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Chapter C: W. Collins, Saint-Simon, Edinburgh, 1880 (2)

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Plusieurs choses contribuèrent à tirer pour toujours la cour hors de Paris, et à la tenir sans interruption à la campagne[54]. Les troubles de la minorité, dont cette ville fut le grand théâtre, en avoient imprimé au Roi de l’aversion, et la persuasion encore que son séjour y étoit dangereux, et que la résidence de la cour ailleurs rendroit à Paris les cabales moins aisées par la distance des lieux, quelque peu éloignés qu’ils fussent, et en même temps plus difficiles à cacher par les absences si aisées à remarquer. Il ne pouvoit pardonner à Paris sa sortie fugitive de cette ville la veille des Rois 16[49], ni de l’avoir rendue, malgré lui, témoin de ses larmes, à la première retraite de Mme de la Vallière. L’embarras des maîtresses, et le danger de pousser de grands scandales au milieu d’une capitale si peuplée, et si remplie de tant de différents esprits, n’eut pas peu de part à l’en éloigner. Il s’y trouvoit importuné de la foule du peuple à chaque fois qu’il sortoit, qu’il rentroit, qu’il paroissoit dans les rues; il ne l’étoit pas moins d’une autre sorte de foule de gens de la ville, et qui n’étoit pas pour l’aller chercher assidûment plus loin. Des inquiétudes aussi, qui ne furent pas plus tôt aperçues que les plus familiers de ceux qui étoient commis à sa garde, le vieux Noailles, M. de Lauzun, et quelques subalternes, firent leur cour de leur vigilance, et furent accusés de multiplier exprès de faux avis, qu’ils se faisoient donner pour avoir occasion de se faire valoir et d’avoir plus souvent des particuliers avec le Roi; le goût de la promenade et de la chasse, bien plus commodes à la campagne qu’à Paris, éloigné des forêts et stérile en lieux de promenades; celui des bâtiments qui vint après, et peu à peu toujours croissant, ne lui en permettoit pas l’amusement dans une ville où il n’auroit pu éviter d’y être continuellement en spectacle; enfin l’idée de se rendre plus vénérable en se dérobant aux yeux de la multitude, et à l’habitude d’en être vu tous les jours: toutes ces considérations fixèrent le Roi à Saint-Germain bientôt après la mort de la Reine sa mère[55].

[54] During the last twenty-seven years of his reign (1688-1715)
Louis only visited Paris five times.

[55] Anne of Austria died January 19, 1666.

Ce fut là où il commença à attirer le monde par les fêtes et les galanteries, et à faire sentir qu’il vouloit être vu souvent.

L’amour de Mme de la Vallière, qui fut d’abord un mystère, donna lieu à de fréquentes promenades à Versailles, petit château de cartes alors, bâti par Louis XIII ennuyé, et sa suite encore plus, d’y avoir souvent couché dans un méchant cabaret à rouliers et dans un moulin à vent, excédés de ses longues chasses dans la forêt de Saint-Léger et plus loin encore, loin alors de ces temps réservés à son fils où les routes, la vitesse des chiens et le nombre gagé des piqueurs et des chasseurs à cheval a rendu les chasses si aisées et si courtes. Ce monarque ne couchoit jamais ou bien rarement à Versailles qu’une nuit, et par nécessité; le Roi son fils pour être plus en particulier avec sa maîtresse, plaisirs inconnus au Juste, au héros digne fils de saint Louis, qui bâtit ce petit Versailles.

Ces petites parties de Louis XIV y firent naître peu à peu ces bâtiments immenses qu’il y a faits; et leur commodité pour une nombreuse cour, si différente des logements de Saint-Germain, y transporta tout à fait sa demeure peu de temps avant la mort de la Reine. Il y fit des logements infinis, qu’on lui faisoit sa cour de lui demander, au lieu qu’à Saint-Germain, presque tout le monde avoit l’incommodité d’être à la ville, et le peu qui étoit logé au château y étoit étrangement à l’étroit[56].

[56] For Versailles see L. Dussieux, _Le château de Versailles_,
vol. I. 1881; P. de Nolhac, _La création de Versailles_, 1901; A.
Pératé, _Versailles_ (_Les villes d’art célèbres_).

Les fêtes fréquentes, les promenades particulières à Versailles, les voyages furent des moyens que le Roi saisit pour distinguer et pour mortifier en nommant les personnes qui à chaque fois en devoient être, et pour tenir chacun assidu et attentif à lui plaire. Il sentoit qu’il n’avoit pas à beaucoup près assez de grâces à répandre pour faire un effet continuel. Il en substitua donc aux véritables d’idéales, par la jalousie, les petites préférences qui se trouvoient tous les jours, et pour ainsi dire à tous moments, par son art. Les espérances que ces petites préférences et ces distinctions faisoient naître, et la considération qui s’en tiroit, personne ne fut plus ingénieux que lui à inventer sans cesse ces sortes de choses. Marly, dans la suite, lui fut en cela d’un plus grand usage, et Trianon où tout le monde, à la vérité, pouvoit lui aller faire sa cour, mais où les dames avoient l’honneur de manger avec lui, et où à chaque repas elles étoient choisies; le bougeoir qu’il faisoit tenir tous les soirs à son coucher par un courtisan qu’il vouloit distinguer, et toujours entre les plus qualifiés de ceux qui s’y trouvoient, qu’il nommoit tout haut au sortir de sa prière. Les justaucorps à brevet fut une autre de ces inventions. Il étoit bleu doublé de rouge avec les parements et la veste rouge, brodés d’un dessin magnifique or et un peu d’argent, particulier à ces habits. Il n’y en avoit qu’un nombre, dont le Roi, sa famille, et les princes du sang étoient; mais ceux-ci, comme le reste des courtisans, n’en avoient qu’à mesure qu’il en vaquoit. Les plus distingués de la cour par eux-mêmes ou par la faveur les demandoient au Roi, et c’étoit une grâce que d’en obtenir. Le secrétaire d’État ayant la maison du Roi en son département[57] en expédioit un brevet, et nul d’eux n’étoit à portée d’en avoir. Ils furent imaginés pour ceux, en très petit nombre, qui avoient la liberté de suivre le Roi aux promenades de Saint-Germain à Versailles sans être nommés, et depuis que cela cessa, ces habits ont cessé aussi de donner aucun privilège, excepté celui d’être portés quoique on fût en deuil de cour ou de famille, pourvu que le deuil ne fût pas grand ou qu’il fût sur ses fins, et dans les temps encore où il étoit défendu de porter de l’or et de l’argent. Je ne l’ai jamais vu porter au Roi, à Monseigneur ni à Monsieur, mais très souvent aux trois fils de Monseigneur et à tous les autres princes, et jusqu’à la mort du Roi, dès qu’il en vaquoit un, c’étoit à qui l’auroit entre les gens de la cour les plus considérables, et si un jeune seigneur l’obtenoit c’étoit une grande distinction. Les différentes adresses de cette nature qui se succédèrent les unes aux autres, à mesure que le Roi avança en âge, et que les fêtes changeoient ou diminuoient, et les attentions qu’il marquoit pour avoir toujours une cour nombreuse, on ne finiroit point à les expliquer.

