et la chaleur de la première étreinte?

Quand aux feux du soleil a succédé la nuit, Toujours au même endroit du vaste et sombre voile Une invisible main fixe la même étoile Qui se lève sur nous silencieuse et luit....

Telles, je sens au coeur, quand tous les bruits du monde Me laissent triste et seul après m'avoir lassé, La présence éternelle et la douceur profonde De mon premier amour que j'avais cru passé.

LE LEVER DU SOLEIL

Le grand soleil, plongé dans un royal ennui, Brûle au désert des cieux. Sous les traits qu'en silence Il disperse et rappelle incessamment à lui, Le choeur grave et lointain des sphères se balance.

Suspendu dans l'abîme il n'est ni haut ni bas; Il ne prend d'aucun feu le feu qu'il communique; Son regard ne s'élève et ne s'abaisse pas; Mais l'univers se dore à sa jeunesse antique.

Flamboyant, invisible à force de splendeur, Il est père des blés, qui sont pères des races, Mais il ne peuple pas son immense rondeur D'un troupeau de mortels turbulents et voraces.

Parmi les globes noirs qu'il empourpre et conduit Aux blêmes profondeurs que l'air léger fait bleues, La terre lui soumet la courbe qu'elle suit, Et cherche sa caresse à d'innombrables lieues.

Sur son axe qui vibre et tourne, elle offre au jour Son épaisseur énorme et sa face vivante, Et les champs et les mers y viennent tour à tour Se teindre d'une aurore éternelle et mouvante.

Mais les hommes épars n'ont que des pas bornés, Avec le sol natal ils émergent ou plongent: Quand les uns du sommeil sortent illuminés, Les autres dans la nuit s'enfoncent et s'allongent.

Ah! les fils de l'Hellade, avec des yeux nouveaux Admirant cette gloire à l'Orient éclose, Criaient: Salut au dieu dont les quatre chevaux Frappent d'un pied d'argent le ciel solide et rose!

Nous autres nous crions: Salut à l'Infini! Au grand Tout, à la fois idole, temple et prêtre, Qui tient fatalement l'homme à la terre uni, Et la terre au soleil, et chaque être à chaque être;

Il est tombé pour nous le rideau merveilleux Où du vrai monde erraient les fausses apparences, La science a vaincu l'imposture des yeux, L'homme a répudié les vaines espérances;

Le ciel a fait l'aveu de son mensonge ancien, Et depuis qu'on a mis ses piliers à l'épreuve, Il apparaît plus stable affranchi de soutien, Et l'univers entier vêt une beauté neuve.

A UN DÉSESPÈRE

Tu veux toi-même ouvrir ta tombe: Tu dis que sous ta lourde croix Ton énergie enfin succombe; Tu souffres beaucoup, je te crois.

Le souci des choses divines Que jamais tes yeux ne verront, Tresse d'invisibles épines Et les enfonce dans ton front.

Tu répands ton enthousiasme Et tu partages ton manteau, A ta vaillance le sarcasme Attache un risible écriteau.

Tu demandes à l'âpre étude Le secret du bonheur humain, Et les clous de l'ingratitude Te sont plantés dans chaque main.

Tu veux voler où vont tes rêves, Et forcer l'infini jaloux, Et tu te sens, quand tu t'enlèves, Aux deux pieds d'invisibles clous.

Ta bouche abhorre le mensonge, La poésie y fait son miel, Tu sens d'une invisible éponge Monter le vinaigre et le fiel.

Ton coeur timide aime en silence, Il cherche un coeur sous la beauté, Tu sens d'une invisible lance Le fer froid percer ton côté.

Tu souffres d'un mal qui t'honore, Mais vois tes mains, tes pieds, ton flanc: Tu n'es pas un vrai Christ encore, On n'a pas fait couler ton sang;

Tu n'as pas arrosé la terre De la plus chaude des sueurs, Tu n'es pas martyr volontaire, Et c'est pour toi seul que tu meurs.

LES DANAÏDES

Toutes, portant l'amphore, une main sur la hanche, Théano, Callidie, Amymone, Agavé, Esclaves d'un labeur sans cesse inachevé, Courent du puits à l'urne où l'eau vaine s'épanche.

Hélas! le grès rugueux meurtrit l'épaule blanche, Et le bras faible est las du fardeau soulevé: "Monstre, que nous avons nuit et jour abreuvé, O gouffre, que nous veut ta soif que rien n'étanche?"

