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Chapter I: Achille De Harlay (2)

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Le samedi matin 13 février, ils le pressèrent de s’en aller à Marly, pour lui épargner l’horreur du bruit qu’il pouvoit entendre sur sa tête, où la Dauphine étoit morte. Il sortit à sept heures du matin, par une porte de derrière de son appartement, où il se jeta dans une chaise bleue qui le porta à son carrosse. Il trouva, en entrant dans l’une et dans l’autre, quelques courtisans plus indiscrets encore qu’éveillés, qui lui firent leur révérence, et qu’il reçut avec un air de politesse. Ces trois menins[222] vinrent dans son carrosse avec lui. Il descendit à la chapelle, entendit la messe, d’où il se fit porter en chaise à une fenêtre de son appartement, par où il entra. Mme de Maintenon y vint aussitôt: on peut juger quelle fut l’angoisse de cette entrevue; elle ne put y tenir longtemps, et s’en retourna. Il lui fallut essuyer princes et princesses, qui par discrétion n’y furent que des moments, même Mme la duchesse de Berry et Mme de Saint-Simon avec elle, vers qui le Dauphin se tourna avec un air expressif de leur commune douleur. Il demeura quelque temps seul avec M. le duc de Berry. Le réveil du Roi approchant, ses trois menins entrèrent, et j’hasardai d’entrer avec eux. Il me montra qu’il s’en apercevoit, avec un air de douceur et d’affection qui me pénétra; mais je fus épouvanté de son regard, également contraint, fixe, avec quelque chose de farouche, du changement de son visage, et des marques plus livides que rougeâtres que j’y remarquai en assez grand nombre et assez larges, et dont ce qui étoit dans la chambre s’aperçut comme moi. Il étoit debout, et peu d’instants après on le vint avertir que le Roi étoit éveillé. Les larmes, qu’il retenoit, lui rouloient dans les yeux. A cette nouvelle il se tourna sans rien dire, et demeura. Il n’y avoit que ses trois menins et moi, et du Chesne[223]; les menins lui proposèrent une fois ou deux d’aller chez le Roi: il ne remua ni ne répondit. Je m’approchai, et je lui fis signe d’aller, puis je lui proposai à voix basse. Voyant qu’il demeuroit et se taisoit, j’osai lui prendre le bras, lui représenter que tôt ou tard il falloit bien qu’il vît le Roi, qu’il l’attendoit, et sûrement avec desir de le voir et de l’embrasser, qu’il y avoit plus de grâce à ne pas différer; et en le pressant de la sorte, je pris la liberté de le pousser doucement. Il me jeta un regard à percer l’âme, et partit. Je le suivis quelques pas, et m’ôtai de là pour prendre haleine. Je ne l’ai pas vu depuis. Plaise à la miséricorde de Dieu que je le voie éternellement où sa bonté sans doute l’a mis[224]!

[222] Cheverny, D’O, and Gamaches.

[223] First valet to the Duke.

[224] Ed. Chéruel, IX. 195 ff.; ed. Boislisle, XXII. 279 ff.

The disquieting symptoms which Saint-Simon had noticed in the
Duc de Bourgogne rapidly developed into an attack of measles,
which proved fatal on February 18, six days after the death of
his wife.

Ce prince, héritier nécessaire, puis présomptif, de la couronne, naquit terrible, et sa première jeunesse fit trembler. Dur et colère jusqu’aux derniers emportements, et jusque contre les choses inanimées; impétueux avec fureur, incapable de souffrir la moindre résistance, même des heures et des éléments, sans entrer en des fougues à faire craindre que tout ne se rompît dans son corps; opiniâtre à l’excès; passionné pour toute espèce de volupté, et des femmes, et ce qui est rare à la fois, avec un autre penchant tout aussi fort. Il n’aimoit pas moins le vin, la bonne chère, la chasse avec fureur, la musique avec une sorte de ravissement, et le jeu encore, où il ne pouvoit supporter d’être vaincu, et où le danger avec lui étoit extrême. Enfin livré à toutes les passions et transporté de tous les plaisirs; souvent farouche, naturellement porté à la cruauté; barbare en railleries et à produire les ridicules avec une justesse qui assommoit. De la hauteur des cieux il ne regardoit les hommes que comme des atomes avec qui il n’avoit aucune ressemblance quels qu’ils fussent. A peine Messieurs ses frères lui paroissoient-ils intermédiaires entre lui et le genre humain, quoique on [eût] toujours affecté de les élever tous trois ensemble dans une égalité parfaite. L’esprit, la pénétration brilloient en lui de toutes parts: jusque dans ses furies ses réponses étonnoient; ses raisonnements tendoient toujours au juste et au profond, même dans ses emportements. Il se jouoit des connoissances les plus abstraites. L’étendue et la vivacité de son esprit étoient prodigieuses, et l’empêchoient de s’appliquer à une seule chose à la fois, jusqu’à l’en rendre incapable. La nécessité de le laisser dessiner en étudiant, à quoi il avoit beaucoup de goût et d’adresse, et sans quoi son étude étoit infructueuse, a peut-être beaucoup nui à sa taille.

Il étoit plutôt petit que grand, le visage long et brun, le haut parfait, avec les plus beaux yeux du monde, un regard vif, touchant, frappant, admirable, assez ordinairement doux, toujours perçant, et une physionomie agréable, haute, fine, spirituelle jusqu’à inspirer de l’esprit; le bas du visage assez pointu, et le nez long, élevé, mais point beau, n’alloit pas si bien; des cheveux châtains si crépus et en telle quantité qu’ils bouffoient à l’excès; les lèvres et la bouche agréables quand il ne parloit point, mais quoique ses dents ne fussent pas vilaines, le râtelier supérieur s’avançoit trop, et emboîtoit presque celui de dessous, ce qui, en parlant et en riant, faisoit un effet désagréable. Il avoit les plus belles jambes et les plus beaux pieds qu’après le Roi j’aie jamais vues à personne, mais trop longues, aussi bien que ses cuisses, pour la proportion de son corps. Il sortit droit d’entre les mains des femmes. On s’aperçut de bonne heure que sa taille commençoit à tourner; on employa aussitôt et longtemps le collier et la croix de fer, qu’il portoit tant qu’il étoit dans son appartement, même devant le monde, et on n’oublia aucun des jeux et des exercices propres à le redresser. La nature demeura la plus forte: il devint bossu, mais si particulièrement d’une épaule qu’il en fut enfin boiteux, non qu’il n’eût les cuisses et les jambes parfaitement égales, mais parce qu’à mesure que cette épaule grossit, il n’y eut plus, des deux hanches jusqu’aux deux pieds, la même distance, et au lieu d’être à plomb, il pencha d’un côté. Il n’en marchoit ni moins aisément, ni moins longtemps, ni moins vite, ni moins volontiers, et il n’en aima pas moins la promenade à pied, et à monter à cheval, quoique il y fût très mal. Ce qui doit surprendre, c’est qu’avec des yeux, tant d’esprit si élevé, et parvenu à la vertu la plus extraordinaire et à la plus éminente et la plus solide piété, ce prince ne se vit jamais tel qu’il étoit pour sa taille, ou ne s’y accoutuma jamais: c’étoit une foiblesse qui mettoit en garde contre les distractions et les indiscrétions, et qui donnoit de la peine à ceux de ses gens qui, dans son habillement et dans l’arrangement de ses cheveux, masquoient ce défaut naturel le plus qu’il leur étoit possible, mais bien en garde de lui laisser sentir qu’ils aperçussent ce qui étoit si visible. Il en faut conclure qu’il n’est pas donné à l’homme d’être ici-bas exactement parfait.

