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Chapter C: W. Collins, Saint-Simon, Edinburgh, 1880 (5)

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Le jeudi 28 août, la cour partit pour Compiègne; le Roi passa à Saint-Cloud, coucha à Chantilly, y demeura un jour, et arriva le samedi à Compiègne. Le quartier général étoit au village de Condun, où le maréchal de Boufflers[143] avoit des maisons outre ses tentes. Le Roi y mena Mgr le duc de Bourgogne et Mme la duchesse de Bourgogne, etc., qui y firent une collation magnifique, et qui y virent les ordonnances dont j’ai parlé ci-dessus avec tant de surprise, qu’au retour à Compiègne, le Roi dit à Livry[144], qui par son ordre avoit préparé des tables au camp pour Mgr le duc de Bourgogne, qu’il ne falloit point que ce prince en tînt; que quoi qu’il pût faire, ce ne serait rien en comparaison de ce qu’il venoit de voir, et que quand son petit-fils iroit à l’avenir au camp, il dîneroit chez le maréchal de Boufflers. Le Roi s’amusa fort à voir et à faire voir les troupes aux dames, leur arrivée, leur campement, leurs distributions, en un mot tous les détails d’un camp, des détachements, des marches, des fourrages, des exercices, de petits combats, des convois. Mme la duchesse de Bourgogne, les princesses, Monseigneur, firent souvent collation chez le maréchal, où la maréchale de Boufflers leur faisoit les honneurs. Monseigneur y dîna quelquefois, et le Roi y mena dîner le roi d’Angleterre, qui vint passer trois ou quatre jours au camp. Il y avoit longues années que le Roi n’avoit fait cet honneur à personne, et la singularité de traiter deux rois ensemble fut grande. Monseigneur et les trois princes ses enfants y dînèrent aussi, et dix ou douze hommes des principaux de la cour et de l’armée. Le Roi pressa fort le maréchal de se mettre à table; il ne voulut jamais: il servit le Roi et le roi d’Angleterre, et le duc de Gramont[145], son beau-père, servit Monseigneur. Ils avoient vu, en y allant, les troupes à pied, à la tête de leurs camps; et en revenant, ils virent faire l’exercice à toute l’infanterie, les deux lignes face à face l’une de l’autre. La veille, le Roi avoit mené le roi d’Angleterre à la revue de l’armée. Mme la duchesse de Bourgogne la vit dans son carrosse; elle y avoit Madame la Duchesse[146], Mme la princesse de Conti[147] et toutes les dames titrées; deux autres de ses carrosses la suivirent, remplis de toutes les autres dames.

[143] See above, p. 22, n. 51. He was Commander-in-chief of the
camp under the Duc de Bourgogne.

[144] First _maître-d’hôtel_ to the king.

[145] Antoine IV, son of Antoine III, Maréchal de Gramont, and
younger brother of the Comte de Guiche, who predeceased his
father.

[146] The Duchesse de Bourbon, daughter of Louis XIV and Mme de
Montespan.

[147] Daughter of Louis XIV and Mlle de La Vallière, and widow of
Louis-Armand, Prince de Conti.

Il arriva sur cette revue une plaisante aventure au comte de Tessé[148]. Il étoit colonel général des dragons. M. de Lauzun lui demanda deux jours auparavant, avec cet air de bonté, de douceur et de simplicité qu’il prenoit presque toujours, s’il avoit songé à ce qu’il lui falloit pour saluer le Roi à la tête des dragons; et là-dessus entrèrent en récit du cheval, de l’habit et de l’équipage. Après les louanges: “Mais le chapeau, lui dit bonnement Lauzun, je ne vous en entends point parler!--Mais non, répondit l’autre; je compte d’avoir un bonnet.--Un bonnet! reprit Lauzun, mais y pensez-vous? un bonnet! cela est bon pour tous les autres, mais le colonel général avoir un bonnet! Monsieur le comte, vous n’y pensez pas.--Comment donc? lui dit Tessé, qu’aurois-je donc?” Lauzun le fit danser, et se fit prier longtemps, en lui faisant accroire qu’il savoit mieux qu’il ne disoit. Enfin, vaincu par ses prières, il lui dit qu’il ne lui vouloit pas laisser commettre une si lourde faute; que cette charge ayant été créée pour lui, il en savoit bien toutes les distinctions, dont une des principales étoit, lorsque le Roi voyoit les dragons, d’avoir un chapeau gris. Tessé surpris avoue son ignorance, et dans l’effroi de la sottise où il seroit tombé sans cet avis si à propos, se répand en actions de grâces, et s’en va vite chez lui dépêcher un de ses gens à Paris pour lui rapporter un chapeau gris. Le duc de Lauzun avoit bien pris garde à tirer adroitement Tessé à part pour lui donner cette instruction, et qu’elle ne fût entendue de personne; il se doutoit bien que Tessé, dans la honte de son ignorance, ne s’en vanteroit à personne, et lui aussi se garda bien d’en parler.

[148] See above, p. 46, n. 90.

Le matin de la revue, j’allai au lever du Roi, et contre sa coutume, j’y vis M. de Lauzun y demeurer, qui, avec ses grandes entrées, s’en alloit toujours quand les courtisans entroient. J’y vis aussi Tessé avec un chapeau gris, une plume noire et une grosse cocarde, qui piaffoit et se pavanoit de son chapeau. Cela, qui me parut extraordinaire, et la couleur du chapeau, que le Roi avoit en aversion et dont personne ne portoit plus depuis bien des années, me frappa et me le fit regarder, car il étoit presque vis-à-vis de moi, et M. de Lauzun assez près de lui, un peu en arrière. Le Roi, après s’être chaussé, et parlé à quelques-uns, avise enfin ce chapeau. Dans la surprise où il en fut, il demanda à Tessé où il [l’]avoit pris. L’autre, s’applaudissant, répondit qu’il lui étoit arrivé de Paris. “Et pourquoi faire? dit le Roi.--Sire, répondit l’autre, c’est que Votre Majesté nous fait l’honneur de nous voir aujourd’hui.--Eh bien! reprit le Roi, de plus en plus surpris; que fait cela pour un chapeau gris?--Sire, dit Tessé, que cette réponse commençoit à embarrasser, c’est que le privilège du colonel général est d’avoir ce jour-là un chapeau gris.--Un chapeau gris! reprit le Roi, où diable avez-vous pris cela?--M. de Lauzun, Sire, pour qui vous avez créé la charge, qui me l’a dit”: et à l’instant, le bon duc à pouffer de rire et s’éclipser. “Lauzun s’est moqué de vous, répondit le Roi un peu vivement: croyez-moi, envoyez tout à l’heure ce chapeau-là au général des Prémontrés[149].” Jamais je ne vis homme plus confondu que Tessé: il demeura les yeux baissés, et regardant ce chapeau avec une tristesse et une honte qui rendit la scène parfaite. Aucun des spectateurs ne se contraignit de rire, ni des plus familiers avec le Roi d’en dire son mot. Enfin Tessé reprit assez ses sens pour s’en aller; mais toute la cour lui en dit sa pensée, et lui demanda s’il ne connoissoit point encore M. de Lauzun, qui en rioit sous cape quand on lui en parloit. Avec tout cela, Tessé n’osa s’en fâcher, et la chose, quoique un peu forte, demeura en plaisanterie, dont Tessé fut longtemps tourmenté et bien honteux.