[57] See Appendix A.

Non-seulement il étoit sensible à la présence continuelle de ce qu’il y avoit de distingué, mais il l’étoit aussi aux étages inférieurs. Il regardoit à droite et à gauche à son lever, à son coucher, à ses repas, en passant dans les appartements, dans ses jardins de Versailles, où seulement les courtisans avoient la liberté de le suivre; il voyoit et remarquoit tout le monde; aucun ne lui échappoit, jusqu’à ceux qui n’espéroient pas même être vus. Il distinguoit très bien en lui-même les absences de ceux qui étoient toujours à la cour, celles des passagers qui y venoient plus ou moins souvent; les causes générales ou particulières de ces absences, il les combinoit, et ne perdoit pas la plus légère occasion d’agir à leur égard en conséquence. C’étoit un démérite aux uns, et à tout ce qu’il y avoit de distingué, de ne faire pas de la cour son séjour ordinaire, aux autres d’y venir rarement, et une disgrâce sûre pour qui n’y venoit jamais, ou comme jamais. Quand il s’agissoit de quelque chose pour eux: “Je ne le connois point,” répondoit-il fièrement. Sur ceux qui se présentoient rarement: “C’est un homme que je ne vois jamais”; et ces arrêts-là étoient irrévocables. C’étoit un autre crime de n’aller point à Fontainebleau, qu’il regardoit comme Versailles, et pour certaines gens de ne demander pas pour Marly, les uns toujours, les autres souvent, quoique sans dessein de les y mener, les uns toujours ni les autres souvent; mais si on étoit sur le pied d’y aller toujours, il falloit une excuse valable pour s’en dispenser, hommes et femmes de même. Surtout il ne pouvoit souffrir les gens qui se plaisoient à Paris. Il supportoit assez aisément ceux qui aimoient leur campagne, encore y falloit-il être mesuré ou avoir pris ses précautions avant d’y aller passer un temps un peu long.

Cela ne se bornoit pas aux personnes en charge, ou familières, ou bien traitées, ni à celles que leur âge ou leur représentation marquoit plus que les autres. La destination seule suffisoit dans les gens habitués à la cour. On a vu sur cela, en son lieu, l’attention qu’eut le Roi à un voyage que je fis à Rouen pour un procès, tout jeune que j’étois, et à m’y faire écrire de sa part par Pontchartrain[58] pour en savoir la raison.

[58] Jérôme Phélypeaux, Comte de Pontchartrain (1674-1747),
was associated with his father in the ministry of _La Marine
et la Maison du Roi_ in his nineteenth year, succeeding him
when he became Chancellor in 1699. His administration was
deplorable. Saint-Simon’s portrait of him is as life-like as it
is unflattering (_Mém._ IV. 194-5; IX. 10-13).

Louis XIV s’étudioit avec grand soin à être bien informé de ce qui se passoit partout, dans les lieux publics, dans les maisons particulières, dans le commerce du monde, dans le secret des familles et des liaisons. Les espions et les rapporteurs étoient infinis. Il en avoit de toute espèce: plusieurs qui ignoroient que leurs délations allassent jusqu’à lui, d’autres qui le savoient, quelques-uns qui lui écrivoient directement en faisant rendre leurs lettres par les voies qu’il leur avoit prescrites, et ces lettres-là n’étoient vues que de lui, et toujours avant toutes autres choses, quelques autres enfin qui lui parloient quelquefois secrètement dans ses cabinets, par les derrières. Ces voies inconnues rompirent le cou à une infinité de gens de tous états, sans qu’ils en aient jamais pu découvrir la cause, souvent très injustement, et le Roi, une fois prévenu, ne revenoit jamais, ou si rarement que rien ne l’étoit davantage[59].

[59] For this system of _espionnage_ see _Mém._ IV. 318.

Il avoit encore un défaut bien dangereux pour les autres, et souvent pour lui-même par la privation de bons sujets. C’est que, encore qu’il eût la mémoire excellente et pour reconnoître un homme du commun qu’il avoit vu une fois, au bout de vingt ans, et pour les choses qu’il avoit sues, et qu’il ne confondoit point, il n’étoit pourtant pas possible qu’il se souvînt de tout, au nombre infini de ce qui chaque jour venoit à sa connoissance. S’il lui étoit revenu quelque chose de quelqu’un qu’il eût oublié de la sorte, il lui restoit imprimé qu’il y avoit quelque chose contre lui, et c’en étoit assez pour l’exclure. Il ne cédoit point aux représentations d’un ministre, d’un général, de son confesseur même, suivant l’espèce de chose ou de gens dont il s’agissoit. Il répondoit qu’il ne savoit plus ce qui lui en étoit revenu, mais qu’il étoit plus sûr d’en prendre un autre dont il ne lui fût rien revenu du tout.

Ce fut à sa curiosité que les dangereuses fonctions du lieutenant de police furent redevables de leur établissement[60]. Elles allèrent depuis toujours croissant. Ces officiers ont tous été sous lui plus craints, plus ménagés, aussi considérés que les ministres, jusque par les ministres mêmes, et il n’y avoit personne en France, sans en excepter les princes du sang, qui n’eût intérêt de les ménager, et qui ne le fît. Outre les rapports sérieux qui lui revenoient par eux, il se divertissoit d’en apprendre toutes les galanteries et toutes les sottises de Paris. Pontchartrain, qui avoit Paris et la cour dans son département, lui faisoit tellement sa cour par cette voie indigne, dont son père étoit outré, qu’elle le soutint souvent auprès du Roi, et de l’aveu du Roi même, contre de rudes atteintes auxquelles sans cela il auroit succombé, et on l’a su plus d’une fois par Mme de Maintenon, par Mme la duchesse de Bourgogne, par M. le comte de Toulouse, par les valets intérieurs.

[60] The first Lieutenant-general of police was La Reynie who was
appointed in 1667. He was succeeded in 1697 by Marc-René, Marquis
d’Argenson, who raised his department to the highest pitch of
efficiency. See P. Clément _La police sous Louis XIV_, 2nd ed.
1866, and P. Cottin, _Rapports de police de René d’Argenson_,
1866.

Mais la plus cruelle de toutes les voies par laquelle le Roi fut instruit bien des années avant qu’on s’en fut aperçu, et par laquelle l’ignorance et l’imprudence de beaucoup de gens continua toujours encore de l’instruire, fut celle de l’ouverture des lettres. C’est ce qui donna tant de crédit aux Pajots et aux Rouillés[61], qui en avoient la ferme, qu’on ne put jamais ôter, ni les faire guère augmenter, par cette raison si longtemps inconnue, et qui s’y enrichirent si énormément tous, aux dépens du public et du Roi même.