Tant d’esprit, et une telle sorte d’esprit, joint à une telle vivacité, à une telle sensibilité, à de telles passions, et toutes si ardentes, n’étoit pas d’une éducation facile. Le duc de Beauvillier, qui en sentoit également les difficultés et les conséquences, s’y surpassa lui-même par son application, sa patience, la variété des remèdes. Peu aidé par les sous-gouverneurs, il se secourut de tout ce qu’il trouva sous sa main. Fénelon, Fleury[225], sous-précepteur, qui a donné une si belle _Histoire de l’Église_, quelques gentilshommes de la manche, Moreau, premier valet de chambre, fort au-dessus de son état sans se méconnoître, quelques rares valets de l’intérieur, le duc de Chevreuse seul du dehors, tous mis en œuvre, et tous en même esprit, travaillèrent chacun sous la direction du gouverneur, dont l’art, déployé dans un récit, feroit un juste ouvrage, également curieux et instructif. Mais Dieu, qui est le maître des cœurs, et dont le divin esprit souffle où il veut, fit de ce prince un ouvrage de sa droite, et, entre dix-huit et vingt ans il accomplit son œuvre. De cet abîme sortit un prince affable, doux, humain, modéré, patient, modeste, pénitent, et, autant et quelquefois au delà de ce que son état pouvoit comporter, humble et austère pour soi. Tout appliqué à ses devoirs, et les comprenant immenses, il ne pensa plus qu’à allier les devoirs de fils et de sujet avec ceux auxquels il se voyoit destiné. La brèveté des jours faisoit toute sa douleur. Il mit toute sa force et sa consolation dans la prière, et ses préservatifs en de pieuses lectures. Son goût pour les sciences abstraites, sa facilité à les pénétrer lui déroba d’abord un temps qu’il reconnut bientôt devoir à l’instruction des choses de son état, et à la bienséance d’un rang destiné à régner, et à tenir en attendant une cour.

[225] The Abbé Claude Fleury (1640-1723) was _sous-précepteur_
to the Dauphin under Bossuet, and to the Duc de Bourgogne under
Fénelon. The first volume of his great _Histoire ecclésiastique_
appeared in 1691, and in 1696 he succeeded La Bruyère in the
_Académie Française_.

L’apprentissage de la dévotion et l’appréhension de sa foiblesse pour les plaisirs le rendirent d’abord sauvage. La vigilance sur lui-même, à qui il ne passoit rien, et à qui il croyoit devoir ne rien passer, le renferma dans son cabinet, comme dans un asile impénétrable aux occasions. Que le monde est étrange! il l’eût abhorré dans son premier état, et il fut tenté de mépriser le second. Le prince le sentit; il le supporta; il attacha avec joie cette sorte d’opprobre à la croix de son Sauveur pour se confondre soi-même dans l’amer souvenir de son orgueil passé. Ce qui lui fut de plus pénible, il le trouva dans les traits appesantis de sa plus intime famille. Le Roi, avec sa dévotion et sa régularité d’écorce, vit bientôt avec un secret dépit un prince de cet âge censurer, sans le vouloir, sa vie par la sienne, se refuser un bureau neuf pour donner aux pauvres le prix qui y étoit destiné, et le remercier modestement d’une dorure nouvelle dont on vouloit rajeunir son petit appartement. On a vu combien il fut piqué de son refus trop obstiné de se trouver à un bal de Marly le jour des Rois; véritablement ce fut la faute d’un novice; il devoit ce respect, tranchons le mot, cette charitable condescendance, au Roi son grand-père, de ne l’irriter pas par cet étrange contraste; mais au fond et en soi action bien grande, qui l’exposoit à toutes les suites du dégoût de soi qu’il donnoit au Roi, et aux propos d’une cour dont ce roi étoit l’idole, et qui tournoit en ridicule une telle singularité.

Cette grande et sainte maxime, que les rois sont faits pour leurs peuples, et non les peuples pour les rois ni aux rois, étoit si avant imprimée en son âme qu’elle lui avoit rendu le luxe et la guerre odieuse. C’est ce qui le faisoit quelquefois expliquer trop vivement sur la dernière, emporté par une vérité trop dure pour les oreilles du monde, qui a fait quelquefois dire sinistrement qu’il n’aimoit pas la guerre. Sa justice étoit munie de ce bandeau impénétrable qui en fait toute la sûreté. Il se donnoit la peine d’étudier les affaires qui se présentoient à juger devant le Roi aux conseils de finance et des dépêches, et si elles étoient grandes, il y travailloit avec les gens du métier, dont il puisoit des connoissances sans se rendre esclave de leurs opinions. Il communioit au moins tous les quinze jours, avec un recueillement et un abaissement qui frappoit, toujours en collier de l’ordre et en rabat et manteau court. Il voyoit son confesseur jésuite une ou deux fois la semaine, et quelquefois fort longtemps, ce qu’il abrégea beaucoup dans la suite, quoique il approchât plus souvent de la communion.

Sa conversation étoit aimable, tant qu’il pouvoit solide, et par goût; toujours mesurée à ceux avec qui il parloit. Il se délassoit volontiers à la promenade: c’étoit là où elles paroissoient le plus[226]. S’il s’y trouvoit quelqu’un avec qui il pût parler de sciences, c’étoit son plaisir, mais plaisir modeste, et seulement pour s’amuser et s’instruire, en dissertant quelque peu et en écoutant davantage. Mais ce qu’il y cherchoit le plus, c’étoit l’utile, des gens à faire parler sur la guerre et les places, sur la marine et le commerce, sur les pays et les cours étrangères, quelquefois sur des faits particuliers, mais publics, et sur des points d’histoire ou des guerres passées depuis longtemps. Ces promenades, qui l’instruisoient beaucoup, lui concilioient les esprits, les cœurs, l’admiration, les plus grandes espérances. Il avoit mis à la place des spectacles, qu’il s’étoit retranchés depuis fort longtemps, un petit jeu où les plus médiocres bourses pouvoient atteindre, pour pouvoir varier et partager l’honneur de jouer avec lui, et se rendre cependant visible à tout le monde. Il fut toujours sensible au plaisir de la table et de la chasse: il se laissoit aller à la dernière avec moins de scrupule, mais il craignoit son foible pour l’autre, et il y étoit d’excellente compagnie quand il s’y laissoit aller.