Elles tombent, le vide épouvante leurs coeurs; Mais la plus jeune alors, moins triste que ses soeurs, Chante, et leur rend la force et la persévérance.

Tels sont l'oeuvre et le sort de nos illusions: Elles tombent toujours, et la jeune Espérance Leur dit toujours: "Mes soeurs, si nous recommencions!"

UN SONGE

Le laboureur m'a dit en songe: "Fais ton pain, Je ne te nourris plus, gratte la terre et sème." Le tisserand m'a dit: "Fais tes habits toi-même." Et le maçon m'a dit: "Prends ta truelle en main."

Et seul, abandonné de tout le genre humain Dont je traînais partout l'implacable anathème, Quand j'implorais du ciel une pitié suprême, Je trouvais des lions debout dans mon chemin.

J'ouvris les yeux, doutant si l'aube était réelle: De hardis compagnons sifflaient sur leur échelle, Les métiers bourdonnaient, les champs étaient semés.

Je connus mon bonheur et qu'au monde où nous sommes Nul ne peut se vanter de se passer des hommes; Et depuis ce jour-là je les ai tous aimés.

LE RENDEZ-VOUS

Il est tard; l'astronome aux veilles obstinées, Sur sa tour, dans le ciel où meurt le dernier bruit, Cherche des îles d'or, et, le front dans la nuit, Regarde à l'infini blanchir des matinées;

Les mondes fuient pareils à des graines vannées; L'épais fourmillement des nébuleuses luit; Mais, attentif à l'astre échevelé qu'il suit, Il le somme, et lui dit: "Reviens dans mille années."

Et l'astre reviendra. D'un pas ni d'un instant Il ne saurait frauder la science éternelle; Des hommes passeront, l'humanité l'attend;

D'un oeil changeant, mais sûr, elle fait sentinelle; Et, fût-elle abolie au temps de son retour, Seule, la Vérité veillerait sur la tour.

LA VOIE LACTÉE

Aux étoiles j'ai dit un soir: "Vous ne paraissez pas heureuses; Vos lueurs, dans l'infini noir, Ont des tendresses douloureuses;

"Et je crois voir au firmament Un deuil blanc mené par des vierges Qui portent d'innombrables cierges Et se suivent languissamment.

"Êtes-vous toujours en prière? Êtes-vous des astres blessés? Car ce sont des pleurs de lumière, Non des rayons, que vous versez.

"Vous, les étoiles, les aïeules Des créatures et des dieux, Vous avez des pleurs dans les yeux...." Elles m'ont dit: "Nous sommes seules....

"Chacune de nous est très loin Des soeurs dont tu la crois voisine; Sa clarté caressante et fine Dans sa patrie est sans témoin;

"Et l'intime ardeur de ses flammes Expire aux cieux indifférents." Je leur ai dit: "Je vous comprends! Car vous ressemblez à des âmes:

"Ainsi que vous, chacune luit Loin des soeurs qui semblent près d'elle, Et la solitaire immortelle Brûle en silence dans la nuit."

REPENTIR

J'aimais froidement ma patrie, Au temps de la sécurité; De son grand renom mérité J'étais fier sans idolâtrie.

Je m'écriais avec Schiller: "Je suis un citoyen du monde; En tous lieux où la vie abonde, Le sol m'est doux et l'homme cher!

"Des plages où le jour se lève Aux pays du soleil couchant, Mon ennemi, c'est le méchant, Mon drapeau, l'azur de mon rêve!

"Où régne en paix le droit vainqueur, Où l'art me sourit et m'appelle, Où la race est polie et belle, Je naturalise mon coeur;

"Mon compatriote, c'est l'homme!" Naguère ainsi je dispersais Sur l'univers ce coeur français: J'en suis maintenant économe.

J'oubliais que j'ai tout reçu, Mon foyer et tout ce qui m'aime, Mon pain, et mon idéal même, Du peuple dont je suis issu,

Et que j'ai goûté dès l'enfance, Dans les yeux qui m'ont caressé, Dans ceux mêmes qui m'ont blessé, L'enchantement du ciel de France!

Je ne l'avais pas bien senti; Mais depuis nos sombres journées, De mes tendresses détournées Je me suis enfin repenti;

Ces tendresses, je les ramène Etroitement sur mon pays, Sur les hommes que j'ai trahis Par amour de l'espèce humaine,

Sur tous ceux dont le sang coula Pour mes droits et pour mes chimères: Si tous les hommes sont mes frères, Que me sont désormais ceux-là?