[149] The order of Premonstratensian Canons was founded by St
Norbert about 1120. The original house was at Prémontré in the
forest of Coucy.

Presque tous les jours, les enfants de France dînoient chez le maréchal de Boufflers, quelquefois Mme la duchesse de Bourgogne, les princesses et les dames, mais très souvent des collations. La beauté et la profusion de la vaisselle pour fournir à tout, et toute marquée aux armes du maréchal, fut immense et incroyable; ce qui ne le fut pas moins, l’exactitude des heures et des moments de tout service partout: rien d’attendu, rien de languissant, pas plus pour les bayeurs du peuple, et jusqu’à des laquais, que pour les premiers seigneurs, à toutes heures et à tous venants. A quatre lieues autour de Compiègne, les villages et les fermes étoient remplis de monde, et François et étrangers, à ne pouvoir plus contenir personne; et cependant tout se passa sans désordre. Ce qu’il y avoit de gentilshommes et de valets de chambre chez le maréchal étoit un monde, tous plus polis et plus attentifs les uns que les autres à leurs fonctions de retenir tout ce qui paroissoit, et les faire servir depuis cinq heures du matin jusqu’à dix et onze heures du soir, sans cesse et à mesure, et à faire les honneurs, et une livrée prodigieuse avec grand nombre de pages. J’y reviens malgré moi, parce que quiconque l’a vu ne le peut oublier ni cesser d’en être dans l’admiration et l’étonnement, et de l’abondance, et de la somptuosité, et de l’ordre, qui ne se démentit jamais d’un seul moment ni d’un seul point.

Le Roi voulut montrer des images de tout ce qui se fait à la guerre; on fit donc le siège de Compiègne dans les formes, mais fort abrégées: lignes, tranchées, batteries, sapes, etc. Crenan défendoit la place. Un ancien rempart tournoit du côté de la campagne autour du château; il étoit de plain-pied à l’appartement du Roi, et par conséquent élevé, et dominoit toute la campagne. Il y avoit au pied une vieille muraille et un moulin à vent, un peu au delà de l’appartement du Roi, sur le rempart, qui n’avoit ni banquette ni mur d’appui. Le samedi 13 septembre fut destiné à l’assaut: le Roi, suivi de toutes les dames, et par le plus beau temps du monde, alla sur ce rempart; force courtisans, et tout ce qu’il y avoit d’étrangers considérables. De là, on découvroit toute la plaine et la disposition de toutes les troupes. J’étois dans le demi-cercle, fort près du Roi, à trois pas au plus, et personne devant moi. C’étoit le plus beau coup d’œil qu’on pût imaginer que toute cette armée, et ce nombre prodigieux de curieux de toutes conditions, à cheval et à pied, à distance des troupes pour ne les point embarrasser, et ce jeu des attaquants et des défendants à découvert, parce que, n’y ayant rien de sérieux que la montre et qu’il n’y avoit de précaution à prendre pour les uns et les autres que la justesse des mouvements[150]. Mais un spectacle d’une autre sorte, et que je peindrois dans quarante ans comme aujourd’hui, tant il me frappa, fut celui que, du haut de ce rempart, le Roi donna à toute son armée et à cette innombrable foule d’assistants de tous états, tant dans la plaine que dessus le rempart même.

[150] This incorrect phrase is as Saint-Simon wrote it.

Mme de Maintenon y étoit en face de la plaine et des troupes, dans sa chaise à porteurs, entre ses trois glaces, et ses porteurs retirés. Sur le bâton de devant, à gauche, étoit assise Mme la duchesse de Bourgogne; du même côté, en arrière et en demi-cercle, debout, Madame la Duchesse, Mme la princesse de Conti et toutes les dames, et derrière elles des hommes; à la glace droite de la chaise, le Roi debout, et, un peu en arrière, un demi-cercle de ce qu’il y avoit en hommes de plus distingué. Le Roi étoit presque toujours découvert, et à tous moments se baissoit dans la glace pour parler à Mme de Maintenon, pour lui expliquer tout ce qu’elle voyoit et les raisons de chaque chose. A chaque fois, elle avoit l’honnêteté d’ouvrir sa glace de quatre ou cinq doigts, jamais de la moitié, car j’y pris garde, et j’avoue que je fus plus attentif à ce spectacle qu’à celui des troupes. Quelquefois elle ouvrait pour quelque question au Roi; mais presque toujours c’étoit lui qui, sans attendre qu’elle lui parlât, se baissoit tout à fait pour l’instruire, et quelquefois qu’elle n’y prenoit pas garde, il frappoit contre la glace pour la faire ouvrir. Jamais il ne parla qu’à elle, hors pour donner des ordres en peu de mots et rarement, et quelques réponses à Mme la duchesse de Bourgogne, qui tâchoit de se faire parler, et à qui Mme de Maintenon montrait et parloit par signes de temps en temps, sans ouvrir la glace de devant, à travers laquelle la jeune princesse lui crioit quelque mot. J’examinois fort les contenances: toutes marquoient une surprise honteuse, timide, dérobée, et tout ce qui étoit derrière la chaise et les demi-cercles avoient plus les yeux sur elle que sur l’armée, et tout dans un respect de crainte et d’embarras. Le Roi mit souvent son chapeau sur le haut de la chaise, pour parler dedans, et cet exercice si continuel lui devoit fort lasser les reins. Monseigneur étoit à cheval dans la plaine, avec les princes ses cadets, et Mgr le duc de Bourgogne, comme à tous les autres mouvements de l’armée, avec le maréchal de Boufflers, en fonction de général. C’étoit sur les cinq heures de l’après-dînée, par le plus beau temps du monde et le plus à souhait.