[226] This is the text of the manuscript.

Il connoissoit le Roi parfaitement; il le respectoit, et sur la fin il l’aimoit en fils, et lui faisoit une cour attentive de sujet, mais qui sentoit quel il étoit. Il cultivoit Mme de Maintenon avec les égards que leur situation demandoit. Tant que Monseigneur vécut, il lui rendoit tout ce qu’il devoit avec soin; on y sentoit la contrainte, encore plus avec Mlle Choin, et le malaise avec tout cet intérieur de Meudon. On en a tant expliqué les causes, qu’on n’y reviendra pas ici. Le prince admiroit, autant pour le moins que tout le monde, que Monseigneur, qui, tout matériel qu’il étoit, avoit beaucoup de gloire, n’avoit jamais pu s’accoutumer à Mme de Maintenon, ne la voyoit que par bienséance, et le moins encore qu’il pouvoit, et toutefois avoit aussi en Mlle Choin sa Maintenon autant que le Roi avoit la sienne, et ne lui asservissoit pas moins ses enfants que le Roi les siens à Mme de Maintenon. Il aimoit les princes ses frères avec tendresse, et son épouse avec la plus grande passion. La douleur de sa perte pénétra ses plus intimes moëlles. La piété y surnagea par les plus prodigieux efforts. Le sacrifice fut entier; mais il fut sanglant. Dans cette terrible affliction, rien de bas, rien de petit, rien d’indécent. On voyoit un homme hors de soi, qui s’extorquoit une surface unie, et qui y succomboit. Les jours en furent tôt abrégés. Il fut le même dans sa maladie: il ne crut point en relever; il en raisonnoit avec ses médecins dans cette opinion; il ne cacha pas sur quoi elle étoit fondée; on l’a dit il n’y a pas longtemps, et tout ce qu’il sentit depuis le premier jour jusqu’au dernier l’y confirma de plus en plus. Quelle épouvantable conviction de la fin de son épouse et de la sienne! Mais, grand Dieu! quel spectacle vous donnâtes en lui, et que n’est-il permis encore d’en révéler des parties également secrètes, et si sublimes qu’il n’y a que vous qui les puissiez donner et en connoître tout le prix! quelle imitation de Jésus-Christ sur la croix! on ne dit pas seulement à l’égard de la mort et des souffrances, elle s’éleva bien au-dessus. Quelles tendres, mais tranquilles vues! Quel surcroît de détachement! Quels vifs élans d’actions de grâces d’être préservé du sceptre et du compte qu’il en faut rendre! Quelle soumission, et combien parfaite! Quel ardent amour de Dieu! Quel perçant regard sur son néant et ses péchés! Quelle magnifique idée de l’infinie miséricorde! Quelle religieuse et humble crainte! Quelle tempérée confiance! Quelle sage paix! Quelles lectures! Quelles prières continuelles! Quel ardent desir des derniers sacrements! Quel profond recueillement! Quelle invincible patience! Quelle douceur! Quelle constante bonté pour tout ce qui l’approchoit! Quelle charité pure qui le pressoit d’aller à Dieu! La France tomba enfin sous ce dernier châtiment; Dieu lui montra un prince qu’elle ne méritoit pas. La terre n’en étoit pas digne; il étoit mûr déjà pour la bienheureuse éternité[227].

[227] Ed. Chéruel, IX. 209 ff.; ed. Boislisle, XXII. 305 ff.
Sainte-Beuve (_Caus. du Lundi_, X. 42 ff.) notes that Saint-Simon
gives one a more favourable impression of the Duc de Bourgogne
than we get from Fénelon’s letters.

9. CARDINAL D’ESTRÉES

CÉSAR, Cardinal d’ESTRÉES (1627-1717), was the third son of
François-Annibal Maréchal-Duc d’Estrées, a distinguished
soldier and diplomatist, who died in 1670 at the age of
ninety-seven, and nephew of the celebrated Gabrielle d’Estrées.
His brother, Jean, who lived to be eighty-three, and his
nephew, Victor-Marie, who died at seventy-seven, were both
Marshals of France. The Cardinal, though he never published a
line, was elected to the _Académie française_ at the age of
twenty-eight.

Le cardinal d’Estrées mourut à Paris, dans son abbaye de Saint-Germain-des-Prés, à quatre-vingt-sept ans presque accomplis, ayant toujours joui d’une santé parfaite de corps et d’esprit, jusqu’à cette maladie qui fut fort courte, et qui lui laissa sa tête entière jusqu’à la fin. Il est juste et curieux de s’arrêter un peu sur un personnage toute sa vie considérable, et qui à sa mort étoit cardinal-évêque d’Albano, abbé de Longpont, du Mont-Saint-Éloi, de Saint-Nicolas-aux-Bois, de la Staffarde en Piémont, où Catinat[228] gagna une célèbre bataille avant d’être maréchal de France, de Saint-Claude en Franche-Comté, dont l’abbé d’Estrées son neveu étoit coadjuteur, et dont on a fait un évêché depuis quelques années, d’Anchin en Flandres, et de Saint-Germain-des-Prés dans Paris. Il étoit aussi commandeur de l’Ordre[229], de la promotion de 1688.

[228] Nicolas de Catinat commanded with success the French army
in Piedmont in the campaigns of 1690-1696 against Victor-Amédée
of Savoy. His most important victory was gained at Staffarde in
1690. He was created a Marshal in the following year. In the War
of the Spanish Succession he was less successful. In a short
portrait (IX. 188-189) Saint-Simon does full justice to his
character, “to his wisdom, his modesty, his disinterestedness,
his great ability as a commander,” and he compares him in his
simplicity, his frugality, his contempt for the world, his peace
of soul, to the great Roman generals who after their well-merited
triumphs returned to their plough, faithful lovers of their
country, which they had served so well, and heedless of its
ingratitude.

[229] The order of the Saint-Esprit.