[61] The postal service was in the hands of several generations
of the Pajot and Rouillé families from 1665 to 1760. See
Boislisle, XXVIII. 139, nn. 1 and 2.

On ne sauroit comprendre la promptitude et la dextérité de cette exécution. Le Roi voyoit l’extrait de toutes les lettres où il y avoit des articles que les chefs de la poste, puis le ministre qui la gouvernoit, jugeoient devoir aller jusqu’à lui, et les lettres entières quand elles en valoient la peine par leur tissu, ou par la considération de ceux qui étoient en commerce. Par là les gens principaux de la poste, maîtres et commis, furent en état de supposer tout ce qu’il leur plut et à qui il leur plut; et comme peu de chose perdoit sans ressource, ils n’avoient pas besoin de forger ni de suivre une intrigue. Un mot de mépris sur le Roi ou sur le gouvernement, une raillerie, en un mot, un article de lettre spécieux et détaché, noyoit sans ressource, sans perquisition aucune, et ce moyen étoit continuellement entre leurs mains. Aussi à vrai et à faux est-il incroyable combien de gens de toutes les sortes en furent plus ou moins perdus. Le secret étoit impénétrable, et jamais rien ne coûta moins au Roi que de se taire profondément et de dissimuler de même.

Ce dernier talent, il le poussa souvent jusqu’à la fausseté, mais avec cela jamais de mensonge, et il se piquoit de tenir parole. Aussi ne la donnoit-il presque jamais. Pour le secret d’autrui, il le gardoit aussi religieusement que le sien. Il étoit même flatté de certaines confessions et de certaines confidences et même confiances; et il n’y avoit maîtresse, ministre ni favori qui pût y donner atteinte, quand le secret les auroit même regardés.

On a su, entre beaucoup d’autres, l’aventure fameuse d’une femme de nom, lequel a toujours été pleinement ignoré et jusqu’au soupçon même, qui séparée de lieu depuis un an d’avec son mari, se trouvant grosse et sur le point de le voir arriver de l’armée, à bout enfin de tous moyens, fit demander en grâce au Roi une audience secrète, dont qui que ce soit ne pût s’apercevoir, pour l’affaire du monde la plus importante. Elle l’obtint. Elle se confia au Roi dans cet extrême besoin, et lui dit que c’étoit comme au plus honnête homme de son royaume. Le Roi lui conseilla de profiter d’une si grande détresse pour vivre plus sagement à l’avenir, et lui promit de retenir sur-le-champ son mari sur la frontière, sous prétexte de son service, tant et si longtemps qu’il ne pût avoir aucun soupçon, et de ne le laisser revenir sous aucun prétexte. En effet, il en donna l’ordre le jour même à Louvois, et lui défendit non-seulement tout congé, mais de souffrir qu’il s’absentât un seul jour du poste qu’il lui assignoit pour y commander tout l’hiver. L’officier, qui étoit distingué, et qui n’avoit rien moins que souhaité, encore moins demandé, d’être employé l’hiver sur la frontière, et Louvois qui y avoit aussi peu pensé, furent également surpris et fâchés. Il n’en fallut pas moins obéir à la lettre et sans demander pourquoi, et le Roi n’en a fait l’histoire que bien des années après, et que lorsqu’il fut bien sûr que les gens que cela regardoit ne se pouvoient plus démêler, comme en effet ils n’ont jamais pu l’être, pas même du soupçon le plus vague ni le plus incertain.

Jamais personne ne donna de meilleure grâce et n’augmenta tant par là le prix de ses bienfaits. Jamais personne ne vendit mieux ses paroles, son souris même, jusqu’à ses regards. Il rendit tout précieux par le choix et la majesté, à quoi la rareté et la brèveté de ses paroles ajoutoit beaucoup. S’il les adressoit à quelqu’un, ou de question, ou de choses indifférentes, toute l’assistance le regardoit; c’étoit une distinction dont on s’entretenoit, et qui rendoit toujours une sorte de considération. Il en étoit de même de toutes les attentions et les distinctions, et des préférences, qu’il donnoit dans leurs proportions. Jamais il ne lui échappa de dire rien de désobligeant à personne, et s’il avoit à reprendre, à réprimander ou à corriger, ce qui étoit fort rare, c’étoit toujours avec un air plus ou moins de bonté, presque jamais avec sécheresse, jamais avec colère, si on excepte l’unique aventure de Courtenvaux, qui a été racontée en son lieu[62], quoique il ne fût pas exempt de colère, quelquefois avec un air de sévérité.

[62] IV. 317-319. Michel-François Le Tellier, Marquis de
Courtenvaux, was the eldest son of Louvois, “un fort petit homme,
obscurément débauché, avec une voix ridicule... avare et taquin,
et quoique modeste et respectueux, fort colère, et peu maître de
soi quand il se capriçoit: en tout un fort sot homme.” Le Nôtre
told Dr Lister that he had never seen Louis XIV in a passion.
Saint-Simon gives another instance, when he broke his cane over a
valet’s back (I. 263-264).

Jamais homme si naturellement poli[63], ni d’une politesse si fort mesurée, si fort par degrés, ni qui distinguât mieux l’âge, le mérite, le rang, et dans ses réponses, quand elles passoient le _je verrai_, et dans ses manières. Ces étages divers se marquoient exactement dans sa manière de saluer et de recevoir les révérences, lorsqu’on partoit ou qu’on arrivoit. Il étoit admirable à recevoir différemment les saluts à la tête des lignes à l’armée ou aux revues. Mais surtout pour les femmes rien n’étoit pareil. Jamais il n’a passé devant la moindre coiffe sans soulever son chapeau, je dis aux femmes de chambre, et qu’il connoissoit pour telles, comme cela arrivoit souvent à Marly. Aux dames, il ôtoit son chapeau tout à fait, mais de plus ou moins loin; aux gens titrés, à demi, et le tenoit en l’air ou à son oreille quelques instants plus ou moins marqués. Aux seigneurs, mais qui l’étoient, il se contentoit de mettre la main au chapeau. Il l’ôtoit comme aux dames pour les princes du sang. S’il abordoit des dames, il ne se couvrait qu’après les avoir quittées. Tout cela n’étoit que dehors; car dans la maison il n’étoit jamais couvert. Ses révérences, plus ou moins marquées, mais toujours légères, avoient une grâce et une majesté incomparables, jusqu’à sa manière de se soulever à demi à son souper pour chaque dame assise qui arrivoit, non pour aucune autre, ni pour les princes du sang; mais sur les fins cela le fatiguoit, quoique il ne l’ait jamais cessé, et les dames assises évitoient d’entrer à son souper quand il étoit commencé. C’étoit encore avec la même distinction qu’il recevoit le service de Monsieur, de M. le duc d’Orléans, des princes du sang; à ces derniers, il ne faisoit que marquer, à Monseigneur de même, et à Messeigneurs ses fils par familiarité; des grands officiers, avec un air de bonté et d’attention.

