Chapter C: W. Collins, Saint-Simon, Edinburgh, 1880 (4)
[112] Claude-Gabriel, Marquis d’O, governor of the Comte de
Toulouse. He was originally called Villers, but he took the name
and arms of the family of D’O, whose _château_ in Normandy dates
from about 1505. A considerable portion of the original structure
still remains.
[113] See above, p. 38, n. 68.
[114] The Duc d’Antin, son of Mme de Montespan by her husband,
was the type of a perfect courtier. He succeeded Mansart as
director-general of the royal buildings. Sainte-Beuve has an
excellent article on him (_Caus. du Lundi_, V. 378 ff.).
Toute la cour attendoit cependant dans la galerie, le capitaine des gardes seul dans la chambre, assis à la porte du cabinet, qu’on avertissoit quand le Roi vouloit aller à la messe, et qui alors entroit dans le cabinet. A Marly, la cour attendoit dans le salon; à Trianon, dans les pièces de devant, comme à Meudon; à Fontainebleau, on demeuroit dans la chambre et l’antichambre.
Cet entre-temps étoit celui des audiences, quand le Roi en accordoit, ou qu’il vouloit parler à quelqu’un, et des audiences secrètes des ministres étrangers, en présence de Torcy. Elles n’étoient appelées secrètes que pour les distinguer de celles qui se donnoient sans cérémonie à la ruelle du lit, au sortir de la prière, qu’on appeloit particulières, où celles de cérémonie se donnoient aussi aux ambassadeurs.
Le Roi alloit à la messe, où sa musique chantoit toujours un motet. Il n’alloit en bas qu’aux grandes fêtes, ou pour des cérémonies. Allant et revenant de la messe, chacun lui parloit qui vouloit, après l’avoir dit au capitaine des gardes si ce n’étoit gens distingués, et il y alloit, et rentroit par la porte des cabinets dans la galerie. Pendant la messe, les ministres étoient avertis, et s’assembloient dans la chambre du Roi, où les gens distingués pouvoient aller leur parler ou causer avec eux. Le Roi s’amusoit peu au retour de la messe, et demandoit presque aussitôt le conseil. Alors la matinée étoit finie.
Le dimanche il y avoit conseil d’État[115], et souvent les lundis; les mardis, conseil de finance; les mercredis, conseil d’État; les samedis, conseil de finances. Il étoit rare qu’il y en eût deux par jour, et qu’il s’en tînt les jeudis ni les vendredis. Une ou deux fois le mois, il y avoit un lundi matin conseil de dépêches; mais les ordres que les secrétaires d’État prenoient tous les matins, entre le lever et la messe, abrégeoient et diminuoient fort ces sortes d’affaires. Tous les ministres étoient assis en rang entre eux, après le chancelier et le duc de Beauvillier, et le maréchal de Villeroy, et qui succéda au duc de Beauvillier, excepté au conseil de dépêches, où tous étoient debout, tout du long, excepté les fils de France quand il y en avoit, le chancelier et le duc de Beauvillier. Rarement, pour des affaires extraordinaires évoquées, et vues dans un bureau de conseillers d’État, ces mêmes conseillers d’État venoient à un conseil donné exprès de finance ou de dépêche, mais où on ne parloit que de cette seule affaire. Alors tous étoient assis, et les conseillers d’État y coupoient les secrétaires d’État et le contrôleur général, suivant leur ancienneté de conseiller d’État entre eux, et un maître des requêtes rapportoit debout, lui et les conseillers d’État en robes. Le jeudi matin étoit presque toujours vuide. C’étoit le temps des audiences que le Roi vouloit donner, et le plus souvent des audiences inconnues, par les derrières; c’étoit aussi le grand jour des bâtards, des bâtiments, des valets intérieurs, parce que le Roi n’avoit rien à faire. Le vendredi après la messe étoit le temps du confesseur, qui n’étoit borné par rien, et qui pouvoit durer jusqu’au dîner. A Fontainebleau, ces matins-là qu’il n’y avoit point de conseil, le Roi passoit très ordinairement de la messe chez Mme de Maintenon; et de même à Trianon et à Marly, quand elle n’étoit pas allée dès le matin à Saint-Cyr. C’étoit le temps de leur tête-à-tête sans ministre et sans interruption, et à Fontainebleau jusqu’à dîner. Souvent, les jours qu’il n’y avoit pas de conseil, le dîner étoit avancé plus ou moins pour la chasse ou la promenade. L’heure ordinaire étoit une heure; si le Conseil duroit encore, le dîner attendoit, et on n’avertissoit point le Roi. Après le conseil de finance, Desmarets restoit souvent seul à travailler avec le Roi.
[115] For the various Councils see Appendix A.
Le dîner étoit toujours au petit couvert, c’est-à-dire seul dans sa chambre, sur une table carrée vis-à-vis la fenêtre du milieu. Il étoit plus ou moins abondant; car il ordonnoit le matin petit couvert ou très petit couvert; mais ce dernier étoit toujours de beaucoup de plats et de trois services sans le fruit. La table entrée, les principaux courtisans entroient, puis tout ce qui étoit connu, et le premier gentilhomme de la chambre en année alloit avertir le Roi. Il le servoit si le grand chambellan n’y étoit pas.
Le marquis de Gesvres, depuis duc de Tresmes[116], prétendit que, le dîner commencé, M. de Bouillon arrivant ne lui pouvoit ôter le service, et fut condamné. J’ai vu M. de Bouillon arriver derrière le Roi au milieu du dîner, et M. de Beauvillier, qui servoit, lui vouloir donner le service, qu’il refusa poliment, et dit qu’il toussoit trop et étoit trop enrhumé. Ainsi il demeura derrière le fauteuil, et M. de Beauvillier continua le service, mais à son refus public. Le marquis de Gesvres avoit tort: le premier gentilhomme de la chambre n’a que le commandement dans la chambre, etc., et nul service; c’est le grand chambellan qui l’a tout entier, et nul commandement; ce n’est qu’en son absence que le premier gentilhomme de la chambre sert; mais si le premier gentilhomme de la chambre est absent, et qu’il n’y en ait aucun autre, ce n’est point le grand chambellan qui commande dans la chambre, c’est le premier valet de chambre.
[116] Bernard-François Potier, Marquis de Gesvres and afterwards
Duc de Tresmes, first gentleman of the royal household.