Né en 1627, il avoit vécu quarante ans avec son père, et su profiter de ses leçons et de sa considération. La liaison la plus intime fut toute sa vie constante entre ses neveux et petits-neveux de Vendôme et lui, dont il fut le conseil toute sa vie, et le cardinal y participa dès sa jeunesse. C’étoit l’homme du monde le mieux et le plus noblement fait de corps et d’âme, d’esprit et de visage, qu’on voyoit avoir été beau en jeunesse, et qui étoit vénérable en vieillesse, l’air prévenant mais majestueux, de grande taille, des cheveux presque blancs, une physionomie qui montroit beaucoup d’esprit, et qui tenoit parole, un esprit supérieur et un bel esprit, une érudition rare, vaste, profonde, exacte, nette, précise, beaucoup de vraie et de sage théologie, attachement constant aux libertés de l’Église gallicane et aux maximes du royaume, une éloquence naturelle, beaucoup de grâce et de facilité à s’énoncer, nulle envie d’en abuser, ni de montrer de l’esprit et du savoir, extrêmement noble, désintéressé, magnifique, libéral, beaucoup d’honneur et de probité, grande sagacité, grande pénétration, bon et juste discernement, souvent trop de feu en traitant les affaires. Il avoit été galant dans sa jeunesse, et il l’étoit demeuré sans blesser aucune bienséance. Parmi un courant d’affaires, la plupart de sa vie continuelles, réglé en tout, aumônier, et très homme de bien. C’étoit l’homme du monde de la meilleure compagnie, la plus instructive, la plus agréable, et dont la mémoire toujours présente n’avoit jamais rien oublié ni confondu de tout ce qu’il avoit su, vu et lu; toujours gai, égal, et sans la moindre humeur, mais souvent singulièrement distrait; qui aimoit à faire essentiellement plaisir, à servir, à obliger, qui s’y présentoit aisément, et qui ne s’en prévaloit jamais. Il savoit haïr aussi et le faire sentir: mais il savoit encore mieux aimer. C’étoit un homme très généreux: il étoit aussi fort courtisan et fort attentif aux ministres et à la faveur, mais avec dignité, un désinvolte qui lui étoit naturel, et incapable de rien de ce qu’il ne croyoit pas devoir faire. Jamais les jésuites ne purent l’entamer sur rien, ni le Roi sur eux, ni sur ce qu’on lui faisoit passer pour jansénisme, ni en dernier lieu, comme on l’a vu sur la constitution, ni de l’empêcher d’agir, et même de parler sur toutes ces matières avec la plus grande liberté, sans que sa considération en ait baissé auprès du Roi.

Tant de grandes et d’aimables qualités le firent généralement aimer et respecter; sa science, son esprit, sa fermeté, sa liberté, le perçant de ses expressions quand il lui plaisoit, une plaisanterie fine et quelquefois poignante, un tour charmant, le faisoient craindre et ménager, et cela jusqu’à sa mort, par ceux qui étoient devenus la terreur de tout le monde. Avec beaucoup de politesse mais distinguée, il savoit se sentir; il étoit quelquefois haut, quelquefois colère; ce n’étoit pas un homme qu’il fît bon tâtonner sur rien. Ce tout ensemble faisoit un homme extrêmement aimable et sûr, et lui donna toujours un grand nombre d’amis.

Il fut évêque-duc de Laon à vingt-cinq ans, sacré à vingt-sept, et brilla fort cinq ans après en l’assemblée du clergé de 1660. Il eut la principale part à finir l’affaire fameuse des quatre évêques par ce qu’on a nommé la paix de Clément IX[230].

[230] Four bishops, of whom the chief was Nicolas Pavillon,
the devout Bishop of Alet, had formally protested against the
persecution of the nuns of Port-Royal in order to force them to
sign the “formulary” declaring that the _Augustinus_ had been
rightly condemned. At last in 1668 they were induced to make an
ambiguous submission, with which Clement IX declared himself
satisfied. A medal was struck to celebrate the “Peace of the
Church,” but the peace was a sham one, as the Jesuits well knew.

Il fut cardinal de Clément X en 1671, mais _in petto_, déclaré enfin l’année suivante, protecteur des affaires de Portugal, et se trouva en 1676 au conclave où Innocent XI fut élu; six mois après il fut à Munich pour le mariage de Monseigneur. Il se démit en 1681 en faveur de son neveu, fils du duc d’Estrées, de son évêché; et, tout cardinal qu’il étoit depuis dix ans, il demanda et obtint un brevet de conservation du rang et honneurs de duc et pair.

Devenu abbé de Saint-Germain-des-Prés, il vécut avec ses religieux comme un père, et tous les soirs il avoit deux, trois ou quatre moines savants qui venoient l’entretenir de leurs ouvrages jusqu’à son coucher, qui avouoient qu’ils apprenoient beaucoup de lui[231].

[231] Mabillon and Montfaucon, perhaps the two most learned of
the Bénédictines of St Maur, were both at Saint-Germain-des-Prés
when the Cardinal was abbot.

Il ne pouvoit ouïr parler de ses affaires domestiques. Pressé et tourmenté par son intendant et son maître d’hôtel de voir enfin ses comptes, qu’il n’avoit point vus depuis grand nombre d’années, il leur donna un jour. Ils exigèrent qu’il fermeroit sa porte pour n’être pas interrompus; il y consentit avec peine, puis se ravisa, et leur dit que, pour le cardinal Bonsy[232] au moins, qui étoit à Paris, son ami et son confrère, il ne pouvoit s’empêcher de le voir, mais que ce seroit merveilles si ce seul homme, qu’il ne pouvoit refuser, venoit précisément ce jour-là. Tout de suite il envoya un domestique affidé au cardinal Bonsy, le prier avec instance de venir chez lui un tel jour entre trois et quatre heures, qu’il le conjuroit de n’y pas manquer, et qu’il lui en diroit la raison, mais, sur toutes choses, qu’il parût venir de lui-même. Il fit monter son suisse dès le matin du jour donné, à qui il défendit de laisser entrer qui que ce fût de toute l’après-dînée, excepté le seul cardinal Bonsy, qui sûrement ne viendrait pas; mais, s’il s’en avisoit, de ne le pas renvoyer. Ses gens, ravis d’avoir à le tenir toute la journée sur ses affaires sans y être interrompus, arrivent sur les trois heures; le cardinal laisse sa famille et le peu de gens qui pour ce jour-là avoient dîné chez lui, et passe dans un cabinet où ses gens d’affaires étalèrent leurs papiers. Il leur disoit mille choses ineptes sur sa dépense, où il n’entendoit rien, et regardoit sans cesse vers la fenêtre, sans en faire semblant, soupirant en secret après une prompte délivrance. Un peu avant quatre heures, arrive un carrosse dans la cour; ses gens d’affaires se fâchent contre le suisse, et crient qu’il n’y aura donc pas moyen de travailler. Le cardinal ravi s’excuse sur les ordres qu’il a donnés. “Vous verrez, ajouta-t-il, que ce sera ce cardinal Bonsy, le seul homme que j’aie excepté, et qui tout juste s’avise de venir aujourd’hui.” Tout aussitôt on le lui annonce; lui à hausser les épaules, mais à faire ôter les papiers et la table, et les gens d’affaires à s’en aller en pestant. Dès qu’il fut seul avec Bonsy, il lui conta pourquoi il lui avoit demandé cette visite, et à en bien rire tous deux. Oncques depuis ses gens d’affaires ne l’y rattrapèrent, et, de sa vie, n’en voulut ouïr parler.

[232] For a charming portrait of this Cardinal see III. 426-429.
He was Archbishop of Narbonne and grand almoner to the Queen. He
died in 1703. The Marquis de Castries (see above, p. 142) was
his nephew.