[63] “Personne au monde n’est aussi poli que notre roi,” writes
Madame in 1706.

Si on lui faisoit attendre quelque chose à son habiller, c’étoit toujours avec patience. Exact aux heures qu’il donnoit pour toute sa journée; une précision nette et courte dans ses ordres. Si dans les vilains temps d’hiver qu’il ne pouvoit aller dehors, qu’il passât chez Mme de Maintenon un quart d’heure plus tôt qu’il n’en avoit donné l’ordre, ce qui ne lui arrivoit guères, et que le capitaine des gardes en quartier ne s’y trouvât pas, il ne manquoit point de lui dire après que c’étoit sa faute à lui d’avoir prévenu l’heure, non celle du capitaine des gardes de l’avoir manqué. Aussi, avec cette règle qui ne manquoit jamais, étoit-il servi avec la dernière exactitude, et elle étoit d’une commodité infinie pour les courtisans[64].

[64] Avec un almanach et une montre, on pouvait à cent lieues
de lui dire à justesse ce qu’il faisoit. Il vouloit une grande
exactitude dans son service; mais il y étoit exact le premier
(_Parallèle des trois premiers rois Bourbon_). And cp. Primi
Visconti, _Mém._ pp. 31-33.

Il traitoit bien ses valets, surtout les intérieurs. C’étoit parmi eux qu’il se sentoit le plus à son aise, et qu’il se communiquoit le plus familièrement, surtout aux principaux. Leur amitié et leur aversion a souvent eu de grands effets. Ils étoient sans cesse à portée de rendre de bons et de mauvais offices; aussi faisoient-ils souvenir de ces puissants affranchis des empereurs romains, à qui le sénat et les grands de l’empire faisoient leur cour, et ployoient sous eux avec bassesse. Ceux-ci, dans tout ce règne, ne furent ni moins comptés ni moins courtisés. Les ministres même les plus puissants les ménageoient ouvertement, et les princes du sang, jusqu’aux bâtards, sans parler de tout ce qui est inférieur, en usoient de même. Les charges des premiers gentilshommes de la chambre furent plus qu’obscurcies par les premiers valets de chambre, et les grandes charges ne se soutinrent que dans la mesure que les valets de leur dépendance ou les petits officiers très subalternes approchoient nécessairement plus ou moins du Roi. L’insolence aussi étoit grande dans la plupart d’eux, et telle qu’il falloit savoir l’éviter, ou la supporter avec patience.

Le Roi les soutenoit tous, et il racontoit quelquefois avec complaisance que, ayant dans sa jeunesse envoyé, pour je ne sais quoi, une lettre au duc de Montbazon[65], gouverneur de Paris, qui étoit en une de ses maisons de campagne près de cette ville, par un de ses valets de pied, il y arriva comme M. de Montbazon alloit se mettre à table, qu’il avoit forcé ce valet de pied de s’y mettre avec lui, et le conduisit, lorsqu’il le renvoya, jusque dans la cour, parce qu’il étoit venu de la part du Roi.

[65] Hercule de Rohan, Duc de Montbazon (1568-1654), father of
the celebrated Duchesse de Chevreuse.

Il ne manquoit guères aussi de demander à ses gentilshommes ordinaires, quand ils revenoient de sa part de faire des compliments de conjouissance ou de condoléances aux gens titrés, hommes et femmes, mais à nuls autres, comment ils avoient été reçus, et il auroit trouvé bien mauvais qu’on ne les eût pas fait asseoir, et conduits fort loin, les hommes au carrosse.

Rien n’étoit pareil à lui aux revues, aux fêtes, et partout où un air de galanterie pouvoit avoir lieu par la présence des dames. On l’a déjà dit, il l’avoit puisée à la cour de la Reine sa mère, et chez la comtesse de Soissons; la compagnie de ses maîtresses l’y avoit accoutumé de plus en plus; mais toujours majestueuse, quoique quelquefois avec de la gaieté, et jamais devant le monde rien de déplacé ni d’hasardé; mais jusqu’au moindre geste, son marcher, son port, toute sa contenance, tout mesuré, tout décent, noble, grand, majestueux, et toutefois très naturel, à quoi l’habitude et l’avantage incomparable et unique de toute sa figure donnoit une grande facilité. Aussi, dans les choses sérieuses, les audiences d’ambassadeurs, les cérémonies, jamais homme n’a tant imposé; et il falloit commencer par s’accoutumer à le voir, si en le haranguant on ne vouloit s’exposer à demeurer court. Ses réponses en ces occasions étoient toujours courtes, justes, pleines, et très rarement sans quelque chose d’obligeant, quelquefois même de flatteur, quand le discours le méritoit. Le respect aussi qu’apportoit sa présence, en quelque lieu qu’il fût, imposoit un silence, et jusqu’à une sorte de frayeur.

Il aimoit fort l’air et les exercices, tant qu’il en put faire. Il avoit excellé à la danse, au mail, à la paume. Il étoit encore admirable à cheval à son âge. Il aimoit à voir faire toutes ces choses avec grâce et adresse. S’en bien ou mal acquitter devant lui étoit mérite ou démérite. Il disoit que, de ces choses qui n’étoient point nécessaires, il ne s’en falloit pas mêler si on ne les faisoit pas bien. Il aimoit fort à tirer, et il n’y avoit point de si bon tireur que lui, ni avec tant de grâces. Il vouloit des chiennes couchantes excellentes; il en avoit toujours sept ou huit dans ses cabinets, et se plaisoit à leur donner lui-même à manger pour s’en faire connoître. Il aimoit fort aussi à courre le cerf, mais en calèche, depuis qu’il s’étoit cassé le bras en courant à Fontainebleau, aussitôt après la mort de la Reine. Il étoit seul dans une manière de soufflet[66], tiré par quatre petits chevaux, à cinq ou six relais, et il menoit lui-même à toute bride, avec une adresse et une justesse que n’avoient pas les meilleurs cochers, et toujours la même grâce à tout ce qu’il faisoit. Ses postillons étoient des enfants depuis neuf ou dix ans jusqu’à quinze, et il les dirigeoit.

[66] A small four-wheeled carriage with a folding hood.

Il aima en tout la splendeur, la magnificence, la profusion. Ce goût il le tourna en maxime par politique, et l’inspira en tout à sa cour. C’étoit lui plaire que de s’y jeter en tables, en habits, en équipages, en bâtiments, en jeu. C’étoient des occasions pour qu’il parlât aux gens. Le fond étoit qu’il tendoit et parvint par là à épuiser tout le monde en mettant le luxe en honneur, et pour certaines parties en nécessité, et réduisit ainsi peu à peu tout le monde à dépendre entièrement de ses bienfaits pour subsister. Il y trouvoit encore la satisfaction de son orgueil par une cour superbe en tout, et par une plus grande confusion qui anéantissoit de plus en plus les distinctions naturelles.