Il y avoit, vis-à-vis la chaise à porteurs, un sentier taillé en marches roides, qu’on ne voyoit point d’en haut, et une ouverture au bout, qu’on avoit faite dans cette vieille muraille pour pouvoir aller prendre les ordres du Roi d’en bas, s’il en étoit besoin. Le cas arriva: Crenan envoya Canillac[151], colonel de Rouergue, qui étoit un des régiments qui défendoient, pour prendre l’ordre du Roi sur je ne sais quoi. Canillac se met à monter, et dépasse jusqu’un peu plus que les épaules: je le vois d’ici aussi distinctement qu’alors. A mesure que la tête dépassoit, il avisoit cette chaise, le Roi et toute cette assistance, qu’il n’avoit point vue ni imaginée, parce que son poste étoit en bas, au pied du rempart, d’où on ne pouvoit découvrir ce qui étoit dessus. Ce spectacle le frappa d’un tel étonnement qu’il demeura court à regarder, la bouche ouverte, les yeux fixes, et le visage sur lequel le plus grand étonnement étoit peint. Il n’y eut personne qui ne le remarquât, et le Roi le vit si bien qu’il lui dit avec émotion: “Eh bien! Canillac, montez donc.” Canillac demeuroit; le Roi reprit: “Montez donc; qu’est[-ce] qu’il y a?” Il acheva donc de monter, et vint au Roi à pas lents, tremblants, et passant les yeux à droite et à gauche, avec un air éperdu. Je l’ai déjà dit: j’étois à trois pas du Roi; Canillac passa devant moi, et balbutia fort bas quelque chose. “Comment dites-vous? dit le Roi; mais parlez donc.” Jamais il ne put se remettre. Il tira de soi ce qu’il put. Le Roi, qui n’y comprit pas grand’chose, vit bien qu’il n’en tireroit rien de mieux, répondit aussi ce qu’il put, et ajouta d’un air chagrin: “Allez, Monsieur.” Canillac ne se le fit pas dire deux fois, et regagna son escalier, et disparut. A peine étoit-il dedans, que le Roi, regardant autour de lui: “Je ne sais pas ce qu’a Canillac, dit-il, mais il a perdu la tramontane, et n’a plus su ce qu’il me vouloit dire.” Personne ne répondit.

[151] Marquis de Canillac, Colonel of the Rouergue regiment. For
his portrait see XI. 233-235. He was one of the _roués_ of the
Regency.

Vers le moment de la capitulation, Mme de Maintenon apparemment demanda permission de s’en aller; le Roi le cria: “Les porteurs de Madame!” Ils vinrent et l’emportèrent. Moins d’un quart d’heure après, le Roi se retira, suivi de Mme la duchesse de Bourgogne et de presque tout ce qui étoit là. Plusieurs se parlèrent des yeux et du coude en se retirant, et puis à l’oreille bien bas: on ne pouvoit revenir de ce qu’on venoit de voir. Ce fut le même effet parmi tout ce qui étoit dans la plaine: jusqu’aux soldats demandoient ce que c’étoit que cette chaise à porteurs et le Roi à tous moments baissé dedans; il fallut doucement faire taire les officiers et les questions des troupes. On peut juger de ce qu’en dirent les étrangers, et de l’effet que fit sur eux un tel spectacle. Il fit du bruit par toute l’Europe, et y fut aussi répandu que le camp même de Compiègne avec toute sa pompe et sa prodigieuse splendeur. Du reste, Mme de Maintenon se produisit fort peu au camp, et toujours dans son carrosse avec trois ou quatre familières, et alla voir une fois ou deux le maréchal de Boufflers et les merveilles du prodige de sa magnificence.

Le dernier grand acte de cette scène fut l’image d’une bataille entre la première et la seconde ligne entières, l’une contre l’autre. M. Rosen[152], le premier des lieutenants généraux du camp, la commanda ce jour-là contre le maréchal de Boufflers, auprès duquel étoit Mgr le duc de Bourgogne comme le général. Le Roi, Mme la duchesse de Bourgogne, les princes, les dames, toute la cour et un monde de curieux assistèrent à ce spectacle, le Roi et tous les hommes à cheval, les dames en carrosse. L’exécution en fut parfaite en toutes ses parties et dura longtemps. Mais quand ce fut à la seconde ligne à ployer et à faire retraite, Rosen ne s’y pouvoit résoudre, et c’est ce qui allongea fort l’action. M. de Boufflers lui manda plusieurs fois, de la part de Mgr le duc de Bourgogne, qu’il étoit temps. Rosen entroit en colère, et n’obéissoit point. Le Roi en rit fort, qui avoit tout réglé, et qui voyoit aller et venir les aides de camp et la longueur de tout ce manège, et dit: “Rosen n’aime point à faire le personnage de battu.” A la fin il lui manda lui-même de finir et de se retirer. Rosen obéit, mais fort mal volontiers, et brusqua un peu le porteur d’ordre. Ce fut la conversation du retour et de tout le soir.

[152] Conrad, Marquis de Rosen, “un grand homme sec, qui sentoit
son reître, et qui auroit fait peur du coin d’un bois” (III. 381).

Enfin, après des attaques de retranchements, et toutes sortes d’images de ce qui se fait à la guerre, et des revues infinies, le Roi partit de Compiègne le lundi 22 septembre, et s’en alla avec sa même carrossée à Chantilly, y demeura le mardi, et arriva le mercredi à Versailles, avec autant de joie de toutes les dames qu’elles avoient eu d’empressement à être du voyage: elles ne mangèrent point avec le Roi à Compiègne, et y virent Mme la duchesse de Bourgogne aussi peu qu’à Versailles; il falloit aller au camp tous les jours, et la fatigue leur parut plus grande que le plaisir, et encore plus que la distinction qu’elles s’en étoient proposée. Le Roi, extrêmement content de la beauté des troupes, qui toutes avoient habillé, et avec tous les ornements que leurs chefs avoient pu imaginer, fit donner en partant six cents francs de gratification à chaque capitaine de cavalerie et de dragons, et trois cents francs à chaque capitaine d’infanterie; il en fit donner autant aux majors de tous les régiments, et distribua quelques grâces dans sa maison. Il fit au maréchal de Boufflers un présent de cent mille francs. Tout cela ensemble coûta beaucoup; mais, pour chacun, ce fut une goutte d’eau. Il n’y eut point de régiment qui n’en fût ruiné pour bien des années, corps et officiers, et, pour le maréchal de Boufflers, je laisse à penser ce que ce fut que cent mille francs à la magnificence, incroyable à qui l’a vue, dont il épouvanta toute l’Europe par les relations des étrangers qui en furent témoins, et qui, tous les jours, n’en pouvoient croire leurs yeux.

VI

THE DEATH OF MONSEIGNEUR[153]

[153] Ed. Chéruel, VIII. cc. xii and part of xiii; ed. Boislisle,
XXI. 5-57 and 85-89.

Ce prince, allant, comme je l’ai dit, à Meudon[154] le lendemain des fêtes de Pâques, rencontra à Chaville un prêtre qui portoit Notre-Seigneur à un malade, et mit pied à terre pour l’adorer à genoux avec Mme la duchesse de Bourgogne. Il demanda à quel malade on le portoit: il apprit que ce malade avoit la petite vérole. Il y en avoit partout quantité. Il ne l’avoit eue que légère, volante, et enfant; il la craignoit fort. Il en fut frappé, et dit le soir à Boudin, son premier médecin, qu’il ne seroit pas surpris s’il l’avoit. La journée s’étoit cependant passée tout à fait à l’ordinaire.

[154] The _château_ of Meudon was built for the Dauphin by J.-H.
Mansard in 1698.