Sur le pavé des grandes routes, Dans les ravins, sur les talus, De ce sang, qu'on ne lavait plus, Je baiserai les moindres gouttes;

Je ramasserai dans les tours Et les fossés des citadelles Les miettes noires, mais fidèles, Du pain sans blé des derniers jours;

Dans nos champs défoncés encore, Pèlerin, je recueillerai, Ainsi qu'un monument sacré, Le moindre lambeau tricolore;

Car je t'aime dans tes malheurs, O France, depuis cette guerre, En enfant, comme le vulgaire Qui sait mourir pour tes couleurs!

J'aime avec lui tes vieilles vignes, Ton soleil, ton sol admiré D'où nos ancêtres ont tiré Leur force et leur génie insignes.

Quand j'ai de tes clochers tremblants Vu les aigles noires voisines, J'ai senti frémir les racines De ma vie entière en tes flancs,

Pris d'une pitié jalouse Et navré d'un tardif remords, J'assume ma part de tes torts; Et ta misère, je l'épouse.

CE QUI DURE

Le présent se fait vide et triste, O mon amie, autour de nous; Combien peu du passé subsiste! Et ceux qui restent changent tous.

Nous ne voyons plus sans envie Les yeux de vingt ans resplendir, Et combien sont déjà sans vie Des yeux qui nous ont vu grandir!

Que de jeunesse emporte l'heure, Qui n'en rapporte jamais rien! Pourtant quelque chose demeure: Je t'aime avec mon coeur ancien,

Mon vrai coeur, celui qui s'attache Et souffre depuis qu'il est né, Mon coeur d'enfant, le coeur sans tache Que ma mère m'avait donné;

Ce coeur où plus rien ne pénètre, D'où plus rien désormais ne sort; Je t'aime avec ce que mon être A de plus fort contre la mort;

Et, s'il peut braver la mort même, Si le meilleur de l'homme est tel Que rien n'en périsse, je t'aime Avec ce que j'ai d'immortel.

LES INFIDÈLES

Je t'aime, en attendant mon éternelle épouse, Celle qui doit venir à ma rencontre un jour, Dans l'immuable Éden, loin de l'ingrat séjour Où les prés n'ont de fleurs qu'à peine un mois sur douze.

Je verrai devant moi, sur l'immense pelouse Où se cherchent les morts pour l'hymen sans retour, Tes soeurs de tous les temps défiler tour à tour, Et je te trahirai sans te rendre jalouse;

Car toi-même, élisant ton époux éternel, Tu m'abandonneras dès son premier appel, Quand passera son ombre avec la foule humaine;

Et nous nous oublîrons, comme les passagers Que le même navire à leurs foyers ramène, Ne s'y souviennent plus de leurs liens légers.

LES AMOURS TERRESTRES

Nos yeux se sont croisés et nous nous sommes plu. Née au siècle où je vis et passant où je passe, Dans le double infini du temps et de l'espace Tu ne me cherchais point, tu ne m'as point élu;

Moi, pour te joindre ici le jour qu'il a fallu, Dans le monde éternel je n'avais point ta trace, J'ignorais ta naissance et le lieu de ta race: Le sort a donc tout fait, nous n'avons rien voulu.

Les terrestres amours ne sont qu'une aventure: Ton époux à venir et ma femme future Soupirent vainement, et nous pleurons loin d'eux;

C'est lui que tu pressens en moi, qui lui ressemble, Ce qui m'attire en toi, c'est elle, et tous les deux Nous croyons nous aimer en les cherchant ensemble.

L'ALPHABET

Il gît au fond de quelque armoire Ce vieil alphabet tout jauni, Ma première leçon d'histoire, Mon premier pas vers l'infini.

Toute la Genèse y figure; Le lion, l'ours et l'éléphant; Du monde la grandeur obscure Y troublait mon âme d'enfant.

Sur chaque bête un mot énorme Et d'un sens toujours inconnu, Posait l'énigme de sa forme A mon désespoir ingénu.

Ah! dans ce lent apprentissage La cause de mes pleurs, c'était La lettre noire, et non l'image Où la Nature me tentait.

Maintenant j'ai vu la Nature Et ses splendeurs, j'en ai regret: Je ressens toujours la torture De la merveille et du secret,

Car il est un mot que j'ignore Au beau front de ce sphinx écrit, J'en épelle la lettre encore Et n'en saurai jamais l'esprit.