C’est une plaie qui, une fois introduite, est devenue le cancer intérieur qui ronge tous les particuliers--parce que de la cour il s’est promptement communiqué à Paris et dans les provinces et les armées, où les gens en quelque place ne sont comptés qu’à proportion de leur table et de leur magnificence, depuis cette malheureuse introduction--qui ronge tous les particuliers, qui force ceux d’un état à pouvoir voler, à ne s’y pas épargner pour la plupart, dans la nécessité de soutenir leur dépense; et que la confusion des états, que l’orgueil, que jusqu’à la bienséance entretiennent, qui par la folie du gros va toujours en augmentant, dont les suites sont infinies, et ne vont à rien moins qu’à la ruine et au renversement général.

Rien jusqu’à lui n’a jamais approché du nombre et de la magnificence de ses équipages de chasses et de toutes ses autres sortes d’équipages. Ses bâtiments, qui les pourroit nombrer? En même temps, qui n’en déplorera pas l’orgueil, le caprice, le mauvais goût? Il abandonna Saint-Germain, et ne fit jamais à Paris ni ornement ni commodité, que le pont Royal, par pure nécessité, en quoi, avec son incomparable étendue, elle est si inférieure à tant de villes dans toutes les parties de l’Europe.

Lorsqu’on fit la place de Vendôme, elle étoit carrée. M. de Louvois en vit les quatre parements bâtis. Son dessein étoit d’y placer la Bibliothèque du Roi, les Médailles, le Balancier, toutes les académies, et le Grand Conseil, qui tient ses séances encore dans une maison qu’il loue. Le premier soin du Roi, le jour de la mort de Louvois, fut d’arrêter ce travail, et de donner ses ordres pour faire couper à pans les angles de la place, en la diminuant d’autant, de n’y placer rien de ce qui y étoit destiné, et de n’y faire que des maisons, ainsi qu’on la voit.

Saint-Germain, lieu unique pour rassembler les merveilles de la vue, l’immense plein pied d’une forêt toute joignante, unique encore par la beauté de ses arbres, de son terrain, de sa situation, l’avantage et la facilité des eaux de source sur cette élévation, les agréments admirables des jardins, des hauteurs et des terrasses, qui les unes sur les autres se pouvoient si aisément conduire dans toute l’étendue qu’on auroit voulu, les charmes et les commodités de la Seine, enfin une ville toute faite, et que sa position entretenoit par elle-même, il l’abandonna pour Versailles[67], le plus triste et le plus ingrat de tous les lieux, sans vue, sans bois, sans eau, sans terre, parce que tout y est sable mouvant ou marécage, sans air par conséquent, qui n’y peut être bon.

[67] The court was installed at Versailles in 1682, but the
palace was not completed till 1688.

Il se plut à tyranniser la nature, à la dompter à force d’art et de trésors. Il y bâtit tout l’un après l’autre, sans dessein général; le beau et le vilain furent cousus ensemble, le vaste et l’étranglé. Son appartement et celui de la Reine y ont les dernières incommodités, avec les vues de cabinets et de tout ce qui est derrière les plus obscures, les plus enfermées, les plus puantes. Les jardins, dont la magnificence étonne, mais dont le plus léger usage rebute, sont d’aussi mauvais goût. On n’y est conduit dans la fraîcheur de l’ombre que par une vaste zone torride, au bout de laquelle il n’y a plus, où que ce soit, qu’à monter et à descendre; et avec la colline, qui est fort courte, se terminent les jardins. La recoupe y brûle les pieds; mais sans cette recoupe on y enfoncerait ici dans les sables, et là dans la plus noire fange. La violence qui y a été faite partout à la nature repousse et dégoûte malgré soi. L’abondance des eaux forcées et ramassées de toutes parts les rend vertes, épaisses, bourbeuses; elles répandent une humidité malsaine et sensible, une odeur qui l’est encore plus. Leurs effets, qu’il faut pourtant beaucoup ménager, sont incomparables; mais de ce tout, il résulte qu’on admire et qu’on fuit. Du côté de la cour, l’étranglé suffoque, et ces vastes ailes s’enfuient sans tenir à rien. Du côté des jardins, on jouit de la beauté du tout ensemble; mais on croit voir un palais qui a été brûlé, où le dernier étage et les toits manquent encore. La chapelle qui l’écrase, parce que Mansart[68] vouloit engager le Roi à élever le tout d’un étage, a de partout la triste représentation d’un immense catafalque. La main-d’œuvre y est exquise en tous genres, l’ordonnance nulle; tout y a été fait pour la tribune, parce que le Roi n’alloit guères en bas, et celles des côtés sont inaccessibles, par l’unique défilé qui conduit à chacune. On ne finiroit point sur les défauts monstrueux d’un palais si immense et si immensément cher, avec ses accompagnements, qui le sont encore davantage: orangerie, potagers, chenils, grande et petite écuries pareilles, commun prodigieux; enfin une ville entière où il n’y avoit qu’un très misérable cabaret, un moulin à vent, et ce petit château de carte que Louis XIII y avoit fait pour n’y plus coucher sur la paille, qui n’étoit que la contenance étroite et basse autour de la cour de Marbre, qui en faisoit la cour, et dont le bâtiment du fond n’avoit que deux courtes et petites ailes. Mon père l’a vu, et y a couché maintes fois. Encore ce Versailles de Louis XIV, ce chef-d’œuvre si ruineux et de si mauvais goût, et où les changements entiers des bassins et de bosquets ont enterré tant d’or qui ne peut paroître, n’a-t-il pu être achevé.

[68] Jules Hardouin, nephew and pupil of François Mansart or
Mansard, whose name he took.

Parmi tant de salons entassés l’un sur l’autre, il n’y a ni salle de comédie, ni salle à banquets, ni de bal; et devant et derrière il reste beaucoup à faire. Les parcs et les avenues, tous en plants, ne peuvent venir. En gibier, il faut y en jeter sans cesse; en rigoles de quatre et cinq lieues de cours, elles sont sans nombre; en murailles enfin, qui par leur immense contour enferment comme une petite province du plus triste et du plus vilain pays du monde.

Trianon, dans ce même parc, et à la porte de Versailles, d’abord maison de porcelaine à aller faire des collations, agrandie après pour y pouvoir coucher, enfin palais de marbre, de jaspe et de porphyre, avec des jardins délicieux; la Ménagerie vis-à-vis, de l’autre côté de la croisée du canal de Versailles, toute de riens exquis, et garnie de toutes sortes d’espèces de bêtes à deux et à quatre pieds les plus rares; enfin Clagny[69], bâti pour Mme de Montespan en son propre, passé au duc du Maine, au bout de Versailles, château superbe avec ses eaux, ses jardins, son parc; des aqueducs dignes des Romains de tous les côtés; l’Asie ni l’antiquité n’offrent rien de si vaste, de si multiplié, de si travaillé, de si superbe, de si rempli de monuments les plus rares de tous les siècles, en marbres les plus exquis de toutes les sortes, en bronzes, en peintures, en sculptures, ni de si achevé des derniers.