Il se leva le lendemain jeudi 9, pour aller courre le loup; mais en s’habillant il lui prit une foiblesse qui le fit tomber dans sa chaise. Boudin le fit remettre au lit. Toute la journée fut effrayante par l’état du pouls. Le Roi, qui en fut foiblement averti par Fagon[155], crut que ce n’étoit rien, et s’alla promener à Marly après son dîner, où il eut plusieurs fois des nouvelles de Meudon. Mgr et Mme la duchesse de Bourgogne y dînèrent, et ne voulurent pas quitter Monseigneur d’un moment. La princesse ajouta aux devoirs de belle-fille toutes les grâces qui étoient en elle, et présenta tout de sa main à Monseigneur. Le cœur ne pouvoit pas être troublé de ce que l’esprit lui faisoit envisager comme possible; mais les soins et l’empressement n’en furent pas moins marqués, sans air d’affectation ni de comédie. Mgr le duc de Bourgogne, tout simple, tout saint, tout plein de ses devoirs, les remplit outre mesure; et quoique il y eût déjà un grand soupçon de petite vérole, et que ce prince ne l’eût jamais eue, ils ne voulurent pas s’éloigner un moment de Monseigneur, et ne le quittèrent que pour le souper du Roi.

[155] See above, p. 57, n. 103.

A leur récit, le Roi envoya le lendemain matin, vendredi 10, des ordres si précis à Meudon qu’il apprit à son réveil le grand péril où on trouvoit Monseigneur. Il avoit dit la veille, en revenant de Marly, qu’il iroit le lendemain matin à Meudon, pour y demeurer pendant toute la maladie de Monseigneur, de quelque nature qu’elle pût être; et en effet il s’y en alla au sortir de la messe. En partant, il défendit à ses enfants d’y aller; il le défendit en général à quiconque n’avoit pas eu la petite vérole, avec une réflexion de bonté, et permit à tous ceux qui l’avoient eue de lui faire leur cour à Meudon, ou de n’y aller pas, suivant le degré de leur peur ou de leur convenance.

Du Mont[156] renvoya plusieurs de ceux qui étoient de ce voyage de Meudon, pour y loger la suite du Roi, qu’il borna à son service le plus étroit, et à ses ministres, excepté le Chancelier, qui n’y coucha pas, pour y travailler avec eux. Madame la Duchesse[157] et Mme la princesse de Conti[158], chacune uniquement avec sa dame d’honneur, Mlle de Lislebonne, Mme d’Espinoy et Mlle de Melun[159], comme si particulièrement attachées à Monseigneur, et Mlle de Bouillon, parce qu’elle ne quittoit point son père, qui suivit comme grand chambellan[160], y avoient devancé le Roi, et furent les seules dames qui y demeurèrent, et qui mangèrent les soirs avec le Roi, qui dîna seul comme à Marly. Je ne parle point de Mlle Choin[161], qui y dîna dès le mercredi, ni de Mme de Maintenon, qui vint trouver le Roi après dîner avec Mme la duchesse de Bourgogne. Le Roi ne voulut point qu’elle approchât de l’appartement de Monseigneur, et la renvoya assez promptement. C’est où en étoient les choses lorsque Mme de Saint-Simon m’envoya le courrier, les médecins souhaitant la petite vérole, dont on étoit persuadé, quoique elle ne fût pas encore déclarée.

[156] Governor of Meudon and a friend of Saint-Simon’s.

[157] See above, p. 98, n. 146.

[158] See above, p. 98, n. 147.

[159] Mlle de Lislebonne and Mme d’Espinoy were daughters of
Anne, Comtesse de Lislebonne, a legitimatised daughter of Charles
IV, Duke of Lorraine, and widow of a younger brother of the Duc
d’Elbeuf. They were both tall and had good figures; the elder,
Mlle de Lislebonne, was plain, and the younger, wife of Louis
de Melun, Prince d’Espinoy, was handsome. Mlle de Melun was her
sister-in-law.

[160] Godefroi-Maurice, Duc de Bouillon, was a nephew of Turenne.

[161] Saint-Simon called Mlle Choin the Maintenon of Monseigneur,
but he twice says that they were never married, and this view is
confirmed by other evidence.

Je continuerai à parler de moi avec la même vérité dont [je] traite les autres et les choses, avec toute l’exactitude qui m’est possible. A la situation où j’étois à l’égard de Monseigneur et de son intime cour, on sentira aisément quelle impression je reçus de cette nouvelle[162]: je compris, par ce qui m’étoit mandé de l’état de Monseigneur, que la chose en bien ou en mal seroit promptement décidée; je me trouvois fort à mon aise à la Ferté[163]: je résolus d’y attendre des nouvelles de la journée; je renvoyai un courrier à Mme de Saint-Simon, et je lui en demandai un pour le lendemain. Je passai la journée dans un mouvement vague et de flux et de reflux qui gagne et qui perd du terrain, tenant l’homme et le chrétien en garde contre l’homme et le courtisan, avec cette foule de choses et d’objets qui se présentoient à moi dans une conjoncture si critique, qui me faisoit entrevoir une délivrance inespérée, subite, sous les plus agréables apparences pour les suites.

[162] For Saint-Simon’s enmity with the “Cabale de Meudon,” see
the Introduction.

[163] Saint-Simon spent Easter in every year at his country-seat
of La Ferté-Vidame.

Le courrier que j’attendois impatiemment arriva le lendemain, dimanche de Quasimodo[164], de bonne heure dans l’après-dînée. J’appris par lui que la petite vérole étoit déclarée, et alloit aussi bien qu’on le pouvoit souhaiter, et je le crus d’autant mieux que j’appris que la veille, qui étoit celle du dimanche de Quasimodo, Mme de Maintenon, qui à Meudon ne sortoit point de sa chambre, et qui y avoit Mme de Dangeau[165] pour toute compagnie, avec qui elle mangeoit, étoit allée dès le matin à Versailles, y avoit dîné chez Mme de Caylus[166], où elle avoit vu Mme la duchesse de Bourgogne, et n’étoit pas retournée de fort bonne heure à Meudon.

[164] The first Sunday after Easter or Low Sunday, so called
because the Introit of the Mass for that day begins with _Quasi
modo geniti_ (as new-born babes) from 1 Pet. ii. 2.

[165] See Introduction.

[166] See above, p. 44, n. 76.

Je crus Monseigneur sauvé, et voulus demeurer chez moi; néanmoins je crus conseil, comme j’ai fait toute ma vie, et m’en suis toujours bien trouvé: je donnai ordre à regret pour mon départ le lendemain, qui étoit celui de la Quasimodo, 13 avril, et je partis en effet de bon matin. Arrivant à la Queue, à quatorze lieues de la Ferté et à six de Versailles, un financier qui s’appeloit la Fontaine, et que je connoissois fort pour l’avoir vu toute ma vie à la Ferté, chargé de Senonches et des autres biens de feu Monsieur le Prince de ce voisinage, aborda ma chaise comme je relayois; il venoit de Paris et de Versailles, où il avoit vu des gens de Madame la Duchesse: il me dit Monseigneur le mieux du monde, et avec des détails qui le faisoient compter hors de danger. J’arrivai à Versailles rempli de cette opinion, qui me fut confirmée par Mme de Saint-Simon et tout ce que je vis de gens, en sorte qu’on ne craignoit plus que par la nature traîtresse de cette sorte de maladie dans un homme de cinquante ans fort épais.