NOUS PROSPERONS

Nous prospérons! Qu'importé aux anciens malheureux, Aux hommes nés trop tôt, à qui le sort fut traître, Qui n'ont fait qu'aspirer, souffrir et disparaître, Dont même les tombeaux aujourd'hui sonnent creux!

Hélas! leurs descendants ne peuvent rien pour eux, Car nous n'inventons rien qui les fasse renaître. Quand je songe à ces morts, le moderne bien-être Par leur injuste exil m'est rendu douloureux.

La tâche humaine est longue et sa fin décevante: Des générations la dernière vivante Seule aura sans tourment tous ses greniers comblés,

Et les premiers auteurs de la glèbe féconde N'auront pas vu courir sur la face du monde Le sourire paisible et rassurant des blés.

LE COMPLICE

J'ai bon coeur, je ne veux à nul être aucun mal, Mais je retiens ma part des boeufs qu'un autre assomme Et, malgré ma douceur, je suis bien aise en somme Que le fouet d'un cocher hâte un peu mon cheval.

Je suis juste, et je sens qu'un pauvre est mon égal, Mais, pendant que je jette une obole à cet homme, Je m'installe au banquet dont un père économe S'est donné les longs soins pour mon futur régal.

Je suis probe, mon bien ne doit rien à personne, Mais j'usurpe le pain qui dans mes blés frissonne, Héritier, sans labour, des champs fumés de morts.

Ainsi dans le massacre incessant qui m'engraisse, Par la Nature élu, je fleuris et m'endors, Comme l'enfant candide et sanglant d'une ogresse.

ALPHONSE DAUDET

AUX PETITS ENFANTS

Enfants d'un jour, ô nouveau-nés,
Petites bouches, petits nez,
Petites lèvres demi-closes,
Membres tremblants,
Si frais, si blancs,
Si roses;

Enfants d'un jour, ô nouveau-nés,
Pour le bonheur que vous donnez
A vous voir dormir dans vos langes,
Espoir des nids,
Soyez bénis,
Chers anges!

Pour vos grands yeux effarouchés
Que sous vos draps blancs vous cachez,
Pour vos sourires, vos pleurs même,
Tout ce qu'en vous,
Etres si doux,
On aime;

Pour tout ce que vous gazouillez,
Soyez bénis, baisés, choyés,
Gais rossignols, blanches fauvettes!
Que d'amoureux
Et que d'heureux
Vous faites!

Lorsque sur vos chauds oreillers,
En souriant vous sommeillez,
Près de vous, tout bas, ô merveille!
Une voix dit:
"Dors, beau petit;
Je veille."

C'est la voix de l'ange gardien;
Dormez, dormez, ne craignez rien;
Rêvez, sous ses ailes de neige:
Le beau jaloux
Vous berce et vous
Protège.

Enfants d'un jour, ô nouveau-nés,
Au paradis, d'où vous venez,
Un léger fil d'or vous rattache.
A ce fil d'or
Tient l'âme encor
Sans tache.

Vous êtes à toute maison Ce que la fleur est au gazon, Ce qu'au ciel est l'étoile blanche, Ce qu'un peu d'eau

Est au roseau
Qui penche.

Mais vous avez de plus encor
Ce que n'a pas l'étoile d'or
Ce qui manque aux fleurs les plus belles.
Malheur à nous!
Vous avez tous
Des ailes.

L'OISEAU BLEU

J'ai dans mon coeur un oiseau bleu, Une charmante créature, Si mignonne que sa ceinture N'a pas l'épaisseur d'un cheveu.

Il lui faut du sang pour pâture. Bien longtemps, je me fis un jeu De lui donner sa nourriture: Les petits oiseaux mangent peu.

Mais, sans en rien laisser paraître, Dans mon coeur il a fait, le traître, Un trou large comme la main.

Et son bec fin comme une lame, En continuant son chemin, M'est entré jusqu'au fond de l'âme!....

HENRI CAZALIS

LA BÊTE

Qui donc t'a pu créer, Sphinx étrange, ô Nature! Et d'où t'ont pu venir tes sanglants appétits? C'est pour les dévorer que tu fais tes petits, Et c'est nous, tes enfants, qui sommes ta pâture: Que t'importent nos cris, nos larmes et nos fièvres? Impassible, tranquille, et ton beau front bruni Par l'âge, tu t'étends à travers l'infini, Toujours du sang aux pieds et le sourire aux lèvres!