J’ai vu, mais fort rarement, Monseigneur et Messeigneurs ses fils au petit couvert, debout, sans que jamais le Roi leur ait proposé un siège. J’y ai vu continuellement les princes du sang et les cardinaux tout du long. J’y ai vu assez souvent Monsieur, ou venant de Saint-Cloud voir le Roi, ou sortant du conseil de dépêches, le seul où il entroit. Il donnoit la serviette et demeuroit debout; un peu après, le Roi, voyant qu’il ne s’en alloit point, lui demandoit s’il ne vouloit point s’asseoir; il faisoit la révérence, et le Roi ordonnoit qu’on lui apportât un siège; on mettoit un tabouret derrière lui. Quelques moments après, le Roi lui disoit: “Mon frère, asseyez-vous donc.” Il faisoit la révérence, et s’asseoyoit jusqu’à la fin du dîner, qu’il présentoit la serviette. D’autrefois, quand il venoit de Saint-Cloud, le Roi en arrivant à table demandoit un couvert pour Monsieur, ou bien lui demandoit s’il ne vouloit pas dîner. S’il le refusoit, il s’en alloit un moment après sans qu’il fût question de siège; s’il l’acceptoit, le Roi demandoit un couvert pour lui. La table étoit carrée; il se mettoit à un bout, le dos au cabinet. Alors le grand chambellan, s’il servoit, ou le premier gentilhomme de la chambre, donnoit à boire et des assiettes à Monsieur, et prenoit de lui celles qu’il ôtoit, tout comme il faisoit au Roi; mais Monsieur recevoit tout ce service avec une politesse fort marquée. S’ils alloient à son lever, comme cela leur arrivoit quelquefois, ils ôtoient le service au premier gentilhomme de sa chambre, et le faisoient, dont Monsieur se montroit fort satisfait. Quand il étoit au dîner du Roi, il remplissoit et il égayoit fort la conversation. Là, quoique à table, il donnoit la serviette au Roi en s’y mettant et en sortant; et, en la rendant au grand chambellan, il y lavoit. Le Roi, d’ordinaire, parloit peu à son dîner, quoique par-ci par-là quelques mots, à moins qu’il n’y eût de ces seigneurs familiers avec qui il causoit un peu plus, ainsi qu’à son lever.
De grand couvert à dîner, cela étoit extrêmement rare: quelques grandes fêtes, ou à Fontainebleau quelquefois, quand la reine d’Angleterre y étoit. Aucune dame ne venoit au petit couvert; j’y ai seulement vu très rarement la maréchale de la Mothe[117], qui avoit conservé cela d’y avoir amené les enfants de France, dont elle avoit été gouvernante. Dès qu’elle y paroissoit, on lui apportoit un siège, et elle s’asseoyoit; car elle étoit duchesse à brevet.
[117] Louise de Prie, wife of Philippe, Maréchal de La Mothe. See
for her portrait VI. 222-224. She was beautiful and virtuous, “la
meilleure femme du monde.”
Au sortir de table, le Roi rentroit tout de suite dans son cabinet. C’étoit là un des moments de lui parler, pour des gens distingués. Il s’arrêtoit à la porte un moment à écouter, puis il entroit, et très rarement l’y suivoit-on, jamais sans le lui demander, et c’est ce qu’on n’osoit guères. Alors il se mettoit avec celui qui le suivoit dans l’embrasure de la fenêtre la plus proche de la porte du cabinet, qui se fermoit aussitôt, et que l’homme qui parloit au Roi rouvroit lui-même pour sortir, en quittant le Roi. C’étoit encore le temps des bâtards et des valets intérieurs, quelquefois des bâtiments, qui attendoient dans les cabinets de derrière, excepté le premier médecin, qui étoit toujours au dîner, et qui suivoit dans les cabinets. C’étoit aussi le temps où Monseigneur se trouvoit quand il n’avoit pas vu le Roi le matin; il entroit et sortoit par la porte de la galerie.
Le Roi s’amusoit à donner à manger à ses chiens couchants, et avec eux plus ou moins, puis demandoit sa garde-robe, et changeoit devant le très peu de gens distingués qu’il plaisoit au premier gentilhomme de la chambre d’y laisser entrer, et tout de suite le Roi sortoit par derrière et par son petit degré dans la cour de Marbre pour monter en carrosse; depuis le bas de ce degré jusqu’à son carrosse, lui parloit qui vouloit, et de même en revenant.
Le Roi aimoit extrêmement l’air, et quand il en étoit privé, sa santé en souffroit par des maux de tête et par des vapeurs, que lui avoit causés un grand usage de parfums autrefois, tellement qu’il y avoit bien des années, que, excepté l’odeur de la fleur d’orange, il n’en pouvoit souffrir aucune, et qu’il falloit être fort en garde de n’en avoir point, pour peu qu’on eût à l’approcher.
Comme il étoit peu sensible au froid et au chaud, même à la pluie, il n’y avoit que des temps extrêmes qui l’empêchassent de sortir tous les jours. Ces sorties n’avoient que trois objets: courre le cerf, au moins une fois la semaine, et souvent plusieurs, à Marly et à Fontainebleau, avec ses meutes et quelques autres; tirer dans ses parcs, et homme en France ne tiroit si juste, si adroitement, ni de si bonne grâce, et il y alloit aussi une ou deux fois la semaine, surtout les dimanches et les fêtes qu’il ne vouloit point de grandes chasses, et qu’il n’avoit point d’ouvriers; les autres jours voir travailler et se promener dans ses jardins et ses bâtiments; quelquefois des promenades avec des dames, et la collation pour elles, dans la forêt de Marly et dans celle de Fontainebleau; et dans ce dernier lieu, des promenades avec toute la cour autour du canal, qui étoit un spectacle magnifique, où quelques courtisans se trouvoient à cheval. Aucuns ne le suivoient en ses autres promenades que ceux qui étoient en charges principales qui approchoient le plus de sa personne, excepté lorsque, assez rarement, il se promenoit dans ses jardins de Versailles, où lui seul étoit couvert, ou dans ceux de Trianon, lorsqu’il y couchoit et qu’il y étoit pour quelques jours, non quand il y alloit de Versailles s’y promener et revenir après. A Marly de même; mais s’il y demeuroit, tout ce qui étoit du voyage avoit toute liberté de l’y suivre dans les jardins, l’y joindre, l’y laisser, en un mot, comme ils vouloient.
Ce lieu avoit encore un privilège qui n’étoit pour nul autre; c’est qu’en sortant du château, le Roi disoit tout haut: _Le chapeau, Messieurs_; et aussitôt courtisans, officiers des gardes du corps, gens des bâtiments se couvroient tous, en avant, en arrière, à côté de lui, et il auroit trouvé mauvais si quelqu’un eût non-seulement manqué, mais différé à mettre son chapeau, et cela duroit toute la promenade, c’est-à-dire quelquefois quatre et cinq heures en été, ou en d’autres saisons, quand il mangeoit de bonne heure à Versailles pour s’aller promener à Marly, et n’y point coucher.