Le Roi tenoit son Conseil et travailloit le soir avec ses ministres, comme à l’ordinaire. Il voyoit Monseigneur les matins et les soirs, et plusieurs fois l’après-dînée, et toujours longtemps dans la ruelle de son lit. Ce lundi que j’arrivai, il avoit dîné de bonne heure, et s’étoit allé promener à Marly, où Mme la duchesse de Bourgogne l’alla trouver. Il vit en passant au bord des jardins de Versailles Messeigneurs ses petits-fils, qui étoient venus l’y attendre, mais qu’il ne laissa pas approcher, et leur cria bonjour. Mme la duchesse de Bourgogne avoit eu la petite vérole; mais il n’y paroissoit point.

Le Roi ne se plaisoit que dans ses maisons, et n’aimoit point à être ailleurs. C’est par ce goût que ses voyages à Meudon étoient rares et courts, et de pure complaisance. Mme de Maintenon s’y trouvoit encore plus déplacée. Quoique sa chambre fût partout un sanctuaire où il n’entroit que des femmes de la plus étroite privance, il lui falloit partout une autre retraite entièrement inaccessible, sinon à Mme la duchesse de Bourgogne, encore pour des instants, et seule. Ainsi, elle avoit Saint-Cyr pour Versailles et pour Marly, et à Marly encore ce Repos dont j’ai parlé ailleurs; à Fontainebleau sa maison à la ville. Voyant donc Monseigneur si bien, et conséquemment un long séjour à Meudon, les tapissiers du Roi eurent ordre de meubler Chaville, maison du feu chancelier le Tellier, que Monseigneur avait achetée et mise dans le parc de Meudon; et ce fut à Chaville où Mme de Maintenon destina ses retraites pendant la journée.

Le Roi avoit commandé la revue des gens d’armes et des chevau-légers pour le mercredi: tellement que tout sembloit aller à souhait. J’écrivis en arrivant à Versailles à M. de Beauvillier[167], à Meudon, pour le prier de dire au Roi que j’étois revenu sur la maladie de Monseigneur, et que je serois allé à Meudon, si, n’ayant pas eu la petite vérole, je ne me trouvois dans le cas de la défense. Il s’en acquitta, me manda que mon retour avoit été fort à propos, et me réitéra de la part du Roi la défense d’aller à Meudon, tant pour moi que pour Mme de Saint-Simon, qui n’avoit point eu non plus la petite vérole. Cette défense particulière ne m’affligea point du tout. Mme la duchesse de Berry, qui l’avoit eue, n’eut point le privilège de voir le Roi, comme Mme la duchesse de Bourgogne: leurs deux époux ne l’avoient point eue. La même raison exclut M. le duc d’Orléans de voir le Roi; mais Mme la duchesse d’Orléans, qui n’étoit pas dans le même cas, eut permission de l’aller voir, dont elle usa pourtant fort sobrement. Madame ne le vit point, quoique il n’y eût point pour elle de raison d’exclusion, qui, excepté les deux fils de France, par juste crainte pour eux, ne s’étendit dans la famille royale que selon le goût du Roi.

[167] See below for his portrait.

Meudon, pris en soi, avoit aussi ses contrastes: la Choin y étoit dans son grenier; Madame la Duchesse, Mlle de Lislebonne et Mme d’Espinoy ne bougeoient de la chambre de Monseigneur, et la recluse n’y entroit que lorsque le Roi n’y étoit pas, et que Mme la princesse de Conti, qui y étoit aussi fort assidue, étoit retirée. Cette princesse sentit bien qu’elle contraindrait cruellement Monseigneur, si elle ne le mettoit en liberté là-dessus, et elle le fit de fort bonne grâce: dès le matin du jour que le Roi arriva, et elle y avoit déjà couché, elle dit à Monseigneur qu’il y avoit longtemps qu’elle n’ignorait pas ce qui étoit dans Meudon, qu’elle n’avoit pu vivre hors de ce château dans l’inquiétude où elle étoit, mais qu’il n’étoit pas juste que son amitié fût importune; qu’elle le prioit d’en user très librement, de la renvoyer toutes les fois que cela lui conviendrait, et qu’elle auroit soin, de son côté, de n’entrer jamais dans sa chambre sans savoir si elle pouvoit le voir sans l’embarrasser. Ce compliment plut infiniment à Monseigneur. La princesse fut en effet fidèle à cette conduite, et docile aux avis de Madame la Duchesse et des deux Lorraines pour sortir quand il étoit à propos, sans air de chagrin ni de contrainte, et revenoit après, quand cela se pouvoit, sans la plus légère humeur, en quoi elle mérita de vraies louanges.

C’étoit Mlle Choin dont il étoit question, qui figurait à Meudon, avec le P. Tellier[168], d’une façon tout à fait étrange. Tous deux incognito, relégués chacun dans leur grenier, servis seuls chacun dans leur chambre, vus des seuls indispensables, et sus pourtant de chacun, avec cette différence que la demoiselle voyoit Monseigneur nuit et jour, sans mettre le pied ailleurs, et que le confesseur alloit chez le Roi et partout, excepté dans l’appartement de Monseigneur ni dans tout ce qui en approchoit. Mme d’Espinoy portoit et rapportoit les compliments entre Mme de Maintenon et Mlle Choin. Le Roi ne la vit point. Il croyoit que Mme de Maintenon l’avoit vue: il le lui demanda un peu sur le tard; il sut que non, et il ne l’approuva pas. Là-dessus Mme de Maintenon chargea Mme d’Espinoy d’en faire ses excuses à Mlle Choin, et de lui dire qu’elle espéroit qu’elles se verraient: compliment bizarre d’une chambre à l’autre, sous le même toit. Elles ne se virent jamais depuis.

[168] Michel Le Tellier, the Jesuit confessor of Louis XIV. See
VI. 241-243 for a highly unfavourable portrait of him. “Il eût
fait peur au coin d’un bois; sa physionomie étoit ténébreuse,
fausse, terrible; les yeux, ardents, méchants, extrêmement de
travers: on étoit frappé en le voyant.... Grossier et ignorant
à surprendre, insolent, impudent, impétueux, ne connoissant ni
monde, ni mesure, ni degrés, ni ménagements, ni qui que ce fût,
et à qui tous les moyens étoient bons pour arriver à ses fins.”