RÉMINISCENCES A DARWIN.

Je sens un monde en moi de confuses pensées, Je sens obscurément que j'ai vécu toujours, Que j'ai longtemps erré dans les forêts passées, Et que la bête encor garde en moi ses amours.

Je sens confusément, l'hiver, quand le soir tombe, Que jadis, animal ou plante, j'ai souffert, Lorsque Adonis saignant dormait pâle en sa tombe; Et mon coeur reverdit, quand tout redevient vert.

Certains jours, en errant dans les forêts natales, Je ressens dans ma chair les frissons d'autrefois, Quand, la nuit grandissant les formes végétales, Sauvage, halluciné, je rampais sous les bois.

Dans le sol primitif nos racines sont prises; Notre âme, comme un arbre, a grandi lentement; Ma pensée est un temple aux antiques assises, Où l'ombre des Dieux morts vient errer par moment.

Quand mon esprit aspire à la pleine lumière, Je sens tout un passé qui me tient enchaîné; Je sens rouler en moi l'obscurité première: La terre était si sombre aux temps où je suis né!

Mon âme a trop dormi dans la nuit maternelle: Pour monter vers le jour, qu'il m'a fallu d'efforts! Je voudrais être pur; la honte originelle, Le vieux sang de la bête est resté dans mon corps.

Et je voudrais pourtant t'affranchir, ô mon âme, Des liens d'un passé qui ne veut pas mourir; Je voudrais oublier mon origine infâme, Et les siècles sans fin que j'ai mis à grandir.

Mais c'est en vain: toujours en moi vivra ce monde De rêves, de pensers, de souvenirs confus, Me rappelant ainsi ma naissance profonde, Et l'ombre d'où je sors, et le peu que je fus;

Et que j'ai transmigré dans des formes sans nombre, Et que mon âme était, sous tous ces corps divers, La conscience, et l'âme aussi, splendide ou sombre, Qui rêve et se tourmente au fond de l'univers!

CHARLES FRÉMINE

RETOUR

Je viens de faire un grand voyage Qui sur l'atlas n'est point tracé: Pays perdu! dont le mirage Derrière moi s'est effacé.

Le cap noir de la quarantaine Met son ombre sur mon bateau Couvert d'écume et qui fait eau, Mais dont je suis le capitaine.

Ai-je bien ou mal gouverné? Encor n'ai-je point fait naufrage: Sur maint bas-fond si j'ai donné, J'ai vu de haut gronder l'orage.

Enfin, me voilà de retour Du beau pays de l'Espérance, Si vaste, au moins en apparence, Et dont si vite on fait le tour.

C'est fini ! Ma riche bannière Et ma voilure sont à bas! Plus de fleurs à ma boutonnière, Et plus de femmes à mon bras;

Vieillir! C'est la grande défaite, C'est la laideur et c'est l'affront, C'est plus de rides à mon front Et moins de cheveux à ma tête.

Oui, c'est la chose, et c'est mon tour. O temps où bouillonnaient les sèves, Où mes seuls dieux, l'Art et l'Amour, Traversaient l'orgueil de mes rêves!

D'avoir suivi leur vol vainqueur, Je n'ai rapporté, pour ma peine, Qu'un tout petit brin de verveine Avec un grand trou noir au coeur;

Et seul, au coin de la fenêtre Où j'accoude mes longs ennuis, Sachant ce que je pourrais être, Je pleure sur ce que je suis.

FRANÇOIS COPPËE

JUIN

Dans cette vie où nous ne sommes Que pour un temps sitôt fini, L'instinct des oiseaux et des hommes Sera toujours de faire un nid;

Et d'un peu de paille et d'argile Tous veulent se construire, un jour, Un humble toit, chaud et fragile, Pour la famille et pour l'amour.

Par les yeux d'une fille d'Eve Mon coeur profondément touché Avait fait aussi ce doux rêve D'un bonheur étroit et caché.

Rempli de joie et de courage, A fonder mon nid je songeais; Mais un furieux vent d'orage Vient d'emporter tous mes projets;

Et sur mon chemin solitaire Je vois, triste et le front courbé, Tous mes espoirs brisés à terre Comme les oeufs d'un nid tombé.

L'HOROSCOPE

Les deux soeurs étaient là, les bras entrelacés, Debout devant la vieille aux regards fatidiques, Qui tournait lentement de ses vieux doigts lassés Sur un coin de haillon les cartes prophétiques.