La chasse du cerf étoit plus étendue. Y alloit à Fontainebleau qui vouloit; ailleurs, il n’y avoit que ceux qui en avoient obtenu la permission une fois pour toutes, et ceux qui en avoient obtenu le justaucorps, qui étoit uniforme, bleu, avec des galons, un d’argent entre deux d’or, doublé de rouge. Il y en avoit un assez grand nombre, mais jamais qu’une partie à la fois, que le hasard rassembloit. Le Roi aimoit à y avoir une certaine quantité, mais le trop l’importunoit, et troubloit la chasse. Il se plaisoit qu’on l’aimât, mais il ne vouloit pas qu’on y allât sans l’aimer; il trouvoit cela ridicule, et ne savoit aucun mauvais gré à ceux qui n’y alloient jamais.
Il en étoit de même du jeu, qu’il vouloit gros et continuel dans le salon de Marly pour le lansquenet, et force tables d’autres jeux par tout le salon. Il s’amusoit volontiers à Fontainebleau, les jours de mauvais temps, à voir jouer les grands joueurs à la paume, où il avoit excellé autrefois[118], et à Marly très souvent, à voir jouer au mail[119], où il avoit aussi été fort adroit.
[118] He was not, however, so devoted to the game as some of his
predecessors, e.g. Francis I, Henry II, and Henry IV. The best
player of this time was a certain Jourdan, who was paid a yearly
salary of 800 livres for coaching the royal princes. But tennis
was on the decline in the reign of Louis XIV. In 1596 there were
250 courts (_tripots_) in Paris alone, in 1657 114, in 1780 only
10 (J.-J. Jusserand, _Les Sports dans l’ancienne France_, 1901,
pp. 240-265).
[119] The game of _mail_ was universally popular in France in the
16th and 17th centuries. It was a form of golf, played with a
long-handled mallet and a wooden ball, and was sometimes called
_palemail_ (cp. our Pall Mall) from _pila_ and _malleus_. It is
still played at Montpellier (see Jusserand, pp. 304-314).
Quelquefois, les jours qu’il n’y avoit point de conseil, qui n’étoient pas maigres, et qu’il étoit à Versailles, il alloit dîner à Marly ou à Trianon avec Mme la duchesse de Bourgogne, Mme de Maintenon et des dames, et cela devint beaucoup plus ordinaire ces jours-là les trois dernières années de sa vie. Au sortir de table, en été, le ministre qui devoit travailler avec lui arrivoit, et quand le travail étoit fini, il passoit jusqu’au soir à se promener avec les dames, à jouer avec elles, et assez souvent à leur faire tirer une loterie toute de billets noirs, sans y rien mettre; c’étoit ainsi une galanterie de présents qu’il leur faisoit, au hasard, de choses à leur usage, comme d’étoffes et d’argenterie, ou de joyaux ou beaux ou jolis, pour donner plus au hasard. Mme de Maintenon tiroit comme les autres, et donnoit presque toujours sur-le-champ ce qu’elle avoit gagné. Le Roi ne tiroit point, et souvent il y avoit plusieurs billets sous le même lot. Outre ces jours-là, il y avoit assez souvent de ces loteries quand le Roi dînoit chez Mme de Maintenon. Il s’avisa fort tard de ces dîners, qui furent longtemps rares, et qui sur la fin vinrent à une fois la semaine avec les dames familières, avec musique et jeu. A ces loteries, il n’y avoit que des dames du palais et des dames familières, et plus de dames du palais depuis la mort de Madame la Dauphine; mais il y en avoit trois, Mmes de Levis[120], Dangeau[121] et d’O[122], qui étoient familières. L’été, le Roi travailloit chez lui, au sortir de table, avec les ministres, et lorsque les jours s’accourcissoient, il y travailloit le soir chez Mme de Maintenon.
[120] Marie-Françoise d’Albert, a daughter of the Duc de
Chevreuse, and wife of the Marquis, afterwards Duc de Levis.
[121] See Introduction.
[122] The Marquise d’O, _née_ Guilleragues, _dame du palais_
to the Duchesse de Bourgogne. “Elle avoit beaucoup d’esprit,
plaisante, complaisante, toute à tous et amusante.” For her
husband see above, p. 73, n. 112.
A son retour de dehors, lui parloit qui vouloit, depuis son carrosse jusqu’au bas de son petit degré. Il se rhabilloit comme il avoit changé d’habit, et restoit dans son cabinet. C’étoit le meilleur temps des bâtards, des valets intérieurs et des bâtiments. Ces intervalles-là, qui arrivoient trois fois par jour, étoient leurs temps, celui des rapporteurs de vive voix ou par écrit, celui où le Roi écrivoit, s’il avoit à écrire lui-même. Au retour de ses promenades, il étoit une heure et plus dans ses cabinets, puis passoit chez Mme de Maintenon, et en chemin lui parloit encore qui vouloit.
A dix heures il étoit servi. Le maître d’hôtel en quartier, ayant son bâton, alloit avertir le capitaine des gardes en quartier dans l’antichambre de Mme de Maintenon, où, averti lui-même par un garde de l’heure, il venoit d’arriver. Il n’y avoit que les capitaines des gardes qui entrassent dans cette antichambre, qui étoit fort petite, entre la chambre où étoient le Roi et Mme de Maintenon, et une autre très petite antichambre pour les officiers, et le dessus public du degré, où le gros étoit. Le capitaine des gardes se montrait à l’entrée de la chambre, disant au Roi qu’il étoit servi, revenoit dans l’instant dans l’antichambre. Un quart d’heure après, le Roi venoit souper, toujours au grand couvert, et depuis l’antichambre de Mme de Maintenon jusqu’à sa table, lui parloit encore qui vouloit.
A son souper, toujours au grand couvert, avec la maison royale, c’est-à-dire uniquement les fils et filles de France et les petits-fils et petites-filles de France, étoient toujours grand nombre de courtisans, et de dames tant assises que debout, et la surveille des voyages de Marly toutes celles qui vouloient y aller; cela s’appeloit se présenter pour Marly. Les hommes demandoient le même jour le matin, en disant au Roi seulement: “Sire, Marly.” Les dernières années le Roi s’en importuna: un garçon bleu écrivoit dans la galerie les noms de ceux qui demandoient, et qui y alloient se faire écrire. Pour les dames, elles continuèrent toujours à se présenter.
Après souper, le Roi se tenoit quelques moments debout, le dos au balustre du pied de son lit, environné de toute la cour; puis, avec des révérences aux dames, passoit dans son cabinet, où en arrivant il donnoit l’ordre. Il y passoit un peu moins d’une heure avec ses enfants légitimes et bâtards, ses petits-enfants légitimes et bâtards, et leurs maris ou leurs femmes, tous dans un cabinet, le Roi dans un fauteuil, Monsieur dans un autre, qui dans le particulier vivoit avec le Roi en frère, Monseigneur debout ainsi que tous les autres princes, et les princesses sur des tabourets. Madame y fut admise après la mort de Madame la Dauphine. Ceux qui entroient par les derrières s’y trouvoient, et qu’on a nommés, et les valets intérieurs avec Chamarande, qui avoit été premier valet de chambre en survivance de son père, et qui étoit devenu depuis premier maître d’hôtel de Madame la Dauphine de Bavière, et lieutenant général distingué, fort à la mode dans le monde, et avec fort peu d’esprit un fort galant homme, et bien reçu partout.