Il falloit bien qu’ils fussent honnêtes gens et entendus: sa table étoit tous les jours magnifique, et remplie à Paris et à la cour de la meilleure compagnie; ses équipages l’étoient aussi; il avoit un nombreux domestique, beaucoup de gentilshommes, d’aumôniers, de secrétaires; il donnoit beaucoup aux pauvres, à pleines mains à son frère le maréchal et à ses enfants, qui lors n’étoient pas à leur aise, et il mourut sans devoir un seul écu à qui que ce fût.

Sa mort, à laquelle il se préparoit depuis longtemps, fut ferme, mais édifiante et fort chrétienne; la maladie fut courte, et il n’en avoit jamais eue, la tête entière jusqu’à la fin. Il fut universellement regretté, tendrement de sa famille, de ses amis, dont il avoit beaucoup, des pauvres, de son domestique, et de ses religieux qui sentirent tout ce qu’ils perdoient en lui, et qui trouvèrent bientôt après qu’ils avoient changé un père pour un loup et pour un tyran.

Un mot de lui au Roi dure encore. Il étoit à son dîner, toujours fort distingué du Roi dès qu’il paroissoit devant lui. Le Roi, lui adressant la parole, se plaignit de l’incommodité de n’avoir plus de dents. “Des dents, Sire, reprit le cardinal, eh! qui est-ce qui en a?” Le rare de cette réponse est qu’à son âge il les avoit encore blanches et fort belles, et que sa bouche, fort grande mais agréable, étoit faite de façon qu’il les montrait beaucoup en parlant; aussi le Roi se prit-il à rire de la réponse, et toute l’assistance, et lui-même, qui ne s’en embarrassa point du tout[233].

[233] Ed. Chéruel. X. 344 ff.; ed. Boislisle, XXV. 163 ff.

10. BEAUVILLIER

PAUL, Duc de BEAUVILLIER (1648-1714), who filled the offices of
Governor of the Duc de Bourgogne, Chef du conseil des finances,
and Minister of State, was regarded by Saint-Simon with deep
and reverent affection. He and the Duc de Chevreuse had married
daughters of Colbert, and the close friendship of the two
brothers-in-law and their families is frequently referred to
in Saint-Simon’s memoirs. The well-known intimacy between both
Dukes and Fénelon is charmingly expressed in the latter’s
correspondence.

Il étoit grand, fort maigre, le visage long et coloré, un fort grand nez aquilin, la bouche enfoncée, des yeux d’esprit et perçants, le sourire agréable, l’air fort doux, mais ordinairement fort sérieux et concentré. Il étoit né vif, bouillant, emporté, aimant tous les plaisirs. Beaucoup d’esprit naturel, le sens extrêmement droit, une grande justesse, souvent trop de précision; l’énonciation aisée, agréable, exacte, naturelle, l’appréhension vive, le discernement bon, une sagesse singulière, une prévoyance qui s’étendoit vastement, mais sans s’égarer; une simplicité et une sagacité extrêmes et qui ne se nuisoient point l’une à l’autre; et depuis que Dieu l’eut touché, ce qui arriva de très bonne heure, je crois pouvoir avancer qu’il ne perdit jamais sa présence, d’où on peut juger, éclairé comme il étoit, jusqu’à quel point il porta la piété. Doux, modeste, égal, poli avec distinction, assez prévenant, d’un accès facile et honnête jusqu’aux plus petites gens, ne montrant point sa dévotion, sans la cacher aussi, et n’en incommodant personne, mais veillant toutefois ses domestiques, peut-être de trop près; sincèrement humble, sans préjudice de ce qu’il devoit à ce qu’il étoit, et si détaché de tout, comme on l’a vu sur plusieurs occasions qui ont été racontées, que je ne crois pas que les plus saints moines l’aient été davantage. L’extrême dérangement des affaires de son père lui avoit néanmoins donné une grande attention aux siennes, ce qu’il croyoit un devoir, qui ne l’empêchoit pas d’être vraiment magnifique en tout, parce qu’il estimoit que cela étoit de son état.

Sa charité pour le prochain le resserroit dans des entraves qui le raccourcissoient par la contrainte de ses lèvres, de ses oreilles, de ses pensées, dont on a vu les inconvénients en plusieurs endroits. Le ministère, la politique, la crainte trop grande du Roi, augmentèrent encore cette attention continuelle sur lui-même, d’où naissoit un contraint, un concentré, dirois-je même un pincé, qui éloignoit de lui, et un goût de particulier très resserré, et de solitude qui convenoit peu à ses emplois, qui l’isoloit, qui, excepté ses fonctions, parmi lesquelles je range sa table ouverte le matin, lui faisoit un désert de la cour, et lui laissoit ignorer tout ce qui n’étoit pas les affaires où ses emplois l’engageoient nécessairement. On a vu où cela pensa le précipiter plus d’une fois, sans la moindre altération de la paix de son âme, ni la plus légère tentation de s’élargir là-dessus. Son cœur [étoit] droit, bon, tendre, peu étendu; mais ce qu’il aimoit, il l’aimoit bien, pourvu qu’il pût aussi l’estimer.

Sa crainte du Roi, celle de se commettre, ses précisions, engourdissoient trop son desir sincère de servir ses amis. Il fut tout autre, comme on l’a vu, sur cela comme sur tout le reste, après la mort de Monseigneur, et on ne put douter alors qu’il se plaisoit à servir ses amis en petites et en grandes choses.

Il épousa Mme de Beauvillier en 1671; le triste état des affaires de sa maison, que son père avoit ruinées, les engagea à faire cette alliance de la troisième fille de M. Colbert avec de grands biens. L’aînée avoit épousé quatre ans auparavant le duc de Chevreuse, et huit ans après la dernière fut mariée au duc de Mortemart. Les ducs de Chevreuse[234] et de Beauvillier et leurs femmes se trouvèrent si parfaitement faits l’un pour l’autre, que ce ne fut qu’un cœur, qu’une âme, qu’une même pensée, un même sentiment toute leur vie, une amitié, une considération, une complaisance, une déférence, une confiance réciproque. Elle étoit pareille entre les deux sœurs, et la devint bientôt entre les deux beaux-frères. Vivant tous deux à la cour, attachés par leurs charges, et par la place de dame du palais de leurs femmes, ils se voyoient sans cesse, et mangeoient par semaine l’un chez l’autre, ce qui dura jusqu’à ce que les grands emplois du duc de Beauvillier l’obligèrent à tenir une table publique; ils ne s’en voyoient guère moins, rarement une seule fois par jour tant qu’ils vécurent. Il étoit rare aussi d’être ami de l’un à un certain point sans l’être aussi de l’autre et de leurs épouses.

[234] Charles-Honoré d’Albert, Duc de Luynes et de Chevreuse, was
the grandson of the Constable de Luynes, the minister of Louis
XIII, and the son of the Duc de Luynes who retired to Port-Royal
and was the friend of Pascal. The Dukedom of Chevreuse came from
his grandmother, who after the Constable’s death married the Duc
de Chevreuse, the youngest son of Henri de Guise (_Le Balafré_),
and in the days of the Fronde was conspicuous for her intrigues.
He died in 1712, nearly two years before his brother-in-law. See
IX. 378-387 for a charming portrait.