Brune et blonde, et de plus fraîches comme un matin, L'une sombre pavot, l'autre blanche anémone, Celle-ci fleur de mai, celle-là fleur d'automne, Ensemble elles voulaient connaître le destin.

"La vie, hélas! sera pour toi bien douloureuse," Dit la vieille à la brune au sombre et fier profil. Celle-ci demanda: "Du moins m'aimera-t-il? --Oui.--Vous me trompiez donc. Je serai trop heureuse."

"Tu n'auras même pas l'amour d'un autre coeur," Dit la vieille à l'enfant blanche comme la neige. Celle-ci demanda: "Moi, du moins, l'aimerai-je? --Oui.--Que me disiez-vous? J'aurai trop de bonheur."

L'ATTENTE

Au bout du vieux canal plein de mâts, juste en face De l'Océan et dans la dernière maison, Assise à sa fenêtre, et quelque temps qu'il fasse, Elle se tient, les yeux fixés sur l'horizon.

Bien qu'elle ait la pâleur des éternels veuvages, Sa robe est claire; et, bien que les soucis pesants Aient sur ses traits flétris exercé leurs ravages, Ses vêtements sont ceux des filles de seize ans.

Car depuis bien des jours, patiente vigie, Dés l'instant où la mer bleuit dans le matin Jusqu'à ce qu'elle soit par le couchant rougie, Elle est assise là, regardant au lointain.

Chaque aurore elle voit une tardive étoile S'éteindre, et chaque soir le soleil s'enfoncer A cette place où doit reparaître la voile Qu'elle vit là, jadis, pâlir et s'effacer.

Son coeur de fiancée, immuable et fidèle, Attend toujours, certain de l'espoir partagé, Loyal; et rien en elle, aussi bien qu'autour d'elle, Depuis dix ans qu'il est parti, rien n'a changé.

Les quelques doux vieillards qui lui rendent visite, En la voyant avec ses bandeaux réguliers, Son ruban mince où pend sa médaille bénite, Son corsage à la vierge et ses petits souliers,

La croiraient une enfant ingénue et qui boude, Si parfois ses doigts purs, ivoirins et tremblante, Alors que sur sa main fiévreuse elle s'accoude Ne livraient le secret des premiers cheveux blancs.

Partout le souvenir de l'absent se rencontre En mille objets fanés et déjà presque anciens: Cette lunette en cuivre est à lui, cette montre Est la sienne, et ces vieux instruments sont les siens.

Il a laissé, de peur d'encombrer sa cabine, Ces gros livres poudreux dans leur oubli profond, Et c'est lui qui tua d'un coup de carabine Le monstrueux lézard qui s'étale au plafond.

Ces mille riens, décor naïf de la muraille, Naguère il les a tous apportés de très loin. Seule, comme un témoin inclément et qui raille, Une carte navale est pendue en un coin;

Sur le tableau jaunâtre, entre ses noires tringles, Les vents et les courants se croisent à l'envi; Et la succession des petites épingles N'a pas marqué longtemps le voyage suivi.

Elle conduit jusqu'à la ligne tropicale Le navire vainqueur du flux et du reflux, Puis cesse brusquement à la dernière escale, Celle d'où le marin, hélas! n'écrivit plus.

Et ce point justement ou sa trace s'arrête Est celui qu'un burin savant fit le plus noir: C'est l'obscur rendez-vous des flots, où la tempête Creuse un inexorable et profond entonnoir.

Mais elle ne voit pas le tableau redoutable Et feuillette, l'esprit ailleurs, du bout des doigts, Les planches d'un herbier éparses sur la table, Fleurs pâles qu'il cueillit aux Indes autrefois.

Jusqu'au soir sa pensée extatique et sereine Songe au chemin qu'il fait en mer pour revenir, Ou parfois, évoquant des jours meilleurs, égrène Le chapelet mystique et doux du souvenir;

Et, quand sur l'Océan la nuit met son mystère, Calme et fermant les yeux, elle rêve du chant Des matelots joyeux d'apercevoir la terre, Et d'un navire d'or dans le soleil couchant.

CHANSON D'EXIL

Triste exilé, qu'il te souvienne Combien l'avenir était beau, Quand sa main tremblait dans la tienne Comme un oiseau,

Et combien ton âme était pleine D'une bonne et douce chaleur, Quand tu respirais son haleine Comme une fleur!