Les dames d’honneur des princesses, et les dames du palais de jour, attendoient dans le cabinet du Conseil, qui précédoit celui où étoit le Roi à Versailles, et ailleurs. A Fontainebleau, où il n’y avoit qu’un grand cabinet, les dames des princesses qui étoient assises achevoient le cercle avec les princesses, au même niveau et sur mêmes tabourets; les autres dames étoient derrière, en liberté de demeurer debout, ou de s’asseoir par terre sans carreau, comme plusieurs faisoient. La conversation n’étoit guère que de chasse ou de quelque autre chose aussi indifférente.
Le Roi, voulant se retirer, alloit donner à manger à ses chiens, puis donnoit le bonsoir, passoit dans sa chambre à la ruelle de son lit, où il faisoit sa prière comme le matin, puis se déshabilloit. Il donnoit le bonsoir d’une inclination de tête, et tandis qu’on sortoit, il se tenoit debout au coin de la cheminée, où il donnoit l’ordre au colonel des gardes seul; puis commençoit le petit coucher, où restoient les grandes et secondes entrées ou brevets d’affaires. Cela étoit court. Ils ne sortoient que lorsqu’il se mettoit au lit. Ce moment en étoit un de lui parler pour ces privilégiés; alors tous sortoient quand ils en voyoient un attaquer le Roi, qui demeuroit seul avec lui.
Lorsque le Roi mourut, il y avoit dix ou douze ans que ce qui n’avoit point ces entrées ne demeuroit plus au coucher, depuis une longue attaque de goutte que le Roi avoit eue, en sorte qu’il n’y avoit plus de grand coucher, et que la cour étoit finie au sortir du souper. Alors le colonel des gardes prenoit l’ordre avec tous les autres, et les aumôniers de quartier, et le grand et le premier aumônier sortoient après la prière.
Les jours de médecine, qui revenoient tous les mois au plus loin, il la prenoit dans son lit, puis entendoit la messe, où il n’y avoit que les aumôniers et les entrées. Monseigneur et la maison royale venoient le voir un moment; puis M. du Maine, M. le comte de Toulouse, lequel y demeuroit peu, et Mme de Maintenon venoient l’entretenir. Il n’y avoit qu’eux et les valets intérieurs dans le cabinet, la porte ouverte. Mme de Maintenon s’asseyoit dans le fauteuil au chevet du lit. Monsieur s’y mettoit quelquefois, mais avant que Mme de Maintenon fût venue, et d’ordinaire après qu’elle étoit sortie; Monseigneur toujours debout, et les autres de la maison royale un moment. M. du Maine, qui y passoit toute la matinée, et qui étoit fort boiteux, se mettoit auprès du lit sur un tabouret, quand il n’y avoit personne que Mme de Maintenon et son frère. C’étoit où il tenoit le dé à les amuser tous deux, et où souvent il en faisoit de bonnes. Le Roi dînoit dans son lit, sur les trois heures, où tout le monde entroit, puis se levoit, et il n’y demeuroit que les entrées. Il passoit après dans son cabinet, où il tenoit conseil, et après il alloit à l’ordinaire chez Mme de Maintenon, et soupoit à dix heures au grand couvert.
Le Roi n’a de sa vie manqué la messe qu’une fois à l’armée, un jour de grande marche, ni aucun jour maigre, à moins de vraie et très rare incommodité. Quelques jours avant le carême, il tenoit un discours public à son lever, par lequel il témoignoit qu’il trouverait fort mauvais qu’on donnât à manger gras à personne, sous quelque prétexte que ce fût, et ordonnoit au grand prévôt d’y tenir la main, et de lui en rendre compte. Il ne vouloit pas non plus que ceux qui mangeoient gras mangeassent ensemble, ni autre chose que bouilli et rôti fort court, et personne n’osoit outre-passer ses défenses; car on s’en serait bientôt ressenti. Elles s’étendoient à Paris, où le lieutenant de police y veilloit et lui en rendoit compte. Il y avoit douze ou quinze ans qu’il ne faisoit plus de carême; d’abord quatre jours maigres, puis trois, et les quatre derniers de la semaine sainte. Alors son très petit couvert étoit fort retranché les jours qu’il faisoit gras; et le soir au grand couvert tout étoit collation[123], et le dimanche tout étoit en poisson; cinq ou six plats gras tout au plus, tant pour lui que pour ceux qui à sa table mangeoient gras. Le vendredi saint, grand couvert matin et soir, en légumes, sans aucun poisson, ni à pas une de ses tables.
[123] A light meal which took the place of supper on fast-days.
Readers of Pascal will recollect how in the fifth Provincial
Letter the friendly Jesuit relieves the writer of the duty of
fasting, if he could not sleep without a proper supper.
Il manquoit peu de sermons l’avent et le carême, et aucune des dévotions de la semaine sainte, des grandes fêtes, ni les deux processions du Saint Sacrement, ni celles des jours de l’ordre du Saint-Esprit, ni celle de l’Assomption. Il étoit très respectueusement à l’église. A sa messe tout le monde étoit obligé de se mettre à genoux au _Sanctus_, et d’y demeurer jusqu’après la communion du prêtre; et s’il entendoit le moindre bruit ou voyoit causer pendant la messe, il le trouvoit fort mauvais. Il manquoit rarement le salut les dimanches, s’y trouvoit souvent les jeudis, et toujours pendant toute l’octave du Saint Sacrement. Il communioit toujours en collier de l’Ordre, rabat et manteau, cinq fois l’année, le samedi saint à la paroisse, les autres jours à la chapelle, qui étoient la veille de la Pentecôte, le jour de l’Assomption, et la grand messe après, la veille de la Toussaint et la veille de Noël, et une messe basse après celle où il avoit communié, et ces jours-là point de musique à ses messes, et à chaque fois il touchoit les malades. Il alloit à vêpres les jours de communion, et après vêpres il travailloit dans son cabinet, avec son confesseur, à la distribution des bénéfices qui vaquoient; il n’y avoit rien de plus rare que de lui voir donner aucun bénéfice en d’autres temps; il alloit le lendemain à la grand messe et à vêpres. A matines et à trois messes de minuit en musique, et c’étoit un spectacle admirable que la chapelle; le lendemain à la grand messe, à vêpres, au salut. Le jeudi saint, il servoit les pauvres à dîner, et après la collation, il ne faisoit qu’entrer dans son cabinet, et passoit à la tribune adorer le Saint Sacrement, et se venoit coucher tout de suite. A la messe, il disoit son chapelet (il n’en savoit pas davantage), et toujours à genoux, excepté à l’évangile. Aux grandes messes, il ne s’asseyoit dans son fauteuil qu’aux temps où on a coutume de s’asseoir. Aux jubilés, il faisoit presque toujours ses stations à pied; et tous les jours de jeûne, et ceux du carême où il mangeoit maigre, il faisoit seulement collation.