La piété du duc de Beauvillier, qui commença de fort bonne heure, le sépara assez de ceux de son âge. Étant à l’armée, à une promenade du Roi, dans laquelle il servoit, il marchoit seul un jour un peu en avant; quelqu’un, le remarquant, se prit à dire qu’il faisoit là sa méditation. Le Roi, qui l’entendit, se tourna vers celui qui parloit, et le regardant: “Oui, dit-il, voilà M. de Beauvillier, qui est un des plus sages hommes de la cour et de mon royaume.” Cette subite et courte apologie fit taire et donna fort à penser, en sorte que les gloseurs demeurèrent en respect devant son mérite.

M. de Beauvillier voyoit les choses comme elles étoient: il étoit ennemi des chimères, il pesoit tout avec exactitude, comparoit les partis avec justesse, demeuroit inébranlable dans son choix sur des fondements certains. M. de Chevreuse, avec plus d’esprit, et sans comparaison plus de savoir en tout genre, voyoit tout en blanc et en pleine espérance, jusqu’à ce qui en offrait le moins, n’avoit pas la justesse de l’autre, ni le sens si droit. Son trop de lumières point assez ramassées l’éblouissoit par de faux jours, et sa facilité prodigieuse de concevoir et de raisonner lui ouvroit tant de routes qu’il étoit sujet à l’égarement, sans s’en apercevoir et de la meilleure foi du monde. Ces inconvénients n’étoient jamais en M. de Beauvillier, qui étoit préférable dans un conseil, et M. de Chevreuse dans toutes les académies. Il avoit aussi une élocution plus naturellement diserte, entraînante, et dangereuse aussi, par les grâces qui y naissoient d’elles-mêmes, à entraîner dans le faux à force de chaînons, quand on lui avoit passé une fois ses premières propositions en entier faute d’attention assez vigilante, et de donner par cet entraînement dans un faux qu’à la fin on apercevoit tout entier, mais déjà dans le branle forcé de s’y sentir précipité. Enfin, pour achever ce contraste de deux hommes si unis jusqu’à n’être qu’un, le duc de Chevreuse ne pouvoit se lever ni se coucher; M. de Beauvillier, réglé en tout, se levoit fort matin, et se couchoit de bonne heure, c’est-à-dire qu’il sortoit de table au commencement du fruit, et qu’il étoit couché avant que le souper fût fini[235].

[235] Ed. Chéruel, X. 276 ff.; ed. Boislisle, XXV. 42 ff.

11. FÉNELON

FRANÇOIS DE SALIGNAC DE LA MOTHE-FÉNELON was born in his
ancestral _château_ of Périgord in 1651. He was appointed tutor
to the Duc de Bourgogne in 1689 and Archbishop of Cambrai in
1695. In the following year his championship of Mme Guyon and
the doctrine of Quietism brought him into disgrace with Louis
XIV, and his residence at Cambrai became virtually an exile. He
administered his see with the dignity of a _grand seigneur_,
the capacity of a man of affairs, and the piety of a true
Christian. His death in 1715 was the occasion for the following
portrait, of which the earlier one in vol. VIII. (pp. 419-423)
may be regarded as a first sketch. For a still earlier and a
less favourable one, written when Fénelon was appointed to the
see of Cambrai, see I. 271-275.

Ce prélat étoit un grand homme maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu et l’esprit sortoient comme un torrent, et une physionomie telle que je n’en ai point vu qui y ressemblât, et qui ne se pouvoit oublier, quand on ne l’auroit vu qu’une fois. Elle rassembloit tout, et les contraires ne s’y combattoient pas. Elle avoit de la gravité et de la galanterie, du sérieux et de la gaieté; elle sentoit également le docteur, l’évêque et le grand seigneur; ce qui y surnageoit, ainsi que dans toute sa personne, c’étoit la finesse, l’esprit, les grâces, la décence, et surtout la noblesse. Il falloit effort pour cesser de le regarder. Tous ses portraits sont parlants, sans toutefois avoir pu attraper la justesse de l’harmonie qui frappoit dans l’original, et la délicatesse de chaque caractère que ce visage rassembloit. Ses manières y répondoient dans la même proportion, avec une aisance qui en donnoit aux autres, et cet air et ce bon goût qu’on ne tient que de l’usage de la meilleure compagnie et du grand monde, qui se trouvoit répandu de soi-même dans toutes ses conversations; avec cela une éloquence naturelle, douce, fleurie, une politesse insinuante, mais noble et proportionnée, une élocution facile, nette, agréable, un air de clarté et de netteté pour se faire entendre dans les matières les plus embarrassées et les plus dures; avec cela un homme qui ne vouloit jamais avoir plus d’esprit que ceux à qui il parloit, qui se mettoit à la portée de chacun sans le faire jamais sentir, qui les mettoit à l’aise et qui sembloit enchanter, de façon qu’on ne pouvoit le quitter, ni s’en défendre, ni ne pas chercher à le retrouver. C’est ce talent si rare, et qu’il avoit au dernier degré, qui lui tint tous ses amis si entièrement attachés toute sa vie, malgré sa chute, et qui, dans leur dispersion, les réunissoit pour se parler de lui, pour le regretter, pour le desirer, pour se tenir de plus en plus à lui, comme les Juifs pour Jérusalem, et soupirer après son retour, et l’espérer toujours, comme ce malheureux peuple attend encore et soupire après le Messie. C’est aussi par cette autorité de prophète, qu’il s’étoit acquise sur les siens, qu’il s’étoit accoutumé à une domination qui, dans sa douceur, ne vouloit point de résistance. Aussi n’auroit-il pas longtemps souffert de compagnon s’il fût revenu à la cour et entré dans le Conseil, qui fut toujours son grand but; et une fois ancré et hors des besoins des autres, il eût été bien dangereux non-seulement de lui résister, mais de n’être pas toujours pour lui dans la souplesse et dans l’admiration.