[69] Clagny was one of Mansard’s first works and won him the
favour of Louis XIV. It no longer exists.

Mais l’eau manquoit quoi qu’on pût faire, et ces merveilles de l’art en fontaines tarissoient, comme elles font encore à tous moments, malgré la prévoyance de ces mers de réservoirs qui avoient coûté tant de millions à établir et à conduire sur le sable mouvant et sur la fange. Qui l’auroit cru? ce défaut devint la ruine de l’infanterie. Mme de Maintenon régnoit; on parlera d’elle à son tour. M. de Louvois alors étoit bien avec elle; on jouissoit de la paix. Il imagina de détourner la rivière d’Eure entre Chartres et Maintenon, et de la faire venir toute entière à Versailles. Qui pourra dire l’or et les hommes que la tentative obstinée en coûta pendant plusieurs années, jusque-là qu’il fut défendu, sous les plus grandes peines, dans le camp qu’on y avoit établi, et qu’on y tint très longtemps, d’y parler des malades, surtout des morts, que le rude travail et plus encore l’exhalaison de tant de terres remuées tuoient[70]? Combien d’autres furent des années à se rétablir de cette contagion! combien n’en ont pu reprendre leur santé pendant le reste de leur vie! Et toutefois, non-seulement les officiers particuliers, mais les colonels, les brigadiers, et ce qu’on y employa d’officiers généraux, n’avoient pas, quels qu’ils fussent, la liberté de s’en absenter un quart d’heure, ni de manquer eux-mêmes un quart d’heure de service sur les travaux. La guerre enfin les interrompit en 1688, sans qu’ils aient été repris depuis; il n’en est resté que d’informes monuments, qui éterniseront cette cruelle folie[71].

[70] The mortality among the workmen was very high.

[71] Nothing now remains but fourteen arches of the aqueduct.

A la fin, le Roi, lassé du beau et de la foule, se persuada qu’il vouloit quelquefois du petit et de la solitude. Il chercha autour de Versailles de quoi satisfaire ce nouveau goût. Il visita plusieurs endroits; il parcourut les coteaux qui découvrent Saint-Germain et cette vaste plaine qui est au bas, où la Seine serpente et arrose tant de gros lieux et de richesses en quittant Paris. On le pressa de s’arrêter à Lucienne, où Cavoye eut depuis une maison dont la vue est enchantée; mais il répondit que cette heureuse situation le ruineroit, et que, comme il vouloit un rien, il vouloit aussi une situation qui ne lui permît pas de songer à y rien faire.

Il trouva derrière Lucienne un vallon étroit, profond, à bords escarpés, inaccessible par ses marécages, sans aucune vue, enfermé de collines de toutes parts, extrêmement à l’étroit, avec un méchant village sur le penchant d’une de ces collines qui s’appeloit Marly. Cette clôture sans vue, ni moyen d’en avoir, fit tout son mérite; l’étroit du vallon où on ne se pouvoit étendre y en ajouta beaucoup. Il crut choisir un ministre, un favori, un général d’armée. Ce fut un grand travail que dessécher ce cloaque de tous les environs que y jetoient toutes leurs voiries, et d’y rapporter des terres. L’ermitage fut fait. Ce n’étoit que pour y coucher trois nuits, du mercredi au samedi, deux ou trois fois l’année, avec une douzaine au plus de courtisans en charges les plus indispensables.

Peu à peu l’ermitage fut augmenté; d’accroissement en accroissement, les collines taillées pour faire place et y bâtir, et celle du bout largement emportée pour donner au moins une échappée de vue fort imparfaite. Enfin, en bâtiments, en jardins, en eaux, en aqueducs, en ce qu’est si connu et si curieux sous le nom de machine de Marly[72], en parcs, en forêt ornée et renfermée, en statues, en meubles précieux, Marly est devenu ce qu’on le voit encore, tout dépouillé qu’il est depuis la mort du Roi: en forêts toutes venues et touffues qu’on y a apportées en grands arbres de Compiègne, et de bien plus loin sans cesse, dont plus des trois quarts mouroient, et qu’on remplaçoit aussitôt; en vastes espaces de bois épais et d’allées obscures, subitement changées en immenses pièces d’eau où on se promenoit en gondoles, puis remises en forêts à n’y pas voir le jour dès le moment qu’on les plantoit, je parle de ce que j’ai vu en six semaines; en bassins changés cent fois; en cascades de même à figures successives et toutes différentes; en séjours de carpes ornés de dorures et de peintures les plus exquises, à peine achevées, rechangées et rétablies autrement par les mêmes maîtres, et cela une infinité de fois; cette prodigieuse machine, dont on vient de parler, avec ses immenses aqueducs, ses conduites et ses réservoirs monstrueux uniquement consacrée à Marly sans plus porter d’eau à Versailles; c’est peu de dire que Versailles tel qu’on l’a vu n’a pas coûté Marly.

[72] This hydraulic machine, so much admired at the time, was
really a clumsy affair.

Que si on y ajoute les dépenses de ces continuels voyages, qui devinrent enfin au moins égaux aux séjours de Versailles, souvent presque aussi nombreux, et tout à la fin de la vie du Roi le séjour le plus ordinaire, on ne dira point trop sur Marly seul en comptant par milliards.

Telle fut la fortune d’un repaire de serpents et de charognes, de crapauds et de grenouilles, uniquement choisi pour n’y pouvoir dépenser. Tel fut le mauvais goût du Roi en toutes choses, et ce plaisir superbe de forcer la nature, que ni la guerre la plus pesante, ni la dévotion ne put émousser.

II

MADAME DE MAINTENON[73]

[73] Ed. Chéruel, XII. c. vii; ed. Boislisle, XXVIII. 242-281.

Saint-Simon’s account of Mme de Maintenon (XII. cc. vi-viii)
is strongly coloured by prejudice, but this hardly at all
affects that part of it which relates to her daily life and
habits. To arrive at a fair estimate we should study her in
her correspondence, of which there is an excellent selection
by A. Geffroy, _Mme de Maintenon d’après sa correspondance_, 2
vols. 1887. See especially II. 43-52 for her _entretien_ with
Mme Glapion in 1705, in which she gives a detailed account of
her daily round. Further light on her character may be obtained
from the memoirs of Mme de Caylus, her niece _à la mode de
Bretagne_ (_Souvenirs et correspondance_, ed. E. Raunié,
1889), and of Mlle d’Aumale, a _demoiselle_ of Saint-Cyr
(D’Haussonville and Hanotaux, _Souvenirs sur Mme de Maintenon_,
I. 1901).