Il étoit toujours vêtu de couleur plus ou moins brune avec une légère broderie, jamais sur les tailles, quelquefois rien qu’un bouton d’or, quelquefois du velours noir. Toujours une veste de drap ou de satin rouge, ou bleue, ou verte, fort brodée. Jamais de bague, et jamais de pierreries qu’à ses boucles de souliers, de jarretières, et de chapeau toujours bordé de point d’Espagne avec un plumet blanc. Toujours le cordon bleu dessous, excepté des noces ou autres fêtes pareilles qu’il le portoit par dessus, fort long avec pour huit ou dix millions de pierreries. Il étoit le seul de la maison royale et des princes du sang qui portât l’Ordre dessous, en quoi fort peu de chevaliers de l’Ordre l’imitoient, et aujourd’hui presque aucun ne le porte dessus, les bons par honte de leurs confrères, et ceux-là embarrassés de le porter.
Jusqu’à la promotion de 1661 inclusivement, les chevaliers de l’Ordre en portoient tous le grand habit à toutes les trois cérémonies de l’Ordre, y alloient à l’offrande, et y communiant. Le Roi retrancha lors le grand habit, l’offrande et la communion. Henri III l’avoit prescrite à cause des huguenots et de la Ligue. La vérité est qu’une communion générale, publique, en pompe, prescrite à jour nommé trois fois l’an à des courtisans, devient une terrible et bien dangereuse pratique, qu’il a été très bon d’ôter; mais pour l’offrande, qui étoit majestueuse, où il n’y a plus que le Roi qui y aille, et le grand habit de l’Ordre réduit aux jours de réception, et le plus souvent encore seulement pour ceux qui sont reçus, cela ôte toute la beauté de la cérémonie. A l’égard du repas en réfectoire avec le Roi, on a dit ailleurs ce qui l’a fait supprimer.
Il ne se passoit guère quinze jours que le Roi n’allât à Saint-Germain, même après la mort du roi Jacques II. La cour de Saint-Germain venoit aussi à Versailles, mais plus souvent à Marly, et souvent y souper, et nulle fête de cérémonie ou de divertissement qu’elle n’y fût invitée, qu’elle n’y vînt et dont elle ne reçût tous les honneurs. Ils étoient réciproquement convenus de se recevoir et se conduire dans le milieu de leur appartement. A Marly, le Roi les recevoit et les conduisoit à la porte du petit salon du côté de la Perspective, et les y voyoit descendre et monter dans leur chaise à porteurs; à Fontainebleau, tous les voyages, au haut de l’escalier à fer à cheval, depuis que le Roi leur eut accordé de ne les aller plus recevoir et conduire au bout de la forêt. Rien n’étoit pareil aux soins, aux égards, à la politesse du Roi pour eux, ni à l’air de majesté et de galanterie avec lequel cela se passoit à chaque fois; on en a parlé ailleurs plus au long. A Marly, ils demeuroient en arrivant un quart d’heure dans le salon, debout au milieu de toute la cour, puis passoient chez le Roi ou chez Mme de Maintenon. Le Roi n’entroit jamais dans le salon que pour le traverser, pour des bals, ou pour y voir jouer un moment le jeune roi d’Angleterre ou l’électeur de Bavière. Les jours de naissance ou de la fête du Roi et de sa famille, si observés dans les cours de l’Europe, ont toujours été inconnus dans celle du Roi, en sorte que jamais il n’y en a été fait la moindre mention en rien, ni différence aucune de tous les autres jours de l’année.
Louis XIV ne fut regretté que de ses valets intérieurs, de peu d’autres gens, et des chefs de l’affaire de la Constitution. Son successeur n’en étoit pas en âge. Madame n’avoit pour lui que de la crainte et de la bienséance. Mme la duchesse de Berry ne l’aimoit pas, et comptoit aller régner. M. le duc d’Orléans n’étoit pas payé pour le pleurer, et ceux qui l’étoient n’en firent pas leur charge. Mme de Maintenon étoit excédée du Roi depuis la perte de la Dauphine; elle ne savoit qu’en faire ni à quoi l’amuser; sa contrainte en étoit triplée, parce qu’il étoit beaucoup plus chez elle, ou en parties avec elle. Sa santé, ses affaires, les manèges qui avoient fait tout faire, ou pour parler plus exactement, qui avoient tout arraché pour le duc du Maine, avoient fait essuyer continuellement d’étranges humeurs, et souvent des sorties, à Mme de Maintenon. Elle étoit venue à bout de ce qu’elle avoit voulu; ainsi, quoi qu’elle perdît en perdant le Roi, elle se sentit délivrée, et ne fut capable que de ce sentiment. L’ennui et le vide dans la suite rappelèrent les regrets; mais comme elle n’influa plus rien de sa retraite, il n’est pas temps de parler d’elle, ni des occupations qu’elle s’y fit.
On a vu jusqu’à quelle joie, à quelle barbare indécence le prochain point de vue de la toute puissance jeta le duc du Maine. La tranquillité glacée de son frère ne s’en haussa ni baissa. Madame la Duchesse, affranchie de tous ses liens, n’avoit plus besoin de l’appui du Roi, elle n’en sentoit que la crainte et la contrainte, elle ne pouvoit souffrir Mme de Maintenon; elle ne pouvoit douter de la partialité du Roi pour le duc du Maine dans leur procès de la succession de Monsieur le Prince; on lui reprochoit depuis toute sa vie qu’elle n’avoit point de cœur, mais seulement un gisier[124]; elle se trouva donc fort à son aise et en liberté, et n’en fit pas grandes façons.
[124] Apparently a provincial form of _gésier_ = gizzard.
Mme la duchesse d’Orléans me surprit. Je m’étois attendu à de la douleur; je n’aperçus que quelques larmes qui, sur tous sujets, lui couloient très aisément des yeux, et qui furent bientôt taries. Son lit, qu’elle aimoit fort, suppléa à tout pendant quelques jours, avec la façon de l’obscurité qu’elle ne haïssoit pas; mais bientôt les rideaux des fenêtres se rouvrirent, et il n’y parut plus qu’en rappelant de fois à autre quelque bienséance. Pour les princes du sang, c’étoient des enfants.
La duchesse de Ventadour[125] et le maréchal de Villeroy donnèrent un peu la comédie; pas un autre n’en prit même la peine. Mais quelques vieux et plats courtisans, comme Dangeau[126], Cavoye[127], et un très petit nombre d’autres, qui se voyoient hors de toute mesure, quoique tombés d’une fort commune situation, regrettèrent de n’avoir plus à se cuider parmi les sots, les ignorants, les étrangers, dans les raisonnements et l’amusement journalier d’une cour qui s’éteignoit avec le Roi.
