Chapter L: Section 2
_Official letters from the prince of Neufchatel to marshal
Marmont, extracted from the duke of Rovigo’s Memoirs._
“_Paris, le 21 Novembre, 1811._
“L’empereur me charge de vous faire connaître, monsieur le maréchal, que l’objet le plus important en ce moment est la prise de Valence. L’empereur ordonne que vous fassiez partir un corps de troupes qui, réuni aux forces que le roi détachera de l’armée du centre, se dirige sur Valence pour appuyer l’armée du maréchal Suchet jusqu’à ce qu’on soit maître de cette place.
“Faites exécuter sans délai cette disposition de concert avec S. M. le roi d’Espagne, et instruisez-moi de ce que vous aurez fait a cet égard. Nous sommes instruits que les Anglais ont vingt mille malades, et qu’ils n’ont pas vingt mille hommes sous les armes, en sorte qu’ils ne peuvent rien entreprendre; l’intention de l’empereur est donc que douze mille hommes, infanterie, cavalerie et sapeurs, marchent de suite sur Valence, que vous détachiez même trois à quatre mille hommes sur les derrières, et que vous, monsieur le maréchal, soyez en mesure de soutenir la prise de Valence. Cette place prise, le Portugal sera près de sa chute, parcequ’alors, dans la bonne saison, l’armée de Portugal sera augmentée de vingt-cinq mille hommes de l’armée du midi et de quinze mille du corps du général Reille, de manière à réunir plus de quatre-vingt mille hommes. Dans cette situation, vous recevriez l’ordre de vous porter sur Elvas, et de vous emparer de tout l’Alemtejo dans le même temps que l’armée du nord se porterait sur la Coa avec une armée de quarantre mille hommes. L’équipage de pont qui existe à Badajoz servirait à jeter des ponts sur le Tage; l’ennemi serait hors d’état de rien opposer à une pareille force, qui offre toutes les chances de succès sans presenter aucun danger. C’est donc Valence qu’il faut prendre. Le 6 Novembre nous étions maîtres d’un faubourg; il y a lieu d’espérer que la place prise en Décembre, ce qui vous mettrait, monsieur le duc, à portée de vous trouver devant Elvas dans le courant de Janvier. Envoyez moi votre avis sur ce plan d’opérations, afin qu’après avoir reçu l’avis de la prise de Valence, l’empereur puisse vous donner des ordres positifs.
“Le prince de Wagram et de Neuchâtel, major-général.”
(Signé) “ALEXANDRE.”
“_Paris, le 15 Février, 1812._
“Sa majesté n’est pas satisfaite de la direction que vous donnez à la guerre. Vouz avez la supériorité sur l’ennemi, et au lieu de prendre l’initiative, vous ne cessez de la reçevoir. Quand le général Hill marche sur l’armée du midi avec quinze mille hommes c’est ce qui peut vous arriver de plus heureux; cette armée est assez forte et assez bien organisée pour ne rien craindre d’armée Anglaise, aurait-elle quatre ou cinq divisions réunies.