Françoise d’Aubigné was born November 27, 1635, in the prison
of Niort, where her father Constant d’Aubigné, the unworthy
son of the stout Huguenot leader and distinguished writer
Agrippa d’Aubigné, was incarcerated. She was baptised as a
Catholic, but she was brought up in the Protestant faith by
her aunt the Marquise de Villette, the favourite daughter of
Agrippa d’Aubigné. In 1645, her father having been released
on the death of Richelieu three years previously, she went
with her parents to the Island of Martinique, and nearly died
on the voyage. On her father’s death she returned to France
with her mother (1647) and was again intrusted to the care
of Mme de Villette. But by order of Anne of Austria she was
handed over to her godmother, Mme de Neuillant, who tried in
vain to convert her to Catholicism. She was then sent to an
Ursuline Convent at Paris, where, harshness and persecution
having failed, she finally yielded to gentler methods. She now
rejoined her mother and shared her poverty till her death in
1650. In 1652 Mme de Neuillant arranged for her a marriage with
the poet Scarron, who was forty-two and a helpless cripple.
He died in 1660, leaving debts which more than swallowed up
his small estate, and all that his widow had to live on was a
pension of 2000 _livres_ bestowed on her by the Queen-Mother.
As Scarron’s wife she had played hostess to many people of
wit and fashion, and with these she kept up her relations.
Especially she frequented the salons of Mme d’Albret and Mme
de Richelieu, where she made friends with Mme de Montespan, a
relative of Mme d’Albret. This led to her accepting the post
of governess to the children whom that haughty favourite had
borne to Louis XIV. In 1674, with her own savings and with
200,000 _livres_ given her by the King for her services, she
bought the estate of Maintenon, which was made a Marquisate in
the following year. Her influence over Louis began in January,
1680, when she was appointed second Bedchamber-woman to the
Dauphine. In 1683 the Queen Marie Thérèse died of a sudden
illness, and in the following year--probably in January, but
the exact date is not known--Mme de Maintenon was married in
secret to Louis XIV.

Ce grand pas fait de l’expulsion sans retour de Mme de Montespan, Mme de Maintenon prit un nouvel éclat. Ayant manqué pour la seconde fois la déclaration de son mariage, elle comprit qu’il n’y avoit plus à y revenir, et eut assez de force sur elle-même pour couler doucement par-dessus, et ne se pas creuser une disgrâce pour n’avoir pas été déclarée reine. Le Roi, qui se sentit affranchi, lui sut un gré de cette conduite qui redoubla pour elle son affection, sa considération, sa confiance. Elle eût peut-être succombé sous le poids de l’éclat de ce qu’elle avoit voulu paroître, elle s’établit de plus en plus par la confirmation de sa transparente énigme.

Mais il ne faut pas s’imaginer que, pour en user et s’y soutenir, elle n’eût besoin d’aucune adresse. Son règne, au contraire, ne fut qu’un continuel manège, et celui du Roi une perpétuelle duperie. Elle ne voyoit personne chez elle en visite, et n’en rendoit jamais aucune. Cela n’avoit que fort peu d’exceptions. Elle alloit voir la reine d’Angleterre et la recevoit chez elle, quelquefois chez Mme de Montchevreuil[74], sa plus intime amie, qui alloit très ordinairement chez elle. Depuis sa mort elle alla voir quelquefois M. de Montchevreuil, mais rarement, qui entroit chez elle toutes les fois qu’il vouloit, mais des instants. Le duc de Richelieu[75] eut toute sa vie le même privilège. Elle alloit quelquefois encore chez Mme de Caylus[76], sa bonne nièce, qui étoit souvent chez elle. Si, en deux ans une fois, elle alloit chez la duchesse du Lude[77], ou quelque femme aussi marquée, entre trois ou quatre au plus, c’étoit une distinction et une nouvelle, quoique il ne s’agît que d’une simple visite. Mme d’Heudicourt[78], son ancienne amie, alloit aussi chez elle à peu près quand elle vouloit, et sur les fins le maréchal de Villeroy[79], quelquefois Harcourt[80], jamais d’autres. On a vu, lors du brillant voyage de Mme des Ursins[81], qu’elle alloit aussi très souvent chez elle en particulier à Marly; et Mme de Maintenon la fut voir une fois. Jamais elle n’alloit chez aucune princesse du sang, même chez Madame. Aucune d’elles aussi n’alloit chez elle, à moins que ce ne fût par audiences, ce qui étoit extrêmement rare et qui faisoit nouvelle. Mais si elle avoit à parler aux filles du Roi, ce qui n’arrivoit pas souvent, et presque jamais que pour leur laver la tête, elle les envoyoit chercher. Elles y arrivoient tremblantes, et en sortoient en pleurs. Pour le duc du Maine, les portes tombèrent toujours devant lui en quelque lieu qu’il fût; et depuis le mariage du duc de Noailles[82], il la voyoit aussi quand il vouloit, son père avec ménagement, sa mère fort à lèche-doigt[83]; le Roi et elle la craignoient et ne l’aimoient point.

[74] Wife of Henri de Mornay, Marquis de Montchevreuil, the
governor of the Duc du Maine. Mme de Caylus describes her as “une
femme froide et sèche dans le commerce, d’une figure triste,
d’un esprit au-dessous du médiocre, et d’un zèle capable de
dégoûter les plus dévots de la piété.” Saint-Simon’s portrait is
equally unflattering: “Une grande créature maigre, jaune, qui
rioit niais, et montroit de longues vilaines dents, dévote à
l’outrance” (IV. 35), and Madame on hearing of her death writes:
“ça fait une méchante femme de moins en ce monde” (_Corr._ I.
214).

[75] Armand-Jean Du Plessis, great-nephew of the Cardinal.

[76] Mme de Caylus (Marthe-Marguerite de Valois) was the daughter
of the Marquis de Villette, Mme de Maintenon’s first cousin,
and was thus her _nièce à la mode de Bretagne_. In her father’s
absence in America Mme de Maintenon carried her off and made her
a Catholic, and in 1686, when she was in her thirteenth year,
married her to the Comte de Caylus, a confirmed drunkard. She was
one of the most attractive women of her day, and her memoirs are
a lively source of information for Mme de Maintenon and the Court
generally. Her stepmother, the Marquise de Villette, married, as
his second wife, Henry St John, Viscount Bolingbroke.

[77] Wife of Henri de Daillon, Comte and afterwards Duc du Lude,
Grand-Master of the Artillery. In 1696 she was made principal
lady-in-waiting (_dame d’honneur_) to the future Duchess of
Burgundy. She was a Béthune by birth, the great-granddaughter of
Sully.