[125] At one time lady-in-waiting to Madame, who calls her
“la pauvre Doudon,” and her husband “a monster.” He was, says
Saint-Simon (XIV. 123), “un homme fort laid et fort contrefait,
qui avec beaucoup d’esprit et de valeur, avoit toujours mené la
vie la plus obscure et la plus débauchée.” She was a daughter of
the Maréchale de La Mothe (see above, p. 77, n. 117).
[126] See aqwIntroduction.
[127] The Marquis de Cavoye, without birth or intelligence, rose
to a position of high consideration at the Court. “Without the
court,” says Saint-Simon, “he was like a fish out of water.” He
fought several duels, in spite of the edicts against duelling,
and was known as “le brave Cavoye.” For his career and marriage
see I. 299-302.
Tout ce qui la composoit étoit de deux sortes: les uns, en espérance de figurer, de se mêler, de s’introduire, étoient ravis de voir finir un règne sous lequel il n’y avoit rien pour eux à attendre; les autres, fatigués d’un joug pesant, toujours accablant, et des ministres bien plus que du Roi, étoient charmés de se trouver au large; tous, en général, d’être délivrés d’une gêne continuelle, et amoureux des nouveautés.
Paris, las d’une dépendance qui avoit tout assujetti, respira dans l’espoir de quelque liberté, et dans la joie de voir finir l’autorité de tant de gens qui en abusoient. Les provinces, au désespoir de leur ruine et de leur anéantissement, respirèrent et tressaillirent de joie, et les parlements et toute espèce de judicature, anéantie par les édits et par les évocations, se flatta, les premiers de figurer, les autres de se trouver affranchis. Le peuple, ruiné, accablé, désespéré, rendit grâces à Dieu, avec un éclat scandaleux, d’une délivrance dont ses plus ardents desirs ne doutoient plus.
Les étrangers, ravis d’être enfin, après un si long cours d’années, défaits d’un monarque qui leur avoit si longuement imposé la loi, et qui leur avoit échappé par une espèce de miracle au moment qu’ils comptoient le plus sûrement de l’avoir enfin subjugué, se continrent avec plus de bienséance que les François. Les merveilles des trois quarts premiers de ce règne de plus de soixante-dix ans, et la personnelle magnanimité de ce roi jusqu’alors si heureux, et si abandonné après de la fortune pendant le dernier quart de son règne, les avoit justement éblouis. Ils se firent un honneur de lui rendre après sa mort ce qu’ils lui avoient constamment refusé pendant sa vie. Nulle cour étrangère n’exulta; tous se piquèrent de louer et d’honorer sa mémoire.
L’Empereur en prit le deuil comme d’un père; et quoique il y eût quatre ou cinq mois depuis la mort du Roi jusqu’au carnaval, toute espèce de divertissement fut défendu à Vienne, et observé exactement. Le monstrueux fut que, sur la fin du carnaval, il y eut un bal unique, avec une espèce de fête, que le comte du Luc, ambassadeur de France, n’eut pas honte de donner aux dames, qui le séduisirent par l’ennui d’un carnaval si triste. Cette complaisance ne le fit pas estimer à Vienne ni ailleurs; en France on se contenta de l’ignorer. Pour nos ministres et les intendants des provinces, les financiers, et ce qu’on peut appeler la canaille, ceux-là sentirent toute l’étendue de leur perte. Nous allons voir si le royaume eut tort ou raison des sentiments qu’il montra, et s’il trouva bientôt après qu’il eût gagné ou perdu.
IV
MADAME AND MME DE MAINTENON[128]
[128] Ed. Chéruel, III. 37-40; ed. Boislisle, VIII. 349-355.
Le samedi 11 juin, la cour retourna à Versailles, où en arrivant le Roi alla voir Madame, M. et Mme de Chartres, chacun dans leur appartement; elle, fort en peine de la situation où elle se trouvoit avec le Roi, dans une occasion où il y alloit du tout pour elle, et avoit engagé la duchesse de Ventadour de voir Mme de Maintenon. Elle le fit: Mme de Maintenon ne s’expliqua qu’en général, et dit seulement qu’elle iroit chez Madame au sortir de son dîner, et voulut que Mme de Ventadour[129] se trouvât chez Madame et fût en tiers pendant sa visite. C’étoit le dimanche[130], le lendemain du retour de Marly. Après les premiers compliments, ce qui étoit là sortit, excepté Mme de Ventadour. Alors Madame fit asseoir Mme de Maintenon, et il falloit pour cela qu’elle en sentît tout le besoin. Elle entra en matière sur l’indifférence avec laquelle le Roi l’avoit traitée pendant toute sa maladie, et Mme de Maintenon la laissa dire tout ce qu’elle voulut, puis lui répondit que le Roi lui avoit ordonné de lui dire que leur perte commune effaçoit tout dans son cœur, pourvu que dans la suite il eût lieu d’être plus content d’elle qu’il n’avoit eu depuis quelque temps, non-seulement sur ce qui regardoit ce qui s’étoit passé à l’égard de M. le duc de Chartres, mais sur d’autres choses encore plus intéressantes, dont il n’avoit pas voulu parler, et qui étoient la vraie cause de l’indifférence qu’il avoit voulu lui témoigner pendant qu’elle avoit été malade. A ce mot, Madame, qui se croyoit bien assurée, se récrie, proteste qu’excepté le fait de son fils elle n’a jamais rien dit ni fait qui pût déplaire, et enfile des plaintes et des justifications. Comme elle y insistoit le plus, Mme de Maintenon tire une lettre de sa poche et la lui montre, en lui demandant si elle en connoissoit l’écriture. C’étoit une lettre de sa main à sa tante la duchesse d’Hanovre[131], à qui elle écrivoit tous les ordinaires, où, après des nouvelles de cour, elle lui disoit en propres termes qu’on ne savoit plus que dire du commerce du Roi et de Mme de Maintenon, si c’étoit mariage ou concubinage, et de là tomboit sur les affaires du dehors et sur celles du dedans, et s’étendoit sur la misère du royaume, qu’elle disoit ne s’en pouvoir relever. La poste l’avoit ouverte, comme elle les ouvroit et les ouvre encore presque toutes, et l’avoit trouvée trop forte pour se contenter, à l’ordinaire, d’en donner un extrait, et l’avoit envoyée au Roi en original. On peut penser si, à cet aspect et à cette lecture, Madame pensa mourir sur l’heure. La voilà à pleurer, et Mme de Maintenon à lui représenter modestement l’énormité de toutes les parties de cette lettre, et en pays étranger; enfin Mme de Ventadour à verbiager, pour laisser à Madame le temps de respirer et de se remettre assez pour dire quelque chose. Sa meilleure excuse fut l’aveu de ce qu’elle ne pouvoit nier, des pardons, des repentirs, des prières, des promesses.