Mais elle est loin, la chère idole, Et tout s'assombrit de nouveau; Tu sais qu'un souvenir s'envole Comme un oiseau;

Déjà l'aile du doute plane Sur ton âme où naît la douleur; Et tu sais qu'un amour se fane Comme une fleur.

ROMANCE

Quand vous me montrez une rose Qui s'épanouit sous l'azur, Pourquoi suis-je alors plus morose? Quand vous me montrez une rose, C'est que je pense à son front pur.

Quand vous me montrez une étoile, Pourquoi les pleurs, comme un brouillard, Sur mes yeux jettent-ils leur voile? Quand vous me montrez une étoile, C'est que je pense à son regard.

Quand vous me montrez l'hirondelle Qui part jusqu'au prochain avril, Pourquoi mon âme se meurt-elle? Quand vous me montrez l'hirondelle, C'est que je pense à mon exil.

LIED

Rougissante et tête baissée, Je la vois me sourire encor. --Pour le doigt de ma fiancée Qu'on me fasse un bel anneau d'or!

Elle part, mais bonne et fidèle; Je vais l'attendre en m'affligeant. --Pour garder ce qui me vient d'elle, Qu'on me fasse un coffret d'argent!

J'ai sur le coeur un poids énorme; L'exil est trop dur et trop long. --Pour que je me repose et dorme, Qu'on me fasse un cercueil de plomb!

ÉTOILES FILANTES

Dans les nuits d'automne, errant par la ville, Je regarde au ciel avec mon désir, Car si, dans le temps qu'une étoile file, On forme un souhait, il doit s'accomplir.

Enfant, mes souhaits sont toujours les mêmes: Quand un astre tombe, alors, plein d'émoi, Je fais de grands voeux afin que tu m'aimes Et qu'en ton exil tu penses à moi.

A cette chimère, hélas! je veux croire, N'ayant que cela pour me consoler. Mais voici l'hiver, la nuit devient noire, Et je ne vois plus d'étoiles filer.

A UN ÉLÉGIAQUE

Jeune homme, qui me viens lire tes plaintes vaines, Garde-toi bien d'un mal dont je me suis guéri. Jadis j'ai, comme toi, du plus pur de mes veines Tiré des pleurs de sang, et le monde en a ri.

Du courage! La plainte est ridicule et lâche. Comme l'enfant de Sparte ayant sous ses habits Un renard furieux qui le mord sans relâche, Ne laisse plus rien voir de tes tourments subis.

On fut cruel pour toi. Sois indulgent et juste. Rends le bien pour le mal, c'est le vrai talion, Mais, t'étant bien bardé le coeur d'orgueil robuste, Va! calme comme un sage et seul comme un lion.

Quand même, dans ton sein, les chagrins, noirs reptiles, Se tordraient, cache bien au public désoeuvré Que tu gardes en toi des trésors inutiles Comme des lingots d'or sur un vaisseau sombré.

Sois impassible ainsi qu'un soldat sous les armes; Et lorsque la douleur dressera tes cheveux Et qu'aux yeux, malgré toi, te monteront des larmes, N'en conviens pas, enfant, et dis que c'est nerveux!

JOSÉ-MARIA DE HEREDIA

ANTOINE ET CLÉOPÂTRE

I.--LE CYDNUS.

Sous l'azur triomphal, au soleil qui flamboie, La trirème d'argent blanchit le fleuve noir, Et son sillage y laisse un parfum d'encensoir Avec des chants de flûte et des frissons de soie.

A la proue éclatante où l'épervier s'éploie, Hors de son dais royal se penchant pour mieux voir, Cléopâtre, debout dans la splendeur du soir, Semble un grand oiseau d'or qui guette au loin sa proie.

Voici Tarse où l'attend le guerrier désarmé; Et la brune Lagide ouvre dans l'air charmé Ses bras d'ambre où la pourpre a mis des reflets rosés;

Et ses yeux n'ont pas vu, présages de son sort, Auprès d'elle, effeuillant sur l'eau sombre des roses, Les deux Enfants divins, le Désir et la Mort.

II--SOIR DE BATAILLE.

Le choc avait été très rude. Les tribuns Et les centurions, ralliant les cohortes, Humaient encor, dans l'air où vibraient leurs voix fortes, La chaleur du carnage et ses âcres parfums.

D'un oeil morne, comptant leurs compagnons défunts, Les soldats regardaient, comme des feuilles mortes, Tourbillonner au loin les archers de Phraortes; Et la sueur coulait de leurs visages bruns.