“Aujourd’-hui l’ennemi suppose que vous allez faire le siège de Rodrigo; il approche le général Hill de sa droite afin de pouvoir le faire venir à lui à grandes marches, et vous livrer bataille réunis, si vous voulez reprendre Rodrigo. C’est donc au duc de Dalmatie à tenir vingt mille hommes pour le contenir et l’empêcher de faire ce mouvement, et si général Hill passe le Tage, de se porter à sa suite, ou dans l’Alemtejo. Vous avez le double de la lettre que l’empereur m’a ordonné d’écrire au duc de Dalmatie le 10 de ce mois, en réponse à la demande qu’il vous avait faite de porter des troupes dans le midi; c’est vous, monsieur le maréchal, qui deviez lui écrire pour lui demander de porter un grand corps de troupes vers la Guadiana, pour maintenir le général Hill dans le midi et l’empêcher de se réunir à lord Wellington.... Les Anglais connaîssent assez l’honneur français pour comprendre que ce succès (la prise de Rodrigo) peut devenir un affront pour eux, et qu’au lieu d’améliorer leur position, l’occupation de Ciudad Rodrigo les met dans l’obligation de défendre cette place. Ils nous rendent maîtres du choix du champ de bataille, puisque vous les forcez à venir au sécours de cette place et à combattre dans une position si loin de la mer.... Je ne puis que vous répéter les ordres de l’empereur. Prenez votre quartier-général à Salamanque, travaillez avec activité à fortifier cette ville, réunissez-y un nouvel équipage du siège pour servir à armer la ville, formez-y des approvisionnemens, faites faire tous les jours le coup de fusil avec les Anglais, placez deux fortes avant gardes qui menacent, l’une Rodrigo, et l’autre Almeida; menacez les autres directions sur la frontière de Portugal, envoyez des partis qui ravagent quelques villages, enfin employez tout ce qui peut tenir l’ennemie sur le qui-vive. Faites réparer les routes de Porto et d’Almeida. Tenez votre armée vers Toro, Benavente. La province d’Avila a même de bonnes parties où l’on trouverait des ressources. Dans cette situation qui est aussi simple que formidable, vous reposez vos troupes, vous formez des magasins, et avec de simples démonstrations bien combinées, qui mettent vos avant-postes à même de tirer journellement des coups de fusil avec l’ennemi, vous aurez barre sur les Anglais, qui ne pourront vous observer.... Ce n’est donc pas à vous, monsieur le duc, à vous disséminer en faveur de l’armée du midi. Lorsque vous avez été prendre le commandement de votre armée elle venait d’éprouver un échec par sa retraite de Portugal; ce pays était ravagé, les hôpitaux et les magasins de l’ennemi étaient à Lisbonne; vos troupes étaient fatiguées, dégoutées par les marches forcées, sans artillerie, sans train d’équipages. Badajoz était attaqué depuis long temps; une bataille dans le midi n’avait pu faire lever le siège de cette place. Que deviez vous faire alors? Vous portez sur Almeida pour menacer Lisbonne? Non, parceque votre armée n’avait pas d’artillerie, pas de train d’équipages, et qu’elle était fatiguée. L’ennemi à cette position, n’aurait pas cru à cette menace; il aurait laissé approcher jusqu’à Coimbre, aurait près Badajos, et ensuite serait venu sur vous. Vous avez donc fait à cette époque ce qu’il fallait faire; vous avez marché rapidement au secours de Badajoz; l’ennemi avait barre sur vous, et l’art de la guerre était de vous y commettre. Le siège a été levé, et l’ennemi est rentré en Portugal; c’est ce qu’il y avait à faire. .... Dans ce moment, monsieur le duc, votre position est simple et claire, et ne demande pas de combinaisons d’esprit. Placez vos troupes de manière qu’en quatre marches elles puissent se réunir et se grouper sur Salamanque; ayez-y votre quartier-général; que vos ordres, vos dispositions annoncent à l’ennemi que la grosse artillerie arrive à Salamanque, que vous y former des magasins.... Si Wellington se dirige sur Badajoz, laissez le aller; réunissez aussitôt votre armée, et marcher droit sur Almeida; poussez des partis sur Coïmbre, et soyez persuadé que Wellington reviendra bien vîte sur vous.