Versailles présentoit une autre scène: Mgr et Mme la duchesse de Bourgogne y tenoient ouvertement la cour, et cette cour ressembloit à la première pointe de l’aurore. Toute la cour étoit là rassemblée; tout Paris y abondoit, et comme la discrétion et la précaution ne furent jamais françoises, tout Meudon y venoit, et on en croyoit les gens sur leur parole de n’être pas entrés chez Monseigneur ce jour-là. Lever et coucher, dîner et souper avec les dames, conversations publiques après les repas, promenades, étoient les heures de faire sa cour, et les appartements ne pouvoient contenir la foule; courriers à tous quarts d’heure, qui rappeloient l’attention aux nouvelles de Monseigneur, cours de maladie à souhait, et facilité extrême d’espérance et de confiance; desir et empressement de tous de plaire à la nouvelle cour; majesté et gravité gaie dans le jeune prince et la jeune princesse, accueil obligeant à tous, attention continuelle à parler à chacun, et complaisance dans cette foule, satisfaction réciproque; duc et duchesse de Berry à peu près nuls. De cette sorte s’écoulèrent cinq jours, chacun pensant sans cesse aux futurs contingents, tâchant d’avance de s’accommoder à tout événement.

Le mardi 14 avril, lendemain de mon retour de la Ferté à Versailles, le Roi, qui, comme j’ai dit, s’ennuyoit à Meudon, donna à l’ordinaire conseil des finances le matin, et, contre sa coutume, conseil de dépêches l’après-dînée, pour en remplir le vide. J’allai voir le Chancelier à son retour de ce dernier conseil, et je m’informai beaucoup à lui de l’état de Monseigneur. Il me l’assura bon, et me dit que Fagon lui avoit dit ces mêmes mots: que les choses alloient selon leurs souhaits, et au delà de leurs espérances. Le Chancelier me parut dans une grande confiance, et j’y ajoutai foi d’autant plus aisément qu’il étoit extrêmement bien avec Monseigneur, et qu’il ne bannissoit pas toute crainte, mais sans en avoir d’autre que celle de la nature propre à cette sorte de maladie.

Les harengères de Paris, amies fidèles de Monseigneur, qui s’étoient déjà signalées à cette forte indigestion qui fut prise pour apoplexie, donnèrent ici le second tome de leur zèle. Ce même matin, elles arrivèrent en plusieurs carrosses de louage à Meudon. Monseigneur les voulut voir: elles se jetèrent au pied de son lit, qu’elles baisèrent plusieurs fois, et ravies d’apprendre de si bonnes nouvelles, elles s’écrièrent dans leur joie qu’elles alloient réjouir tout Paris et faire chanter le _Te Deum_. Monseigneur, qui n’étoit pas insensible à ces marques d’amour du peuple, leur dit qu’il n’étoit pas encore temps, et après les avoir remerciées, il ordonna qu’on leur fît voir sa maison, qu’on les traitât à dîner, et qu’on les renvoyât avec de l’argent.

Revenant chez moi, de chez le Chancelier, par les cours, je vis Mme la duchesse d’Orléans se promenant sur la terrasse de l’aile Neuve, qui m’appela, et que je ne fis semblant de voir ni d’entendre, parce que la Montauban étoit avec elle, et je gagnai mon appartement l’esprit fort rempli de ces bonnes nouvelles de Meudon. Ce logement étoit dans la galerie haute de l’aile Neuve, qu’il n’y avoit presque qu’à traverser pour être dans l’appartement de M. et de Mme la duchesse de Berry, qui ce soir-là devoient donner à souper chez eux à M. et à Mme la duchesse d’Orléans et à quelques dames, dont Mme de Saint-Simon se dispensa sur ce qu’elle avoit été un peu incommodée.

Il y avoit peu que j’étois dans mon cabinet seul avec Coëttenfao, qu’on m’annonça Mme la duchesse d’Orléans, qui venoit causer en attendant l’heure du souper. J’allai la recevoir dans l’appartement de Mme de Saint-Simon, qui étoit sortie, et qui revint bientôt après se mettre en tiers avec nous. La princesse et moi étions, comme on dit, gros de nous voir et de nous entretenir dans cette conjoncture, sur laquelle elle et moi nous pensions si pareillement. Il n’y avoit guère qu’une heure qu’elle étoit revenue de Meudon, où elle avoit vu le Roi, et il en étoit alors huit du soir de ce même mardi 14 avril.

Elle me dit la même expression dont Fagon s’étoit servi, que j’avois apprise du Chancelier; elle me rendit la confiance qui régnoit dans Meudon; elle me vanta les soins et la capacité des médecins, qui ne négligeoient pas jusqu’aux plus petits remèdes qu’ils ont coutume de mépriser le plus; elle nous en exagéra le succès; et pour en parler franchement et en avouer la honte, elle et moi nous lamentâmes ensemble de voir Monseigneur échapper, à son âge et à sa graisse, d’un mal si dangereux. Elle réfléchissoit tristement, mais avec ce sel et ces tons à la Mortemart[169], qu’après une dépuration de cette sorte il ne restoit plus la moindre pauvre petite espérance aux apoplexies, que celle des indigestions étoit ruinée sans ressource depuis la peur que Monseigneur en avoit prise et l’empire qu’il avoit donné sur sa santé aux médecins; et nous conclûmes plus que langoureusement qu’il falloit désormais compter que ce prince vivroit et régneroit longtemps: de là, des raisonnements sans fin sur les funestes accompagnements de son règne, sur la vanité des apparences les mieux fondées d’une vie qui promettoit si peu, et qui trouvoit son salut et sa durée au sein du péril et de la mort. En un mot, nous nous lâchâmes, non sans quelque scrupule qui interrompoit de fois à autre cette rare conversation, mais qu’avec un tour languissamment plaisant elle ramenoit toujours à son point. Mme de Saint-Simon, tout dévotement, enrayoit tant qu’elle pouvoit ces propos étranges; mais l’enrayure cassoit, et entretenoit ainsi un combat très singulier entre la liberté des sentiments humainement pour nous très raisonnables, mais qui ne laissoit pas de nous faire sentir qu'ils n’étoient pas selon la religion.

[169] Mme de Montespan, the mother of the Duchess, was the
daughter of Gabriel de Rochechouart, Duc de Mortemart.

Deux heures s’écoulèrent de la sorte entre nous trois, qui nous parurent courtes, mais que l’heure du souper termina. Mme la duchesse d’Orléans s’en alla chez Madame sa fille, et nous passâmes dans ma chambre, où bonne compagnie s’étoit cependant assemblée, qui soupa avec nous.

Tandis qu’on étoit si tranquille à Versailles, et même à Meudon, tout y changeoit de face. Le Roi avoit vu Monseigneur plusieurs fois dans la journée, qui étoit sensible à ces marques d’amitié et de considération. Dans la visite de l’après-dînée, avant le conseil des dépêches, le Roi fut si frappé de l’enflure extraordinaire du visage et de la tête, qu’il abrégea, et qu’il laissa échapper quelques larmes en sortant de la chambre. On le rassura tant qu’on put, et, après le conseil des dépêches, il se promena dans les jardins.