Retiré dans son diocèse, il y vécut avec la piété et l’application d’un pasteur, avec l’art et la magnificence d’un homme qui n’a renoncé à rien, qui se ménage tout le monde et toutes choses[236]. Jamais homme n’a eu plus que lui la passion de plaire, et au valet autant qu’au maître; jamais homme ne l’a portée plus loin, avec une application plus suivie, plus constante, plus universelle; jamais homme n’y a plus entièrement réussi. Cambray est un lieu de grand abord et de grand passage; rien d’égal à la politesse, au discernement, à l’agrément avec lequel il recevoit tout le monde. Dans les premières années on l’évitoit, il ne couroit après personne; peu à peu les charmes de ses manières lui rapprochèrent un certain gros. A la faveur de cette petite multitude, plusieurs de ceux que la crainte avoit écartés, mais qui desiroient aussi de jeter des semences pour d’autres temps, furent bien aises des occasions de passer à Cambray. De l’un à l’autre tous y coururent. A mesure que Mgr le duc de Bourgogne parut figurer, la cour du prélat grossit, et elle en devint une effective aussitôt que son disciple fut devenu Dauphin. Le nombre de gens qu’il avoit accueillis, la quantité de ceux qu’il avoit logés chez lui passants par Cambray, les soins qu’il avoit pris des malades et des blessés qu’en diverses occasions on avoit portés dans sa ville, lui avoient acquis le cœur des troupes. Assidu aux hôpitaux et chez les moindres officiers, attentif aux principaux, en ayant chez lui en nombre et plusieurs mois de suite jusqu’à leur parfait rétablissement, vigilant en vrai pasteur au salut de leurs âmes, avec cette connoissance du monde qui les savoit gagner et qui en engageoit beaucoup à s’adresser à lui-même, et il ne se refusoit pas au moindre des hôpitaux qui vouloit aller à lui, et qu’il suivoit comme s’il n’eût point eu d’autres soins à prendre, il n’étoit pas moins actif au soulagement corporel. Les bouillons, les nourritures, les consolations des dégoûts, souvent encore les remèdes, sortoient en abondance de chez lui, et dans ce grand nombre un ordre et un soin que chaque chose fût du meilleur en sa sorte qui ne se peut comprendre. Il présidoit aux consultations les plus importantes; aussi est-il incroyable jusqu’à quel point il devint l’idole des gens de guerre, et combien son nom retentit jusqu’au milieu de la cour.

[236] See E. de Broglie, _Fénelon à Cambrai_, 1884.

Ses aumônes, ses visites épiscopales réitérées plusieurs fois l’année, et qui lui firent connoître par lui-même à fond toutes les parties de son diocèse, la sagesse et la douceur de son gouvernement, ses prédications fréquentes dans la ville et dans les villages, la facilité de son accès, son humanité avec les petits, sa politesse avec les autres, ses grâces naturelles qui rehaussoient le prix de tout ce qu’il disoit et faisoit, le firent adorer de son peuple, et les prêtres dont il se déclaroit le père et le frère, et qu’il traitoit tous ainsi, le portoient tous dans leurs cœurs. Parmi tant d’art et d’ardeur de plaire, et si générale, rien de bas, de commun, d’affecté, de déplacé, toujours en convenance à l’égard de chacun; chez lui abord facile, expédition prompte et désintéressée; un même esprit, inspiré par le sien, en tous ceux qui travailloient sous lui dans ce grand diocèse; jamais de scandale ni rien de violent contre personne; tout en lui et chez lui dans la plus grande décence. Ses matinées se passoient en affaires du diocèse. Comme il avoit le génie élevé et pénétrant, qu’il y résidoit toujours, qu’il ne se passoit point de jour qu’il ne réglât ce qui se présentoit, c’étoit chaque jour une occupation courte et légère. Il recevoit après qui le vouloit voir, puis alloit dire la messe, et il y étoit prompt; c’étoit toujours dans sa chapelle, hors les jours qu’il officioit, ou que quelque raison particulière l’engageoit à l’aller dire ailleurs. Revenu chez lui, il dînoit avec la compagnie, toujours nombreuse, mangeoit peu et peu solidement, mais demeuroit longtemps à table pour les autres, et les charmoit par l’aisance, la variété, le naturel, la gaieté de sa conversation, sans jamais descendre à rien qui ne fût digne et d’un évêque et d’un grand seigneur; sortant de table il demeuroit peu avec la compagnie. Il l’avoit accoutumée à vivre chez lui sans contrainte, et à n’en pas prendre pour elle. Il entroit dans son cabinet et y travailloit quelques heures, qu’il prolongeoit s’il faisoit mauvais temps et qu’il n’eût rien à faire hors de chez lui.

Au sortir de son cabinet il alloit faire des visites ou se promener à pied hors la ville. Il aimoit fort cet exercice et l’allongeoit volontiers, et, s’il n’y avoit personne de ceux qu’il logeoit, ou quelque personne distinguée, il prenoit quelque grand vicaire et quelque autre ecclésiastique, et s’entretenoit avec eux du diocèse, de matières de piété ou de savoir; souvent il y mêloit des parenthèses agréables. Les soirs, il les passoit avec ce qui logeoit chez lui, soupoit avec les principaux de ces passages d’armées quand il en arrivoit, et alors sa table étoit servie comme le matin. Il mangeoit encore moins qu’à dîner, et se couchoit toujours avant minuit. Quoique sa table fût magnifique et délicate, et que tout chez lui répondît à l’état d’un grand seigneur, il n’y avoit rien néanmoins qui ne sentît l’odeur de l’épiscopat et de la règle la plus exacte, parmi la plus honnête et la plus douce liberté. Lui-même étoit un exemple toujours présent, mais auquel on ne pouvoit atteindre; partout un vrai prélat, partout aussi un grand seigneur, partout encore l’auteur de _Télémaque_. Jamais un mot sur la cour, sur les affaires, quoi que ce soit qui pût être repris, ni qui sentît le moins du monde bassesse, regrets, flatterie; jamais rien qui pût seulement laisser soupçonner ni ce qu’il avoit été, ni ce qu’il pouvoit encore être. Parmi tant de grandes parties, un grand ordre dans ses affaires domestiques, et une grande règle dans son diocèse; mais sans petitesse, sans pédanterie, sans avoir jamais importuné personne d’aucun état sur la doctrine.

Les jansénistes étoient en paix profonde dans le diocèse de Cambray, et il y en avoit grand nombre; ils s’y taisoient, et l’archevêque aussi à leur égard. Il auroit été à desirer pour lui qu’il eût laissé ceux de dehors dans le même repos; mais il tenoit trop intimement aux jésuites, et il espéroit trop d’eux, pour ne leur pas donner ce qui ne troubloit pas le sien. Il étoit aussi trop attentif à son petit troupeau choisi, dont il étoit le cœur, l’âme, la vie et l’oracle, pour ne lui pas donner de temps en temps la pâture de quelques ouvrages qui couroient entre leurs mains avec la dernière avidité, et dont les éloges retentissoient. Il fut rudement réfuté par les jansénistes, et il est vrai de plus que le silence en matière de doctrine auroit convenu à l’auteur si solennellement condamné du livre des _Maximes des saints_[237]; mais l’ambition n’étoit rien moins que morte; les coups qu’il recevoit des réponses des jansénistes lui devenoient de nouveaux mérites auprès de ses amis, et de nouvelles raisons aux jésuites de tout faire et de tout entreprendre pour lui procurer le rang et les places d’autorité dans l’Église et dans l’État. A mesure que les temps orageux s’éloignoient, que ceux de son Dauphin s’approchoient, cette ambition se réveilloit fortement, quoique cachée sous une mesure qui certainement lui devoit coûter. Le célèbre Bossuet, évêque de Meaux, n’étoit plus, ni Godet, évêque de Chartres[238]; la Constitution avoit perdu le cardinal de Noailles[239]; le P. Tellier[240] étoit devenu tout-puissant. Ce confesseur du Roi étoit totalement à lui ainsi que l’élixir du gouvernement des jésuites, et la Société entière faisoit profession de lui être attachée depuis la mort du P. Bourdaloue[241], du P. Gaillard et de quelques autres principaux qui lui étoient opposés, qui en retenoient d’autres, et que la politique des supérieurs laissoit agir, pour ne pas choquer le Roi ni Mme de Maintenon contre tout le corps; mais ces temps étoient passés, et tout ce formidable corps lui étoit enfin réuni. Le Roi, en deux ou trois occasions depuis peu, n’avoit pu s’empêcher de le louer. Il avoit ouvert ses greniers aux troupes dans un temps de cherté et où les munitionnaires étoient à bout, et il s’étoit bien gardé d’en rien recevoir, quoique il en eût tiré de grosses sommes en le vendant à l’ordinaire. On peut juger que ce service ne demeura pas enfoui, et ce fut aussi ce qui fit hasarder pour la première fois de nommer son nom au Roi. Le duc de Chevreuse avoit enfin osé l’aller voir, et le recevoir une autre fois à Chaulnes[242], et on peut juger que ce ne fut pas sans s’être assuré que le Roi le trouvoit bon.