“Ecrivez au duc de Dalmatie et sollicitez le roi de lui écrire également, pour qu’il exécute les ordres impératifs que je lui donne, de porter un corps de vingt mille hommes pour forcer le général Hill à rester sur la rive gauche du Tage. Ne pensez donc plus, monsieur le maréchal, à aller dans le midi et marchez droit sur le Portugal, si lord Wellington fait la faute de se porter sur la rive gauche du Tage.... Profitez du moment où vos troupes se réunissent pour bien organiser et mettre de l’ordre dans le nord. Qu’on travaille jour et nuit à fortifier Salamanque qu’on y fasse venir de grosses pièces, qu’on fasse l’équipage de siège; enfin qu’on forme des magasins de subsistances. Vous sentirez, monsieur le maréchal, qu’en suivant ces directions et en mettant pour les exécuter toute l’activité convenable, vous tiendrez l’ennemi en échec.... En recevant l’initiative au lieu de la donner, en ne songeant qu’ à l’armée du midi qui n’a pas besoin de vous, puisqu’elle est forte de quatre-vingt mille hommes des meilleures troupes de l’Europe, en ayant des sollicitudes pour les pays qui ne sont pas sous votre commandement et abandonnant les Asturies et les provinces qui vous regardent, un combat que vous éprouveriez serait une calamité qui se ferait sentir dans toute l’Espagne. Un échec de l’armée du midi la conduirait sur Madrid ou sur Valence et ne serait pas de même nature.
“Je vous le répète, vous êtes le maître de conserver barre sur lord Wellington, en placant votre quartier-général à Salamanque, en occupant en force cette position, et poussant de fortes reconnaissances sur les débouches. Je ne pourrais que vous rédire ce que je vous ai déjà expliqué ci-dessus. Si Badajoz était cerné seulement par deux ou trois divisions Anglaises, le duc de Dalmatie le débloquerait; mais alors lord Wellington, affaibli, vous mettrait à même de vous porter dans l’intérieur du Portugal, ce qui secourrait plus efficacement Badajoz que toute autre opération.... Je donne l’ordre que tout ce qu’il sera possible de fournir vous soit fourni pour completer votre artillerie et pour armer Salamanque. Vingt-quatre heures après la réception de cette lettre l’empereur pense que vous partirez pour Salamanque, à moins d’événemens inattendus; que vous changerez une avant-garde d’occuper les débouches sur Rodrigo, et une autre sur Almeida; que vous aurez dans la main au moins la valeur d’une division; que vous ferez revenir la cavalerie et artillerie qui sont à la division du Tage.... Réunissez surtout votre cavalerie, dont vous n’avez pas de trop et donc vous avez tant de besoin....”
“_Valladolid, le 23 Février, 1812._
“_Au Prince de Neuchâtel._
“MONSEIGNEUR,—J’ignore si sa majesté aura daigné accueillir d’une manière favorable la demande que j’ai eu l’honneur d’adresser à votre altesse pour supplier l’empereur de me permettre de faire sous ses yeux la campagne qui va s’ouvrir; mais qu’elle que soit sa décision, je regarde comme mon devoir de lui faire connaître, au moment où il semble prêt à s’éloigner, la situation des choses dans cette partie de l’Espagne.
“D’après les derniers arrangemens arrêtés par sa majesté, l’armée de Portugal n’a plus le moyen de remplir la tâche qui lui est imposée, et je serais coupable, si, en ce moment, je cachais la verité. La frontière se trouve très affaiblie par le départ des troupes qui ont été rappelées par la prise de Rodrigo, qui met l’ennemi à même d’entrer dans le cœur de la Castille en commençant un mouvement offensif; ensuite par l’immense étendue de pays que l’armée est dans le devoir d’occuper, ce qui rend toujours son rassemblement lent et difficile, tandis qu’il y a peu de temps elle était toute réunie et disponible.