C'est alors qu'apparut, tout hérissé de flèches, Rouge du flux vermeil de ses blessures fraîches, Sous la pourpre flottante et l'airain rutilant,

Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare, Superbe, maîtrisant son cheval qui s'effare, Sur le ciel enflammé, l'Imperator sanglant!

III.--ANTOINE ET CLÉOPÂTRE.

Tous deux, ils regardaient, de la haute terrasse, L'Égypte s'endormir sous un ciel étouffant Et le Fleuve, à travers le Delta noir qu'il fend, Vers Bubaste ou Saïs rouler son onde grasse.

Et le Romain sentait sous la lourde cuirasse, Soldat captif berçant le sommeil d'un enfant, Ployer et défaillir sur son coeur triomphant Le corps voluptueux que son étreinte embrasse.

Tournant sa tête pâle entre ses cheveux bruns, Vers celui qu'enivraient d'invincibles parfums, Elle tendit sa bouche et ses prunelles claires.

Et, sur elle courbé, l'ardent Imperator Vit dans ses larges yeux étoiles de points d'or Toute une mer immense où fuyaient des galères.

LES CONQUÉRANTS Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, Fatigués de porter leurs misères hautaines, De Palos de Moguer, routiers et capitaines Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines, Et les vents alizés inclinaient leurs antennes Aux bords mystérieux du monde occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques, L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques Enchantait leur sommeil d'un mirage doré;

Ou, penchés à l'avant des blanches caravelles, Ils regardaient monter en un ciel ignoré Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.

PAUL VERLAINE

COLLOQUE SENTIMENTAL

Dans le vieux parc solitaire et glacé, Deux formes ont tout à l'heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles, Et l'on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé, Deux spectres ont évoqué le passé.

--Te souvient-il de notre extase ancienne? --Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne?

--Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom? Toujours vois-tu mon âme en rêve?--Non.

--Ah! les beaux jours de bonheur indicible Où nous joignions nos bouches!--C'est possible.

--Qu'il était bleu, le ciel, et grand l'espoir! --L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles, Et la nuit seule entendit leurs paroles.

LA BONNE CHANSON

Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore, Puisque, après m'avoir fui longtemps, l'espoir veut bien Revoler devers moi qui l'appelle et l'implore, Puisque tout ce bonheur veut bien être le mien,

C'en est fait à présent des funestes pensées, C'en est fait des mauvais rêves, ah! c'en est fait Surtout de l'ironie et des lèvres pincées Et des mots où l'esprit sans l'âme triomphait.

Arrière aussi les poings crispés et la colère A propos des méchants et des sots rencontrés; Arrière la rancune abominable! arrière L'oubli qu'on cherche en des breuvages exécrés!

Car je veux, maintenant qu'un Être de lumière A dans ma nuit profonde émis cette clarté D'une amour à la fois immortelle et première, De par la grâce, le sourire et la bonté,

Je veux, guidé par vous, beaux yeux aux flammes douces, Par toi conduit, ô main où tremblera ma main, Marcher droit, que ce soit par des sentiers de mousses Ou que rocs et cailloux encombrent le chemin;

Oui, je veux marcher droit et calme dans la Vie, Vers le but où le sort dirigera mes pas, Sans violence, sans remords et sans envie: Ce sera le devoir heureux aux gais combats.

Et comme, pour bercer les lenteurs de la route, Je chanterai des airs ingénus, je me dis Qu'elle m'écoutera sans déplaisir sans doute; Et vraiment je ne veux pas d'autre Paradis.

La lune blanche Luit dans les bois; De chaque branche Part une voix Sous la ramée.... O bien-aimée.

L'étang reflète, Profond miroir, La silhouette Du saule noir Où le vent pleure.... Rêvons, c'est l'heure.

Un vaste et tendre Apaisement Semble descendre Du firmament Que l'astre irise.... C'est l'heure exquise.

ROMANCES SANS PAROLES

Il pleure dans mon coeur Comme il pleut sur la ville, Quelle est cette langueur Qui pénètre mon coeur?

O bruit doux de la pluie Par terre et sur les toits! Pour un coeur qui s'ennuie O le chant de la pluie!

Il pleure sans raison Dans ce coeur qui s'écoeure. Quoi! nulle trahison? Ce deuil est sans raison.

C'est bien la pire peine De ne savoir pourquoi, Sans amour et sans haine, Mon coeur a tant de peine.

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French LyricsChapter IV (4)

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