[129] See above, p. 87, n. 2.
[130] The interview really took place on the previous Saturday.
[131] The Electress Sophia, mother of George I.
Quand tout cela fut épuisé, Mme de Maintenon la supplia de trouver bon qu’après s’être acquittée de la commission que le Roi lui avoit donnée, elle pût aussi lui dire un mot d’elle-même, et lui faire ses plaintes de ce qu’après l’honneur qu’elle lui avoit fait autrefois de vouloir bien desirer son amitié et de lui jurer la sienne, elle avoit entièrement changé depuis plusieurs années. Madame crut avoir beau champ: elle répondit qu’elle étoit d’autant plus aise de cet éclaircissement, que c’étoit à elle à se plaindre du changement de Mme de Maintenon, qui tout d’un coup l’avoit laissée et abandonnée, et forcée de l’abandonner à la fin aussi, après avoir longtemps essayé de la faire vivre avec elle comme elles avoient vécu auparavant. A cette seconde reprise, Mme de Maintenon se donna le plaisir de la laisser enfiler comme à l’autre les plaintes, et de plus les regrets et les reproches: après quoi elle avoua à Madame qu’il étoit vrai que c’étoit elle qui la première s’étoit retirée d’elle, et qui n’avoit osé s’en rapprocher, que ses raisons étoient telles qu’elle n’avoit pu moins que d’avoir cette conduite; et par ce propos fit redoubler les plaintes de Madame, et son empressement de savoir quelles pouvoient être ses raisons. Alors Mme de Maintenon lui dit que c’étoit un secret qui jusqu’alors n’étoit jamais sorti de sa bouche, quoique elle en fût en liberté depuis dix ans qu’étoit morte celle qui le lui avoit confié sur sa parole de n’en parler à personne; et de là raconte à Madame mille choses plus offensantes les unes que les autres qu’elle avoit dites d’elle à Madame la Dauphine, lorsqu’elle étoit mal avec cette dernière, qui dans leur raccommodement le lui avoit redit de mot à mot. A ce second coup de foudre, Madame demeura comme une statue. Il y eut quelques moments de silence. Mme de Ventadour fit son même personnage, pour laisser reprendre les esprits à Madame, qui ne sut faire que comme l’autre fois, c’est-à-dire qu’elle pleura, cria, et pour fin demanda pardon, avoua; puis repentirs et supplications. Mme de Maintenon triompha froidement d’elle assez longtemps, la laissant s’engouer de parler, de pleurer et lui prendre les mains. C’étoit une terrible humiliation pour une si rogue et fière Allemande. A la fin, Mme de Maintenon se laissa toucher, comme elle l’avoit bien résolu, après avoir pris toute sa vengeance. Elles s’embrassèrent, elles se promirent oubli parfait et amitié nouvelle; Mme de Ventadour se mit à en pleurer de joie, et le sceau de la réconciliation fut la promesse de celle du Roi, et qu’il ne lui dirait pas un mot des deux matières qu’elles venoient de traiter: ce qui, plus que tout, soulagea Madame. Tout se sait enfin dans les cours, et, si je me suis peut-être un peu étendu sur ces anecdotes, c’est que je les ai sues d’original et qu’elles m’ont paru très curieuses[132].
[132] M. de Boislisle says that Saint-Simon’s informant was
probably not Mme de Ventadour, with whom he was on bad terms,
but Mme de Clérembault, widow of the Maréchal de Clérembault,
who was one of Madame’s ladies-in-waiting, and whom Saint-Simon
frequently met at her cousins’, the Pontchartrains. For an
amusing portrait of her see III. 243-245, and for some additional
touches, XIX. 84-85. Out of doors and in the galleries at
Versailles she always wore a black velvet mask to preserve
her complexion. She was passionately fond of cards, but being
very miserly did not like high play. She had a wide knowledge
of history, was well informed on other subjects, and had more
_esprit_ than any woman of her day.
With Saint-Simon’s account of this interview may be compared Madame’s, which is given in a letter to the Electress Sophia (_Corr._ I. 241-242).
V
THE REVIEW AT COMPIÈGNE[133]
[133] Ed. Chéruel, II. c. viii; ed. Boislisle, V. 348-375. The
review took place in September, 1698.
Il n’étoit question que de Compiègne[134], où soixante mille hommes venoient former un camp. Il en fut en ce genre comme du mariage de Mgr le duc de Bourgogne au sien; le Roi témoigna qu’il comptoit que les troupes seroient belles et que chacun s’y piqueroit d’émulation; c’en fut assez pour exciter une telle émulation, qu’on eut, après tout, lieu de s’en repentir. Non-seulement il n’y eut rien de si parfaitement beau que toutes les troupes, et toutes à tel point qu’on ne sut à quels corps en donner le prix; mais leurs commandants ajoutèrent à la beauté majestueuse et guerrière des hommes, des armes, des chevaux, les parures et la magnificence de la cour, et les officiers s’épuisèrent encore par des uniformes qui auroient pu orner des fêtes.
[134] Fifty-two miles N.E. of Paris. Jeanne d’Arc was taken
prisoner before its walls.
Les colonels, et jusqu’à beaucoup de simples capitaines, eurent des tables abondantes et délicates; six lieutenants généraux et quatorze maréchaux de camp employés s’y distinguèrent par une grande dépense; mais le maréchal de Boufflers étonna par sa dépense et par l’ordre surprenant d’une abondance et d’une recherche de goût, de magnificence et de politesse qui, dans l’ordinaire de la durée de tout le camp et à toutes les heures de la nuit et du jour, put apprendre au Roi même ce que c’étoit que donner une fête vraiment magnifique et superbe, et à Monsieur le Prince, dont l’art et le goût y surpassoit tout le monde, ce que c’étoit que l’élégance, le nouveau et l’exquis. Jamais spectacle si éclatant, si éblouissant, il le faut dire, si effrayant, et en même temps rien de si tranquille que lui et toute sa maison dans ce traitement universel, de si sourd que tous les préparatifs, de si coulant de source que le prodige de l’exécution, de si simple, de si modeste, de si dégagé de tout soin que ce général, qui néanmoins avoit tout ordonné et ordonnoit sans cesse, tandis qu’il ne paroissoit occupé que des soins du commandement de cette armée. Les tables sans nombre, et toujours neuves, et à tous les moments servies à mesure qu’il se présentoit ou officiers, ou courtisans, ou spectateurs. Jusqu’aux bayeurs les plus inconnus, tout étoit retenu, invité, et comme forcé par l’attention, la civilité et la promptitude du nombre infini de ses officiers; et pareillement toutes sortes de liqueurs chaudes et froides, et tout ce qui peut être le plus vastement et le plus splendidement compris dans le genre des rafraîchissements, les vins françois, étrangers, ceux de liqueur les plus rares, y étoient comme abandonnés à profusion; et les mesures étoient si bien prises que l’abondance de gibier et de venaison arrivoit de tous côtés, et que les mers de Normandie, de Hollande, d’Angleterre, de Bretagne, et jusqu’à la Méditerranée, fournissoient tout ce qu’elles avoient de plus monstrueux et de plus exquis, à jours et point nommés, avec un ordre inimitable, et un nombre de courriers et de petites voitures de poste prodigieux. Enfin jusqu’à l’eau, qui fut soupçonnée de se troubler ou de s’épuiser par le grand nombre de bouches, arrivoit de Sainte-Reine, de la Seine et des sources les plus estimées. Et il n’est possible d’imaginer rien en aucun genre qui ne fût là sous la main, et pour le dernier survenant de paille[135] comme pour l’homme le plus principal et le plus attendu: des maisons de bois meublées comme les maisons de Paris les plus superbes, et tout en neuf et fait exprès, avec un goût et une galanterie singulière, et des tentes immenses, magnifiques, et dont le nombre pouvoit seul former un camp; les cuisines, les divers lieux, et les divers officiers pour cette suite sans interruption de tables et pour tous leurs différents services, les sommelleries, les offices, tout cela formoit un spectacle dont l’ordre, le silence, l’exactitude, la diligence et la parfaite propreté ravissoit de surprise et d’admiration.