“Les sept divisions qui la composent s’éleveront, lorsqu’elles auront reçu les régimens de marche annoncés, à quarante-quatre mille hommes d’infanterie environ; il faut au moins cinq mille hommes pour occuper les points fortifiés et les communications qui ne peuvent être abandonnés; il faut à peu près pareille force pour observer l’Esla et la couvrir contre l’armée de Galice, qui évidemment, dans le cas d’un mouvement offensif des Anglais, se porterait à Bénavente et à Astorga. Ainsi, à supposer que toute l’armée soit réunie entre le Duero et la Tormes, sa force ne peut s’élever qu’à trente-trois ou trente-quatre mille hommes, tandis que l’ennemi peut présenter aujourd’hui une masse de plus de soixante mille hommes, dont plus de moitié Anglais, bien outillés et bien pourvus de toutes choses: et cependant que de chances pour que les divisions du Tage se trouvent en arrière! Qu’elles n’aient pu être ralliées promptement, et soient separées de l’armée pendant les momens les plus importans de la campagne; alors la masse de nos forces réunies ne s’éleverait pas à plus de vingt-cinq mille hommes. Sa majesté suppose, il est vrai, que, dans ce pas l’armée du nord soutiendrait celle de Portugal par deux divisions; mais l’empereur peut-il être persuadé que, dans l’ordre de chose actuel, ces troupes arriveront promptement et à temps?
“L’ennemi parait en offensive: celui qui doit le combattre prépare ses moyens; celui qui doit agir hypothétiquement attend sans inquiétude, et laisse écouler en pure perte un temps précieux; l’ennemi marche à moi, je réunis mes troupes d’une manière méthodique et précise, je sais à un jour près le moment où le plus grand nombre au moins sera en ligne, à qu’elle époque les autres seront en liaison avec moi, et, d’après cet état de choses, je me détermine à agir ou à temporiser; mais ces calculs, je ne puis les faire que pour des troupes qui sont purement et simplement à mes ordes. Pour celles qui n’y sont pas, que de lenteurs! que d’incertitudes et de temps perdu. J’annonce la marche de l’ennemi et je demande des secours, on me répond par des observations; ma lettre n’est parvenue que lentement parceque les communications sont difficiles dans ce pays; la réponse et ma réplique vient de même, et l’ennemi sera sur moi. Mais comment pourrai-je même d’avance faire des calculs raisonnables sur les mouvemens de troupes dont je ne connais ni la force ni l’emplacement? Lorsque je ne sais rien de la situation du pays ni des besoins de troupes qu’on y éprouve. Je ne puis raisonner que sur ce qui est à mes ordres, et puisque les troupes qui n’y sont pas me sont cependant nécessaires pour combattre, et sont comptées comme partie de la force que je dois opposer à l’ennemi, je puis en fausse position, et je n’ai les moyens de rien faire méthodiquement et avec connaissance de cause.
“Si l’on considère combien il faut de prévoyance pour exécuter le plus petit mouvement en Espagne, on doit se convaincre de la nécessité qu’il y a de donner d’avance mille ordres préparatoires sans lesquels les mouvemens rapides sont impossibles. Ainsi les troupes du nord m’étant étrangères habituellement, et m’étant cependant indispensables pour combattre, le succès de toutes mes opérations est dépendant du plus ou du moins de prévoyance et d’activité d’un autre chef: je ne puis donc pas être responsable des événemens.
“Mais il ne faut pas seulement considérer l’état des choses pour la défensive du nord, il faut la considérer pour celle du midi. Si lord Wellington porte six divisions sur la rive gauche du Tage le duc de Dalmatie a besoin d’un puissant secours; si dans ce cas, l’armée du nord ne fournit pas de troupes pour réléver une partie d’armée de Portugal dans quelques-uns des postes qu’elle doit évacuer alors momentanement, mais qu’il est important de tenir, et pour la sûreté du pays et pour maintenir la Galice et observer les deux divisions ennemies qui seraient sur l’Agueda, et qui feraient sans doute quelques demonstrations offensives; si dis-je l’armée du nord ne vient pas à son aide, l’armée de Portugal, trop faible, ne pourra pas faire un détachement d’une force convenable, et Badajoz tombera. Certes, il faut des ordres pour obtenir de l’armée du nord un mouvement dans cette hypothèse, et le temps utile pour agir; si on s’en tenait à des propositions et à des négociations, ce temps, qu’on ne pourrait remplacer, serait perdu en vaines discussions. Je suis autorisé à croire ce résultat.