[78] Bonne de Pons, Marquise d’Heudicourt. Mme de Caylus
speaks of her as “bizarre, naturelle, sans jugement, pleine
d’imagination, toujours nouvelle et divertissante.” Saint-Simon
in reporting her death in 1709 calls her a “démon domestique”
and a “mauvaise fée,” but he adds: “On ne pouvoit avoir plus
d’esprit ni plus agréable, ni savoir plus de choses, ni être
plus plaisante, plus amusante, plus divertissante, sans vouloir
l’être” (IV. 345).

[79] See below for his portrait.

[80] Henri, Marquis and afterwards Duc d’Harcourt (1654-1718),
of the branch of Beuvron-Harcourt. As a lieutenant-general he
had a large share in the victory of Neerwinden. He was appointed
Ambassador to Spain in 1697, and it was in a great measure due to
him that the Duc d’Anjou was nominated heir to Charles II. After
the new king’s accession his influence increased, and as a reward
for his services he was created a Duke and a Marshal of France.
For portraits of him see III. 210-212, 391-3.

[81] Anne-Marie de La Trémoïlle (_circ._ 1646-1722) married as
her second husband Flavio Orsini, Duca di Bracciano (1675), and
on his death in 1698 took the title of Princesse des Ursins
(Orsini). Appointed _Camarera mayor_ to the Queen of Spain in
1701 in order to support the French influence, she dominated
the King, till December, 1714, when she was summarily dismissed
by his second wife, Elizabeth Farnese. “La princesse des Ursins
gouverne le roi d’Espagne comme moi mon chien Titi,” says Madame.
See Saint-Simon, III. 78-81, and XI. 116, where he records a
_tête-à-tête_ with her which lasted eight hours. “Ces huit heures
de conversation avec une personne qui y fournissoit tant de
choses me parurent huit moments.” Part of her correspondence with
Mme de Maintenon is preserved in a copy in the British Museum. It
has been printed under the title of _Lettres inédites de Mme de
Maintenon et Mme des Ursins_, 4 vols. 1826, but the editing is
careless and inaccurate. Sainte-Beuve has two good articles on
her (_Caus. du Lundi_, V. 401 ff.).

[82] The Duc de Noailles, as Comte d’Ayen, married Mlle
d’Aubigné, Mme de Maintenon’s niece.

[83] Rarely.

Le cardinal de Noailles[84], jusqu’à l’affaire de la constitution, la voyoit réglément en particulier le jour qu’il avoit son audience du Roi, une fois la semaine; et après, le cardinal de Bissy[85] à peu près tant qu’il voulut, et le cardinal de Rohan[86] avec mesure. Son frère[87], tant qu’il vécut, la désola. Il entroit chez elle à toute heure, lui tenoit des propos de l’autre monde, et lui faisoit souvent des sorties. De crédit avec elle, pas le moins du monde. Sa belle-sœur ne parut jamais à la cour ni dans le monde; Mme de Maintenon la traitoit bien par pitié, sans que cela allât au plus petit crédit; mais elle dînoit quelquefois avec elle, et ne la laissoit venir à Versailles que le moins qu’elle pouvoit, peut-être deux ou trois fois l’an au plus, et coucher une nuit. Godet[88], évêque de Chartres, et Aubigny[89], archevêque de Rouen, elle ne les voyoit qu’à Saint-Cyr.

[84] Archbishop of Paris from 1695 to 1729 and uncle of the
Duc de Noailles. He favoured the Jansenists, and when in
answer to the King’s demand for a Constitution against the
_Réflexions morales_ of Père Quesnel the Pope (Clement XI)
issued the Bull _Unigenitus_, he opposed its reception. His
nomination as Archbishop had been warmly supported by Mme de
Maintenon, but his attitude to the Constitution made a breach
between them in ecclesiastical matters. Saint-Simon’s estimate of
him (XII. 138-140) is a fair one.

[85] Henri de Thiard, Cardinal de Bissy, Bishop de Toul and
afterwards of Meaux, succeeded to the influence in ecclesiastical
matters which the Cardinal de Noailles and Godet Des Marais,
Bishop of Chartres, had had with Mme de Maintenon.

[86] He and Cardinal de Bissy were the leaders of the Jesuit
party. His high birth, great wealth, and charm of looks and
manner gave him great influence. Saint-Simon has a most
interesting portrait of him (_Mém._ X. 28-32).

[87] Charles, Comte d’Aubigné, was a hopeless spendthrift, and
in spite of the numerous appointments which Mme de Maintenon
obtained for him was always out at elbows. On his death (1703)
she wrote: “J’ai pleuré M. d’Aubigné; il étoit mon frère, et il
m’aimoit fort; il étoit bon dans le fond, mais il avoit vécu
dans de si grandes désordres que je puis dire qu’il ne m’a donné
de joie que dans la manière dont il est mort.” See Saint-Simon,
_Mém._ I. 478-480. “C’étoit un panier percé, fou à enfermer, mais
plaisant, avec de l’esprit et des saillies;... avec cela bon
homme et honnête homme, poli.” He habitually referred to the king
as his brother-in-law.

[88] Godet Des Marais was a Sulpician, a disciple of _Père_
Olier. See Saint-Simon, _Mém._ VII. 123-126.

[89] Claude-Maur d’Aubigny or d’Aubigné was of an old family of
Anjou the connexion of which with that of Mme de Maintenon was
very doubtful, but they were now glad to claim cousinship with
the powerful favourite, whose nobility did not go back beyond her
grandfather.

Ses audiences étoient pour le moins aussi difficiles à obtenir que celles du Roi; et le peu qu’elle en accordoit, presque toutes à Saint-Cyr, où on alloit la trouver au jour et heure donnée. On l’attendoit à Versailles à sortir de chez elle ou à y rentrer, quand on avoit un mot à lui dire, gens de peu et même pauvres gens, et personnes considérables. On n’avoit là qu’un instant, et c’étoit à qui le saisiroit. Les maréchaux de Villeroy, Harcourt, souvent Tessé[90], quelquefois dans les derniers temps M. de Vaudemont[91], lui ont parlé de la sorte, et si c’étoit en rentrant chez elle, ils ne la suivoient pas au delà de son antichambre, où elle coupoit très court et les laissoit. Bien d’autres lui ont parlé de la sorte. Moi jamais en pas un lieu, que ce que j’ai rapporté. Un très petit nombre de dames, à qui le Roi étoit accoutumé et qui étoient de ses particuliers, la voyoient quelquefois aux heures où le Roi n’étoit pas, et rarement quelques-unes dînoient avec elle.

[90] The Maréchal-comte de Tessé was a skilful general, but he
lacked decision, and he was more successful as a diplomatist. It
was he who under orders from Louvois sacked Heidelberg and blew
up the _château_. Saint-Simon’s portrait of him (III. 388-9) is
less than fair. His _Mémoires et Lettres_ were published in 2
vols. in 1806.

[91] See above, p. 10, n. 31.

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Selections from Saint-SimonChapter C: W. Collins, Saint-Simon, Edinburgh, 1880 (2)

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