[135] For the merest nobody.
Ce voyage fut le premier où les dames traitèrent d’ancienne délicatesse ce qu’on n’eût osé leur proposer: il y en eut tant qui s’empressèrent à être du voyage, que le Roi lâcha la main et permit à celles qui voudroient de venir à Compiègne; mais ce n’étoit pas où elles tendoient: elles vouloient toutes être nommées, et la nécessité, non la liberté, du voyage, et c’est ce qui leur fit sauter le bâton[136] de s’entasser dans les carrosses des princesses. Jusqu’alors, tous les voyages que le Roi avoit faits, il avoit nommé des dames pour suivre la Reine ou Madame la Dauphine dans les carrosses de ces premières princesses; ce qu’on appela les princesses, qui étoient les bâtardes du Roi, avoient leurs amies et leur compagnie pour elles, qu’elles faisoient agréer au Roi, et qui alloient dans leurs carrosses à chacune, mais qui le trouvoient bon et qui marchoient sur ce pied-là. En ce voyage-ci, tout fut bon pourvu qu’on allât. Il n’y en eut aucune dans le carrosse du Roi que la duchesse du Lude[137] avec les princesses. Monsieur et Madame demeurèrent à Saint-Cloud et à Paris.
[136] Saint-Simon frequently uses this expression in the sense of
compelling a person to do something against his will.
[137] Wife of the Duc du Lude (see above, p. 44, n. 77).
La cour en hommes fut extrêmement nombreuse, et tellement que pour la première fois à Compiègne, les ducs furent couplés. J’échus avec le duc de Rohan[138] dans une belle et grande maison du sieur Chambaudon, où nous fûmes, nous et nos gens, fort à notre aise. J’allai avec M. de la Trémoïlle[139] et le duc d’Albret[140], qui me reprochèrent un peu que j’en avois fait une honnêteté à M. de Bouillon, qui en fut fort touché; mais je crus la devoir à ce qu’il étoit, et plus encore à l’amitié intime qui étoit entre lui et M. le maréchal de Lorges, et qui, en outre, étoient cousins germains.
[138] Louis, Duc de Rohan-Chabot, brother of Mme de Soubise.
[139] Charles, Duc de La Trémoïlle, “un fort grand homme, le plus
noblement, et le plus mieux fait de la cour; et qui, avec un fort
vilain visage, sentait le mieux son grand seigneur” (VI. 396). He
was a great friend of Saint-Simon.
[140] Son-in-law of the Duc de La Trémoïlle and son of the Duc de
Bouillon, with whom he was in litigation.
Les ambassadeurs furent conviés d’aller à Compiègne. Le vieux Ferreiro, qui l’étoit de Savoie, leur mit dans la tête de prétendre le _pour_: il assura qu’il l’avoit eu autrefois à sa première ambassade en France; celui de Portugal allégua que Monsieur, le menant à Montargis, le lui avoit fait donner par ses maréchaux des logis, ce qui, disoit-il, ne s’étoit fait que sur l’exemple de ceux du Roi, et le nonce maintint que le nonce Cavallerini l’avoit eu avant d’être cardinal. Pomponne, Torcy, les introducteurs des ambassadeurs, Cavoye[141], protestèrent tous que cela ne pouvoit être, que jamais ambassadeur ne l’avoit prétendu, et il n’y en avoit pas un mot sur les registres; mais on a vu quelle foi les registres peuvent porter. Le fait étoit que les ambassadeurs sentirent l’envie que le Roi avoit de leur étaler la magnificence de ce camp, et qu’ils crurent en pouvoir profiter pour obtenir une chose nouvelle. Le Roi tint ferme; les allées et venues se poussèrent jusque dans les commencements du voyage, et ils finirent par n’y point aller. Le Roi en fut si piqué, que lui, si modéré et si silencieux, je lui entendis dire à son souper, à Compiègne, que s’il faisoit bien il les réduiroit à ne venir à la cour que par audiences comme il se pratiquoit partout ailleurs.
[141] Quarter-Master-General of the Royal Household (see above,
p. 88, n. 127).
Le _pour_ est une distinction dont j’ignore l’origine, mais qui en effet n’est qu’une sottise; elle consiste à écrire en craie sur les logis: “_Pour_ Monsieur un tel,” ou simplement écrire: “Monsieur un tel.” Les maréchaux des logis, qui marquent ainsi tous les logements dans les voyages, mettent ce _pour_ aux princes du sang, aux cardinaux et aux princes étrangers. M. de la Trémoïlle l’a aussi obtenu, et la duchesse de Bracciano, depuis princesse des Ursins[142]. Ce qui me fait appeler cette distinction une sottise, c’est qu’elle n’emporte ni primauté ni préférence de logement: les cardinaux, les princes étrangers et les ducs sont logés également entre eux, sans distinction quelconque, qui est toute renfermée dans ce mot _pour_, et n’opère d’ailleurs quoi que ce soit. Ainsi ducs, princes étrangers, cardinaux sont logés sans autre différence entre eux après les charges du service nécessaire, après eux les maréchaux de France, ensuite les charges considérables, et puis le reste des courtisans. Cela est de même dans les places; mais quand le Roi est à l’armée, son quartier est partagé, et la cour est d’un côté et le militaire de l’autre, sans avoir rien de commun; et s’il se trouve à la suite du Roi des maréchaux de France sans commandement dans l’armée, ils ne laissent pas d’être logés du côté militaire et d’y avoir les premiers logements.
[142] See above, p. 44, n. 81.
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Selections from Saint-SimonChapter C: W. Collins, Saint-Simon, Edinburgh, 1880 (4)
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