“L’armée de Portugal est en ce moment la principale armée d’Espagne; c’est à elle à couvrir l’Espagne contre les entreprises des Anglais; pour pouvoir manœuvrer, il faut qu’elle ait des points d’appui, des places, des forts, des têtes-de-pont, etc.
“Il faut pour cela du matériel d’artillerie, et je n’ai ni canons ni munitions à y appliquer, tandis que les établissemens de l’armée du nord en sont tout remplis; j’en demanderai, on m’en promettra, mais en résultat je n’obtiendrai rien.
“Après avoir discuté la question militaire, je dirai un mot de l’administration. Le pays donné à l’armée de Portugal a des products présumés le tiers de ceux des cinq gouvernemens.
“L’armée de Portugal est beaucoup plus nombreuse que l’armée du nord; le pays qu’elle occupe est insoumis; on n’arrache rien qu’avec la force, et les troupes de l’armée du nord ont semblé prendre à tâche, en l’évacuant, d’en enléver toutes les ressources. Les autres gouvernemens, malgré les guérillas, sont encore dans la soumission, et acquittent les contributions sans qu’il soit besoin de contrainte. D’après cela il y a une immense différence dans le sort de l’une et de l’autre et comme tout doit tendre au même but, que partout ce sont les soldats de l’empereur, que tous les efforts doivent avoir pour objet le succès des opérations, ne serait-il pas juste que les ressources de tous ces pays fussent partagées proportionnellement aux besoins de chacun; et comment y parvenir sans une autorité unique?
“Je crois avoir demontré que, pour une bonne défensive du nord, le général de l’armée de Portugal doit avoir toujours à ses ordres les troupes et le territoire de l’armée du nord, puisque ces troupes sont appelées à combattre avec les siennes, et que les ressources de ce territoire doivent être en partie consacrées à les entretenir.
“Je passe maintenant à ce qui regarde le midi de l’Espagne. Une des tâches de l’armée de Portugal est de soutenir l’armée du midi, d’avoir l’œil sur Badajoz et de couvrir Madrid; et pour cela, il faut qu’un corps assez nombreux occupe la vallée du Tage; mais ce corps ne pourra subsister et ne pourra préparer des ressources pour d’autres troupes qui s’y rendraient pour le soutenir, s’il n’a pas un territoire productif, et ce territoire, quel autre peut-il être que l’arrondissement de l’armée du centre? Quelle ville peut offrir des ressources et des moyens dans la vallée du Tage si ce n’est Madrid? Cependant aujourd’hui l’armée de Portugal ne possède sur le nord du Tage, qu’un désert qui ne lui offre aucune espèce de moyens, ni pour les hommes ni pour les chevaux, et elle ne rencontre de la part des autorités de Madrid, que haine, qu’animosité. L’armée du centre, qui n’est rien, possède à elle seule un territoire plus fertile, plus étendu que celui qui est accordé pour toute l’armée de Portugal; cette vallée ne peut s’exploiter faute de troupes, et tout le monde s’oppose à ce que nous en tirions des ressources. Cependant si les bords du Tage étaient évacués par suite de la disette, personne à Madrid ne voudrait en apprécier la véritable raison, et tout le monde accuserait l’armée de Portugal de découvrir cette ville.
“Il existe, il faut le dire, une haine, une animosité envers les Français, qu’il est impossible d’exprimer, dans le gouvernement espagnol. Il existe un désordre à Madrid qui présente le spectacle le plus révoltant. Si les subsistances employées en de fausses consommations dans cette ville eussent été consacrées à former un magasin de ressources pour l’armée de Portugal, les troupes qui sont sur le Tage seraient dans l’abondance et pourvues pour long-temps; on consomme 22 mille rations par jour à Madrid, et il n’y a pas 3,000 hommes: c’est qu’on donne et laisse prendre à tout le monde, excepté à ceux qui servent. Mais bien plus, je le répete, c’est un crime que d’aller prendre ce que l’armée du centre ne peut elle-même ramasser. Il est vrai qu’il parait assez conséquent que ceux qui, depuis deux ans, trompent le roi, habillent et arment chaque jour des soldats qui, au bout de deux jours, vont se joindre à nos ennemis, et semblent en vérité avoir ainsi consacré un mode régulier decrutement des bandes que nous avons sur les bras, s’occupent de leur réserver des moyens de subsistances à nos dépens.