Cependant Monseigneur avoit déjà méconnu Mme la princesse de Conti, et Boudin en avoit été alarmé. Ce prince l’avoit toujours été. Les courtisans le voyoient tous les uns après les autres; les plus familiers n’en bougeoient jour et nuit. Il s’informoit sans cesse à eux si on avoit coutume d’être, dans cette maladie, dans l’état où il se sentoit. Dans les temps où ce qu’on lui disoit pour le rassurer lui faisoit le plus d’impression, il fondoit sur cette dépuration des espérances de vie et de santé, et en une de ces occasions, il lui échappa d’avouer à Mme la princesse de Conti qu’il y avoit longtemps qu’il se sentoit fort mal sans en avoir voulu rien témoigner, et dans un tel état de foiblesse que, le jeudi saint dernier, il n’avoit pu durant l’office tenir sa _Semaine sainte_ dans ses mains.

Il se trouva plus mal vers quatre heures après midi, pendant le conseil des dépêches: tellement que Boudin proposa à Fagon d’envoyer querir du conseil, lui représenta qu’eux, médecins de la cour, qui ne voyoient jamais aucune maladie de venin, n’en pouvoient avoir d’expérience, et le pressa de mander promptement des médecins de Paris; mais Fagon se mit en colère, ne se paya d’aucunes raisons, s’opiniâtra au refus d’appeler personne, à dire qu’il étoit inutile de se commettre à des disputes et à des contrariétés, soutint qu’ils feroient aussi bien et mieux que tout le secours qu’ils pourroient faire venir, voulut enfin tenir secret l’état de Monseigneur, quoique il empirât d’heure en heure, et que sur les sept heures du soir quelques valets et quelques courtisans même commençassent à s’en apercevoir; mais tout en ce genre trembloit sous Fagon: il étoit là, et personne n’osoit ouvrir la bouche pour avertir le Roi ni Mme de Maintenon. Madame la Duchesse et Mme la princesse de Conti, dans la même impuissance, cherchoient à se rassurer. Le rare fut qu’on voulut laisser mettre le Roi à table pour souper, avant d’effrayer par de grands remèdes, et laisser achever son souper sans l’interrompre et sans l’avertir de rien, qui, sur la foi de Fagon et le silence public, croyoit Monseigneur en bon état, quoique il l’eût trouvé enflé et changé dans l’après-dînée, et qu’il en eût été fort peiné.

Pendant que le Roi soupoit ainsi tranquillement, la tête commença à tourner à ceux qui étoient dans la chambre de Monseigneur. Fagon et les autres entassèrent remèdes sur remèdes, sans en attendre l’effet. Le curé, qui tous les soirs avant de se retirer chez lui alloit savoir des nouvelles, trouva, contre l’ordinaire, toutes les portes ouvertes, et les valets éperdus. Il entra dans la chambre, où voyant de quoi il n’étoit que trop tardivement question, il courut au lit, prit la main de Monseigneur, lui parla de Dieu, et le voyant plein de connoissance, mais presque hors d’état de parler, il en tira ce qu’il put pour une confession, dont qui que ce soit ne s’étoit avisé, lui suggéra des actes de contrition. Le pauvre prince en répéta distinctement quelques mots, confusément les autres, se frappa la poitrine, serra la main au curé, parut pénétré des meilleurs sentiments, et reçut d’un air contrit et desireux l’absolution du curé.

Cependant le Roi sortoit de table, et pensa tomber à la renverse lorsque Fagon, se présentant à lui, lui cria tout troublé, que tout étoit perdu. On peut juger quelle horreur saisit tout le monde en ce passage si subit d’une sécurité entière à la plus désespérée extrémité.

Le Roi, à peine à lui-même, prit à l’instant le chemin de l’appartement de Monseigneur, et réprima très sèchement l’indiscret empressement de quelques courtisans à le retenir, disant qu’il vouloit voir encore son fils, et s’il n’y avoit plus de remède. Comme il étoit près d’entrer dans la chambre, Mme la princesse de Conti, qui avoit eu le temps d’accourir chez Monseigneur dans ce court intervalle de la sortie de table, se présenta pour l’empêcher d’entrer; elle le repoussa même des mains, et lui dit qu’il ne falloit plus désormais penser qu’à lui-même. Alors le Roi, presque en foiblesse d’un renversement si subit et si entier, se laissa aller sur un canapé qui se trouva à l’entrée de la porte du cabinet par lequel il étoit entré, qui donnoit dans la chambre: il demandoit des nouvelles à tout ce qui en sortoit, sans que presque personne osât lui répondre. En descendant chez Monseigneur, car il logeoit au-dessus de lui, il avoit envoyé chercher le P. Tellier, qui venoit de se mettre au lit. Il fut bientôt rhabillé et arrivé dans la chambre; mais il n’étoit plus temps, à ce qu’ont dit depuis tous les domestiques, quoique le jésuite, peut-être pour consoler le Roi, lui eût assuré qu’il avoit donné une absolution bien fondée. Mme de Maintenon, accourue auprès du Roi, et assise sur le même canapé, tâchoit de pleurer. Elle essayoit d’emmener le Roi, dont les carrosses étoient déjà prêts dans la cour; mais il n’y eut pas moyen de l’y faire résoudre que Monseigneur ne fût expiré.

Cette agonie sans connoissance dura près d’une heure depuis que le Roi fut dans le cabinet. Madame la Duchesse et Mme la princesse de Conti se partageoient entre les soins du mourant et ceux du Roi, près duquel elles revenoient souvent, tandis que la Faculté confondue, les valets éperdus, le courtisan bourdonnant, se poussoient les uns les autres, et cheminoient sans cesse sans presque changer de lieu. Enfin le moment fatal arriva: Fagon sortit, qui le laissa entendre.

Le Roi, fort affligé, et très peiné du défaut de confession, maltraita un peu ce premier médecin, puis sortit, emmené par Mme de Maintenon et par les deux princesses. L’appartement étoit de plein pied à la cour, et comme il se présenta pour monter en carrosse, il trouva devant lui la berline[170] de Monseigneur. Il fit signe de la main qu’on lui amenât un autre carrosse, par la peine que lui faisoit celui-là. Il n’en fut pas néanmoins tellement occupé que, voyant Pontchartrain, il ne l’appelât pour lui dire d’avertir son père et les autres ministres de se trouver le lendemain matin, un peu tard, à Marly, pour le conseil d’État ordinaire du mercredi. Sans commenter ce sens froid, je me contenterai de rapporter la surprise extrême de tous les témoins et de tous ceux qui l’apprirent. Pontchartrain répondit que, ne s’agissant que d’affaires courantes, il vaudrait mieux remettre le conseil d’un jour que de l’en importuner. Le Roi y consentit. Il monta avec peine en carrosse, appuyé des deux côtés, Mme de Maintenon tout de suite après, qui se mit à côté de lui; Madame la Duchesse et Mme la princesse de Conti montèrent après elle, et se mirent sur le devant. Une foule d’officiers de Monseigneur se jetèrent à genoux tout du long de la cour, des deux côtés, sur le passage du Roi, lui criant avec des hurlements étranges d’avoir compassion d’eux, qui avoient tout perdu et qui mouraient de faim.

[170] A form of coach invented at Berlin, much used for
travelling, being lighter and better hung than an ordinary
post-chaise.