[237] _Les Maximes des saints_ was published in 1697 and was
condemned by the Court of Rome in 1699.

[238] See above, p. 46, n. 88.

[239] See above, p. 45, n. 84.

[240] See above, p. 111, n. 168.

[241] 1704.

[242] The meeting between Chevreuse and Fénelon at Chaulnes,
where the Duke had a _château_, took place in November, 1711. As
the result of their long political conversations Fénelon drew
up a document entitled _Plans de gouvernement concertés avec
le Duc de Chevreuse pour être proposés au Duc de Bourgogne_.
It consisted of mere heads of chapters arranged under seven
sections which Fénelon called _tables_. Hence the name, _Tables
de Chaulnes_, which the document usually bears.

Fénelon, rendu enfin aux plus flatteuses et aux plus hautes espérances, laissa germer cette semence d’elle-même; mais elle ne put venir à maturité. La mort si peu attendue du Dauphin l’accabla, et celle du duc de Chevreuse, qui ne tarda guère après, aigrit cette profonde plaie; la mort du duc de Beauvillier la rendit incurable, et l’atterra. Ils n’étoient qu’un cœur et qu’une âme, et, quoique ils ne se fussent jamais vus depuis l’exil, Fénelon le dirigeoit de Cambray jusque dans les plus petits détails. Malgré sa profonde douleur de la mort du Dauphin, il n’avoit pas laissé d’embrasser une planche dans ce naufrage. L’ambition surnageoit à tout, se prenoit à tout[243]. Son esprit avoit toujours plu à M. le duc d’Orléans. M. de Chevreuse avoit cultivé et entretenu entre eux l’estime et l’amitié, et j’y avois aussi contribué par attachement pour le duc de Beauvillier, qui pouvoit tout sur moi. Après tant de pertes et d’épreuves les plus dures, ce prélat étoit encore homme d’espérances; il ne les avoit pas mal placées. On a vu les mesures que les ducs de Chevreuse et de Beauvillier m’avoient engagé de prendre pour lui auprès de ce prince, et qu’elles avoient réussi de façon que les premières places lui étoient destinées, et que je lui en avois fait passer l’assurance par ces deux ducs dont la piété s’intéressoit si vivement en lui, et qui étoient persuadés que rien ne pouvoit être si utile à l’Église, ni si important à l’État, que de le placer au timon du gouvernement; mais il étoit arrêté qu’il n’auroit que des espérances. On a vu que rien ne le pouvoit rassurer sur moi, et que les ducs de Chevreuse et de Beauvillier me l’avouoient. Je ne sais si cette frayeur s’augmenta par leur perte, et s’il crut que, ne les ayant plus pour me tenir, je ne serois plus le même pour lui, avec qui je n’avois jamais eu aucun commerce, trop jeune avant son exil, et sans nulle occasion depuis. Quoi qu’il en soit, sa foible complexion ne put résister à tant de soins et de traverses. La mort du duc de Beauvillier lui donna le dernier coup. Il se soutint quelque temps par effort de courage, mais ses forces étoient à bout. Les eaux, ainsi qu’à Tantale, s’étoient trop persévéramment retirées du bord de ses lèvres toutes les fois qu’il croyoit y toucher pour y éteindre l’ardeur de sa soif.

[243] It will be seen that Saint-Simon insists strongly on
Fénelon’s ambition. He certainly had the spirit of domination,
but that he aspired to be the Richelieu of the future monarch is
very doubtful, and there is no evidence to bear out Saint-Simon’s
insinuation that on the Duc de Bourgogne’s death he turned his
attention to the Duc d’Orléans.

Il fit un court voyage de visite épiscopale, il versa dans un endroit dangereux, personne ne fut blessé, mais il vit tout le péril, et eut dans sa foible machine toute la commotion de cet accident. Il arriva incommodé à Cambray, la fièvre survint, et les accidents tellement coup sur coup qu’il n’y eut plus de remède; mais sa tête fut toujours libre et saine. Il mourut à Cambray le 7 janvier de cette année, au milieu des regrets intérieurs, et à la porte du comble de ses desirs. Il savoit l’état tombant du Roi; il savoit ce qui le regardoit après lui. Il étoit déjà consulté du dedans et recourtisé du dehors, parce que le goût du soleil levant avoit déjà percé. Il étoit porté par le zèle infatigablement actif de son petit troupeau, devenu la portion d’élite du grand parti de la constitution par la haine des anciens ennemis de l’archevêque de Cambray, qui ne l’étoient pas moins de la doctrine des jésuites, qu’il s’agissoit, de tolérée à grand peine qu’elle avoit été depuis son père Molina, de rendre triomphante, maîtresse et unique. Que de puissants motifs de regretter la vie, et que la mort est amère dans des circonstances si parfaites et si à souhait de tous côtés! Toutefois il n’y parut pas. Soit amour de la réputation, qui fut toujours un objet auquel il donna toute préférence, soit grandeur d’âme, qui méprise enfin ce qu’elle ne peut atteindre, soit dégoût du monde si continuellement trompeur pour lui, et de sa figure qui passe, et qui alloit lui échapper, soit piété ranimée par un long usage, et ranimée peut-être par ces tristes mais puissantes considérations, il parut insensible à tout ce qu’il quittoit, et uniquement occupé de ce qu’il alloit trouver, avec une tranquillité, une paix, qui n’excluoit que le trouble, et qui embrassoit la pénitence, le détachement, le soin unique des choses spirituelles et de son diocèse, enfin une confiance qui ne faisoit que surnager à l’humilité et à la crainte.

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Selections from Saint-SimonChapter I: Achille De Harlay (2)

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