“La seule communication carrossable entre la gauche et le reste de l’armée de Portugal est par la province de Ségovie, et le mouvement des troupes et des convois ne peut avoir lieu avec facilité, parceque, quoique ce pays soit excellent et plein de ressources, les autorités de l’armée du centre refusent de prendre aucune disposition pour assurer leurs subsistances.
“Si l’armée de Portugal peut être affranchie du devoir de sécourir le midi, de couvrir Madrid, elle peut se concentrer dans la Vieille-Castille, et elle s’en trouvera bien; alors tout lui devient facile; mais si elle doit au contraire remplir cette double tâche, elle ne le peut qu’en occupant la vallée du Tage, et dans cette vallée elle ne peut avoir les ressources nécessaires pour y vivre, pour y manœuvrer, pour y préparer des moyens suffisans pour toutes les troupes qu’il faudra y envoyer, qu’en possédant tout l’arrondissement de l’armée du centre et Madrid. Ce territoire doit conserver les troupes qui l’occupent à présent, afin qu’en marchant à l’ennemi, l’armée ne soit obligée de laisser personne en arrière mais qu’au contraire elle en tire quelque secours pour sa communication. Elle a besoin surtout d’être délivrée des obstacles que fait naître sans cesse un gouvernement veritablement ennemi des armes françaises; quelles que soient les bonnes intentions du roi, il parait qu’il ne peut rien contre l’intérêt et les passions de ceux qui l’environnent; il semble également que jusqu’à présent il n’a rien pu contre les désordres qui out lieu à Madrid, contre l’anarchie qui règne à l’armée du centre. Il peut y avoir de grandes raisons en politique pour que le roi réside à Madrid, mais il y a mille raisons positives et de sûreté pour les armes françaises, qui sembleraient devoir lui faire choisir un autre séjour. Et en effet, ou le roi est général et commandant des armées, et dans ce cas il doit être au milieu des troupes, voir leurs besoins, pourvoir à tout, et être responsable; ou il est étranger à toutes les opérations, et alors, autant pour sa tranquillité personnelle que pour laisser plus de liberté dans les opérations, il doit s’éloigner du pays qui en est le théâtre et des lieux qui servent de points d’appui aux mouvemens de l’armée.
“La guerre d’Espagne est difficile dans son essence, mais cette difficulté est augmentée de beaucoup par la division des commandemens et par le grande dimunition des troupes que cette division rend encore plus funeste. Si cette division a déjà fait tant de mal, lorsque l’empereur, étant à Paris, s’occupant sans cesse de ses armées de la péninsule, pouvait en partie remédier à tout, on doit fremir du résultat infallible de ce système, suivi avec diminution de moyens, lorsque l’empereur s’eloigne de trois cents lieues.
“Monseigneur, je vous ai exposé toutes les raisons qui me semblent démontrer jusqu’à l’évidence la nécessité de réunir sous la même autorité toutes les troupes et tout le pays, depuis Bayonne jusques et y compris Madrid et la Manche; en cela, je n’ai été guidé que par mon amour ardent pour la gloire de nos armes et par ma conscience. Si l’empereur ne trouvait pas convenable d’adopter ce système j’ose le supplier de me donner un successeur dans le commandement qu’il m’avait confié. J’ai la confiance et le sentiment de pouvoir faire autant qu’un autre, mais tout restant dans la situation actuelle la charge est au-dessus de mes forces. De quelques difficultés que soit le commandement général, quelqu’imposante que soit la responsabilité qui l’accompagne, elles me paraissent beaucoup moindres que celles que ma position entraine en ce moment.