Tandis que Meudon étoit rempli d’horreur, tout étoit tranquille à Versailles, sans en avoir le moindre soupçon. Nous avions soupé; la compagnie, quelque temps après, s’étoit retirée, et je causois avec Mme de Saint-Simon, qui achevoit de se déshabiller pour se mettre au lit, lorsqu’un ancien valet de chambre à qui elle avoit donné une charge de garçon de la chambre de Mme la duchesse de Berry, et qui y servoit à table, entra tout effarouché. Il nous dit qu’il falloit qu’il y eût de mauvaises nouvelles de Meudon; que Mgr le duc de Bourgogne venoit d’envoyer parler à l’oreille à M. le duc de Berry, à qui les yeux avoient rougi à l’instant; qu’aussitôt il étoit sorti de table, et que, sur un second message fort prompt, la table où la compagnie étoit restée s’étoit levée avec précipitation, et que tout le monde étoit passé dans le cabinet. Un changement si subit rendit ma surprise extrême; je courus chez Mme la duchesse de Berry aussitôt: il n’y avoit plus personne; ils étoient tous allés chez Mme la duchesse de Bourgogne. J’y poussai tout de suite.

J’y trouvai tout Versailles rassemblé ou y arrivant, toutes les dames en déshabillé, la plupart prêtes à se mettre au lit, toutes les portes ouvertes, et tout en trouble. J’appris que Monseigneur avoit reçu l’extrême-onction, qu’il étoit sans connoissance et hors de toute espérance, et que le Roi avoit mandé à Mme la duchesse de Bourgogne qu’il s’en alloit à Marly, et de le venir attendre dans l’avenue entre les deux écuries, pour le voir en passant.

Le spectacle attira toute l’attention que j’y pus donner parmi les divers mouvements de mon âme et ce qui tout à la fois se présenta à mon esprit. Les deux princes et les deux princesses étoient dans le petit cabinet derrière la ruelle du lit; la toilette pour le coucher étoit à l’ordinaire dans la chambre de Mme la duchesse de Bourgogne, remplie de toute la cour en confusion; elle alloit et venoit du cabinet dans la chambre, en attendant le moment d’aller au passage du Roi, et son maintien, toujours avec ses mêmes grâces, étoit un maintien de trouble et de compassion que celui de chacun sembloit prendre pour douleur; elle disoit ou répondoit, en passant devant les uns et les autres, quelques mots rares. Tous les assistants étoient des personnages vraiment expressifs; il ne falloit qu’avoir des yeux, sans aucune connoissance de la cour, pour distinguer les intérêts peints sur les visages, ou le néant de ceux qui n’étoient de rien: ceux-ci tranquilles à eux-mêmes, les autres pénétrés de douleur ou de gravité et d’attention sur eux-mêmes, pour cacher leur élargissement et leur joie.

Mon premier mouvement fut de m’informer à plus d’une fois, de ne croire qu’à peine au spectacle et aux paroles, ensuite de craindre trop peu de cause pour tant d’alarme, enfin de retour sur moi-même, par la considération de la misère commune à tous les hommes, et que moi-même je me trouverois un jour aux portes de la mort. La joie néanmoins perçoit à travers les réflexions momentanées de religion et d’humanité par lesquelles j’essayois de me rappeler; ma délivrance particulière me sembloit si grande et si inespérée qu’il me sembloit, avec une évidence encore plus parfaite que la vérité, que l’État gagnoit tout en une telle perte. Parmi ces pensées, je sentois malgré moi un reste de crainte que le malade en réchappât, et j’en avois une extrême honte.

Enfoncé de la sorte en moi-même, je ne laissai pas de mander à Mme de Saint-Simon qu’il étoit à propos qu’elle vînt, et de percer de mes regards clandestins chaque visage, chaque maintien, chaque mouvement, d’y délecter ma curiosité, d’y nourrir les idées que je m’étois formées de chaque personnage, qui ne m’ont jamais guère trompé, et de tirer de justes conjectures de la vérité de ces premiers élans, dont on est si rarement maître, et qui par là, à qui connoît la carte et les gens, deviennent des indications sûres des liaisons et des sentiments les moins visibles en tous autres temps rassis.

Je vis arriver Mme la duchesse d’Orléans, dont la contenance majestueuse et compassée ne disoit rien; elle entra dans le petit cabinet, d’où bientôt après elle sortit avec M. le duc d’Orléans, duquel l’activité et l’air turbulent marquoient plus l’émotion du spectacle que tout autre sentiment. Ils s’en allèrent, et je le remarque exprès par ce qui bientôt après arriva en ma présence.

Quelques moments après, je vis de loin, vers la porte du petit cabinet, Mgr le duc de Bourgogne avec un air fort ému et peiné; mais le coup d’œil que j’assenai vivement sur lui ne m’y rendit rien de tendre, et ne me rendit que l’occupation profonde d’un esprit saisi.

Valets et femmes de chambre crioient déjà indiscrètement, et leur douleur prouva bien tout ce que cette espèce de gens alloit perdre. Vers minuit et demi, on eut des nouvelles du Roi, et aussitôt je vis Mme la duchesse de Bourgogne sortir du petit cabinet avec Mgr le duc de Bourgogne, l’air alors plus touché qu’il ne m’avoit paru la première fois, et qui rentra aussitôt dans le cabinet. La princesse prit à sa toilette son écharpe et ses coiffes, debout et d’un air délibéré, traversa la chambre, les yeux à peine mouillés, mais trahie par de curieux regards lancés de part et d’autre à la dérobée, et, suivie seulement de ses dames, gagna son carrosse par le grand escalier.

Comme elle sortit de sa chambre, je pris mon temps pour aller chez Mme la duchesse d’Orléans, avec qui je grillois d’être. Entrant chez elle, j’appris qu’ils étoient chez Madame; je poussai jusque-là à travers leurs appartements. Je trouvai Mme la duchesse d’Orléans qui retournoit chez elle, et qui, d’un air fort sérieux, me dit de revenir avec elle. M. le duc d’Orléans étoit demeuré. Elle s’assit dans sa chambre, et auprès d’elle la duchesse de Villeroy[171], la maréchale de Rochefort[172], et cinq ou six dames familières. Je petillois cependant de tant de compagnie; Mme la duchesse d’Orléans, qui n’en étoit pas moins importunée, prit une bougie et passa derrière sa chambre. J’allai alors dire un mot à l’oreille à la duchesse de Villeroy: elle et moi pensions de même sur l’événement présent; elle me poussa, et me dit tout bas de me bien contenir. J’étouffois de silence parmi les plaintes et les surprises narratives de ces dames, lorsque M. le duc d’Orléans parut à la porte du cabinet et m’appela.

[171] Marguerite Le Tellier, daughter of Louvois. For her
portrait see VIII. 310 f.

[172] Marie de Laval, widow of the Maréchal-Marquis de Rochefort,
formerly Bedchamber-woman to the Dauphine.

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Selections from Saint-SimonChapter C: W. Collins, Saint-Simon, Edinburgh, 1880 (5)

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