“Quelque flatteur que soit un grand commandement, il n’a de prix à mes yeux que lorsqu’il est accompagné des moyens de bien-faire: lorsque ceux-ci me sont enlevés, alors tout me paraît préférable, et mon ambition se réduit à servir en soldat. Je donnerai ma vie sans regret, mais je ne puis rester dans la cruelle position de n’avoir pour résultat de mes efforts et de mes soins de tous les momens, que la triste perspective d’attacher mon nom à des événemens facheux et peu dignes de la gloire de nos armes.
“(Signé) LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE.”
_Joseph to Napoleon._
_Madrid, May 18, 1812._
SIRE,—Il y a aujourd’hui un mois et demi que j’ai reçu la lettre du prince de Neufchatel en dâte du 16 Mars dernier, qui m’annonce que votre majesté impériale et royale me confiait le commandement de ses armées en Espagne, et me prévenait que les généraux-en-chef des armées du Nord, de Portugal, du midi, et de l’Arragon recevaient les ordres convenables.
Depuis cette époque il m’a été impossible de remplir les intentions de V. M. impériale et royale. Le général-en-chef de l’armée du nord s’est refusé à m’envoyer aucune rapport disant, et écrivant qu’il n’avait aucun ordre à cet égard. M. le maréchal commandant en chef l’armée du midi n’a encore répondu à aucune des lettres que je lui ai écrites ou fait écrire depuis cette époque. M. le maréchal commandant-en-chef l’armée d’Arragon ne m’envoye aucune rapport, et reste entièrement isolé de moi. M. le maréchal commandant-en-chef l’armée de Portugal m’a fait beaucoup de demandes auxquelles il savait parfaitement que je ne pouvais satisfaire, comme celles des troupes de l’armée du nord, des vivres, &c. Sa conduite est tellement indécente qu’elle n’est pas concevable. V. M. I. et R. pourra en juger par mes dépêches au prince de Neufchatel.————Sire, en acceptant le commandement des armées françaises à l’époque ou je l’ai reçu, j’ai cru remplir un devoir que tous les liens qui m’attachent à V. M. I. et R. et à la France m’imposaient parceque j’ai pensé pouvoir être utile, mais j’étais persuadé que V. M. I. et R. me confiant un dépôt si précieux les généraux-en-chef s’empresseraient d’obéir à la volonté de V. M. Il n’en est pas ainsi, je m’adresse donc à elle pour qu’elle veuille bien écrire ou faire écrire aux généraux-en-chef qu’elle est sa volonté pour qu’elle leur fasse déclarer que leur désobeissance à mes ordres les mettrait dans le cas d’être renvoyés en France où ils trouveraient un juge juste mais sévère dans V. M. I. et R. Si V. majesté ne trouve pas le moyen de persuader à ces messieurs que sa volonté est que je sois obéi, je la supplie de considérer que le role auquel je suis exposé est indigne de mon caractère et du nom de V. M. Si la guerre du nord a lieu, je ne puis être utile ici qu’autant que je suis obéi, et je ne puis être obéi qu’autant que ces messieurs sauront que j’ai le droit de les remplacer; je ne puis infliger, moi, d’autre punition que celle là à un général-en-chef. Si je ne suis pas obéi, et que V. M. aille au nord, l’Espagne sera évacué honteusement par les troupes impériales, et le nom que je porte aura présidé inutilement à cette époque désastreuse.
Le mal est grand, mais il n’est au-dessus ni de mon devouement ni de mon courage. C’est à votre majesté à les rendre efficaces par la force dont il est indispensable qu’elle m’entoure; le salut des armées impériales et de l’Espagne independent.
* * * * *
No. VI.
TARIFA.
[The anonymous extracts are from the memoirs and letters of different
officers engaged in the siege. The Roman characters mark
different sources of information.]
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History of the war in the Peninsula and in the south of France from the year 1807 to the year 1814, vol. 4Chapter L: Section 2
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